Afrique

Sami Aouadi (UGTT) : Ennahda est le principal responsable du blocage en Tunisie

Les islamistes tunisiens d’Ennahda et l’opposition ont suspendu leurs discussions sur la formation d’un gouvernement de transition. Le désaccord porte sur le nom du futur premier ministre. Les islamistes penchent pour Ahmed Mestiri, 88 ans. L’opposition laïque avance le nom de Mohammed Naceur et suspecte Ennahda de vouloir mettre aux affaires une figure politique âgée et affaiblie physiquement pour mieux l’influencer.
Le premier syndicat du pays, l’UGTT, est à l’origine de ce dialogue politique. Son secrétaire général, Houcine Abassi, joue le rôle de médiateur entre les deux parties.
Sami Aouadi, membre de la direction nationale de l’UGTT, est son conseiller. Il revient sur les raisons de l’échec des négociations. Entretien.

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Pourquoi les négociations actuelles sont suspendues ?

Ennahda, à mon sens est le principal responsable du blocage actuel des négociations. Ses dirigeants ne veulent pas quitter le pouvoir. Ils ont accepté à reculons le principe d’un dialogue national suivi de la mise en place d’un nouveau gouvernement. La rue, suite à l’assassinat des députés de l’opposition, Chokri Belaid et Mohammed Brahimi, n’a pas cessé de réclamer leur départ. Ils sont entrés dans ces négociations avec l’idée de gagner du temps. Et paradoxalement, on sent qu’ils ont pris conscience que s'ils restent au pouvoir leur impopularité va aller en grandissant. Cela peut nuire à l’existence même de leur mouvement. Le bilan économique et social de l’expérience islamiste, de ces  deux dernières années, est désastreux. Les prix se sont envolés. Le chômage de masse n’a pas été résorbé. Près de 700 000 Tunisiens n’ont pas d’emploi. Ce gouvernement est totalement incompétent pour relancer l’économie du pays. Mais je crois que les Tunisiens reprochent surtout aux islamistes de s’être comportés dans leurs pratiques du pouvoir de façon comparable à la clique de Ben Ali. Ce sont des gens qui ont placés leurs amis à tous les échelons de l’administration. Ils se sont inscrits dans une logique de partage du butin. On prend possession de l’Etat tunisien et on se sert. La corruption gangrène l’économie.


 

Tunis, janvier 2012. Une manifestation de l'UGTT
Tunis, janvier 2012. Une manifestation de l'UGTT
L’UGTT est à l’origine de ce dialogue national. Les islamistes accusent le syndicat de s’être transformé en parti politique dont l’action est tournée exclusivement contre Ennahda et son gouvernement. La multiplication des grèves et des conflits sociaux aurait empêché le redémarrage de l’économie. En 2012, plus de 33 000 arrêts de travail ont été ainsi comptabilisés dans le pays.


  Nous avons décrété la trêve sociale. Le gouverneur de la banque centrale tunisienne a reconnu, devant moi, que sur ces deux derniers semestres le pays avait connu une accalmie sociale. Nous avons pris cette décision contre les intérêts des travailleurs pour permettre une sortie de crise du pays. Nous sommes  certes très critiques vis à vis de l’actuel pouvoir et de l’actuelle opposition. La révolution de décembre 2010-janvier 2011 qui a renversé Ben Ali était une révolution sociale. Ben Ali a été éjecté du pouvoir par les masses parce qu’il n’a pas réussi à donner du travail à la jeunesse tunisienne. Les revendications étaient sociales et pourtant le débat public s’est rapidement déplacé sur des sujets plus politiques, sociétales, voir idéologiques. Ennahda a voulu remettre en cause certaines libertés acquises par la société tunisienne comme le droit des femmes ou la liberté de la presse. L’opposition a tout de suite réagi. Elle a évidemment eu raison de défendre ces droits mais elle a complètement oublié et occulté les questions sociales qui préoccupent les Tunisiens.  J’ai rarement entendu les députés de l’opposition interpeller le gouvernement sur la question du chômage ou la montée des prix alimentaires. L’UGTT, qui n’est pas un parti mais un syndicat, est rentré dans ce jeu politique sans vraiment le vouloir au départ. L’opposition  en outre reste très éclatée politiquement et trop concentrée électoralement et géographiquement sur Tunis. L’électorat ne se limite pas à quelques  milieux intellectuels. Elle possède peu de relais dans la Tunisie de l’intérieur, celle qui souffre. Nous sommes la première force militante du pays. Nous possédons des relais dans le tous pays. Nous n’avons pas déclenché la révolution mais nous avons rapidement encadré le mouvement de contestation des jeunes contre le régime. Nos militants ont offert leurs locaux, leurs moyens. Nous sommes le seul corps intermédiaire qui a tenu tête à Ben Ali durant son règne. Nous avons donc notre mot à dire sur l’avenir du pays.


Le secrétaire général de l’UGTT,  Houcine Abbasi, estime que si les deux parties ne s’accordent pas sur le nom du premier ministre, le syndicat proposera un nom et fera tout pour que celui-ci soit retenu. L’UGTT veut elle accéder au pouvoir ?


Non pas du tout. Face à une situation bloquée et confuse, le secrétaire général utilise les moyens de pression dont il dispose pour forcer les politiques à reprendre les négociations. Nous désirons qu’une solution politique soit trouvée le plus rapidement possible. Seule la mise en place d’un gouvernement de compétences, apolitique, peut restaurer la confiance des investisseurs étrangers. Il est urgent et nécessaire de mettre en place avant la prochaine tenue d’élections, une gouvernance transparente capable de juguler le niveau de corruption. Le nouvel exécutif devra également mettre en place urgemment une politique de blocage des prix. Les Tunisiens, ne sont pas nostalgiques de l’ère Ben Ali mais beaucoup d’entre eux sont désabusés. Il y a une vraie urgence sociale. Il faut rétablir la confiance.





L’UGTT, première force militante du pays.

L’Union générale tunisienne du travail reste aujourd’hui  la première force militante du pays. La confédération syndicale revendique plus de 750 000  adhérents, essentiellement présent dans le secteur public. Avec ses 29 unions régionales, le syndicat quadrille le territoire. Fondé en 1946 par Farhat Hached, l’organisation syndicale a été l’un des piliers du mouvement indépendantiste lors de la présence française. Bourguiba et Ben Ali ont toujours cherché à soumettre le syndicat sans y parvenir totalement. L’UGTT était notamment derrière les ‘émeutes du pain’ en 1983-1984. Le syndicat, avec l’ordre des avocats, constituait  donc un des rares corps intermédiaires à se tenir debout face au pouvoir personnel de Ben Ali. Le syndicat a contesté l’arrivée au pouvoir d’Ennahda, dès aout 2012, en lançant une première grève générale,  pour réclamer la libération de jeunes chômeurs et la mise en place d’un plan d’aide pour les régions les plus pauvres du pays. Le syndicat a, de fait, symbolisé l’opposition aux islamistes.