Afrique

Santé : l’Afrique, "pas assez rentable" pour les laboratoires pharmaceutiques

Sur cette photo de février 2015, le biologiste Oliver Mbaya travaille sur un vaccin expérimental contre Ebola, au Centre de recherche sur les vaccins de l'Institut national de la santé de Bethesda (Maryland).
Sur cette photo de février 2015, le biologiste Oliver Mbaya travaille sur un vaccin expérimental contre Ebola, au Centre de recherche sur les vaccins de l'Institut national de la santé de Bethesda (Maryland).
© AP Photo/Cliff Owen

Le laboratoire Sanofi a annoncé l’arrêt de la production de son sérum anti-venin, Fav-Afrique. Une nouvelle qui n’est pas sans conséquences car les morsures de serpents tuent des milliers de personnes chaque année en Afrique. Comment expliquer une telle décision ? Est-ce un cas isolé ? Eléments de réponse.

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Fin 2016, les derniers lots du sérum anti-venin Fav-Afrique seront épuisés et il n’y aura pas de nouvelle production. C’est la décision prise par le laboratoire Sanofi, faute de clients. Pourtant, ce sérum est le seul « certifié sûr et efficace » en 2014, selon Médecins Sans Frontières (MSF). « FAV-Afrique est l’un des rares produits capables de neutraliser le venin de dix serpents à travers l’Afrique subsaharienne, et qui a prouvé son efficacité à sauver des vies », insiste l’association.

Mais vendu entre 220 à 440 euros par personne selon MSF, et 120 euros au Sénégal selon Médecine tropicale, le produit n’était évidement pas accessible à tous. « A 100 euros la dose, le marché était nécessairement limité », a expliqué au journal Le Monde, Julien Potet, responsable des campagnes d’accès aux médicaments essentiels au sein de MSF. Un marché limité, c'est donc la principale raison de l'arrêt de production. Le laboratoire Sanofi assure également qu'«en raison des prix affichés par des produits concurrents fabriqués en Asie, en Amérique latine et en Afrique et "Sanofi Pasteur ne pouvait s’aligner" ».
 

Des milliers de personnes continueront de mourir de morsures de serpent

Médecins Sans Frontières

Selon MSF environ 100 000 personnes décèdent chaque année, dans le monde, à la suite de morsures de serpent (dont 30 000 en Afrique sub-saharienne) et celles-ci laissent des séquelles chez quelque 400 000 victimes. Sans le sérum Fav-Afrique, « des milliers de personnes continueront de mourir de morsures de serpent à moins que la communauté mondiale de la santé ne prenne des mesures immédiates pour assurer la production d’un traitement et d’un sérum antivenimeux », a prévenu MSF dans un communiqué.

Sanofi Pasteur tente de trouver un partenaire qui reprenne la fabrication mais pour le moment, rien de très concret. MSF assure qu'il n'y aura pas de nouvelle production avant au moins deux ans.
 

« Pas assez rentable »

La rentabilité est l'une des priorités des grands groupes pharmaceutiques. C'est pourquoi, dans certains cas, l'introduction de médicaments ou de vaccins prend du temps. Et parfois même, rien n'est créé.

Projet Vaccins méningite (MVP), un partenariat entre l'association PATH et l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) a pour but d'éliminer les épidémies de méningite en tant que problème de santé publique en Afrique sub-saharienne. Sur le site du projet, une page s'intitule "Pourquoi n'y a-t-il pas de vaccin adapté pour l'Afrique?". Parmi les réponses données par MVP, on retrouve, entre autre, cette problématique de rentabilité qui explique pourquoi les vaccins ne sont pas introduits, ou tardivement, dans les pays en développement.

En 2013, le virus Ebola se déclare en Afrique de l'Ouest. Durant l'année 2014, il  contamine la Guinée, la Sierra-Léone et le Libéria mais aucun traitement ou vaccin n'existe, jusqu'à ce qu'une petite firme américaine Mapp Biopharmaceutical, invente le sérum Zmapp. D'abord testé sur des singes, il est ensuite administré de façon expérimentale sur des patients, mais ses effets sur les humains ne sont pas réellement prouvés.

En avril 2014, Noël Tordo, virologiste et chef de laboratoire à l’Institut Pasteur déclarait au Nouvel Observateur : « Nous sommes tout à fait en mesure de développer des soins pour Ebola, mais cela prend du temps. Développer un vaccin coûte des millions d’euros et prend des années. La maladie a pour l’instant fait 1 500 victimes en 35 ans. Une équation pas forcément rentable pour les laboratoires »

En Suisse, pays qui abrite de nombreux laboratoires, les médias ont souvent dénoncé cette stratégie commerciale. Le 4 septembre 2014, alors que le virus Ebola continuait de tuer en Afrique, un article du site de la RTS titrait : « La recherche sur Ebola "pas assez rentable" pour les grands groupes. A l’intérieur de l’article, la journaliste expliquait notamment que les laboratoires suisses se désintéressaient de l’épidemie. Et pour preuve « aucune société suisse n’a à ce jour communiqué sur le développement d’un traitement contre le virus Ebola ».

Interviewé par la RTS, le Dr Christian Lach, de la société suisse Adamant, spécialisée dans les investissements biomédicaux expliquait de son côté : « Les grandes firmes pharmaceutiques s'intéressent particulièrement aux "blockbusters", des médicaments qui pourront rapporter à terme plus d'un milliard de bénéfices (…) Les grandes sociétés se focalisent sur les maladies propres aux pays industrialisés, comme les maladies cardio-vasculaires, neurologiques ou les cancers. Pour l'instant, le virus Ebola est trop local pour les intéresser ».  

L'Afrique, pas assez rentable pour les laboratoires. Pourtant, c'est l'un des continents où se développe la plupart des maladies graves comme le VIH. En France, depuis le 15 septembre, des autotest du sida sont commercialisés dans les pharmacies. Leur prix varie entre 25 et 28 euros. Une révolution qui semble pourtant loin d'être exportée sur le continent africain...