Sénégal : le procès de Karim Wade, une affaire politique ?

Karim Wade est accusé d'avoir illégalement acquis 178 millions d'euros © AFP
Karim Wade est accusé d'avoir illégalement acquis 178 millions d'euros © AFP

Ce lundi 18 août reprend, à Dakar, le procès de Karim Wade, fils de l’ancien président sénégalais, jugé pour enrichissement illicite. Tandis que les avocats des deux parties se disputent encore sur la compétence de la juridiction spéciale à juger l’ex-ministre, Karim Wade reste détenu dans la prison de Keubeuss, au Sénégal. Si l’actuel président Macky Sall justifie cette action en justice par une volonté de transparence, les partisans de Karim Wade, eux, crient au procès politique. Explications.

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Bataille de juridictions

Ils se livrent une guerre sans merci. Les avocats de la défense et ceux de l’Etat sénégalais ne sont pas d’accord sur la légitimité de la Cour de Répression de l’Enrichissement Illicite (CREI), appelée à juger le fils de l'ancien président sénégalais. C'est pourquoi le procès de Karim Wade, qui avait repris du 4 au 6 août dernier, avait été suspendu, jusqu'à ce lundi 18 août.

Les avocats de la défense avancent que cette cour n'est pas compétente pour juger des anciens ministres et qu’il faudrait s’en remettre à la Haute Cour de Justice. Pour Assane Dioma Ndiaye, avocat et président de la Ligue sénégalaise des Droits humains, "il n'y avait aucune raison de faire appel à cette juridiction (la CREI, ndlr) qui n'a pas fonctionné depuis longtemps". De fait, en dormance depuis plusieurs années, celle-ci a été réactivée par Macky Sall après son élection à la présidence, en avril 2012.

Les avocats défenseurs des intérêts de l'Etat rétorquent, eux, que la CREI est "toujours comprise dans l’ordonnancement juridique du Sénégal". Selon leurs arguments, même si elle n'est, en principe, pas habilitée à juger d'anciens ministres, le cas de Karim Wade fait exception. En effet, les faits reprochés au fils de l'ancien président s’étalent sur une période allant de 2000 à 2012, durant laquelle il a été successivement conseiller, puis ministre de son père. Durant ces douze années, Karim Wade a été ministre seulement trois ans, ce qui, pour les avocats de l'Etat, ne suffit pas pour comparaître devant la Haute Cour de Justice.

De plus, selon le site d’information Afrik.com, l’accusation évoque les incohérences de la défense : "Si elle estime que la CREI n’existe pas, alors pourquoi s’est-elle adressée à elle pour lui demander d’accorder à Karim Wade une liberté provisoire ?"

Sidiki Kaba, ministre sénégalais de la Justice, a, lui aussi, réagi sur la remise en cause de la compétence de la CREI. Sur la Radio Télévision sénégalaise, il a rétorqué que "Le système judiciaire sénégalais est fiable. La preuve, l’Afrique demande au Sénégal de juger Hissène Habré (dictateur tchadien accusé de milliers d’assassinats politiques et de torture entre 1982 et 1990, ndlr). Si la justice sénégalaise a été choisie, c’est parce qu’elle est crédible." 

Karim Wade, fils de l'ancien président sénégalais © AFP
Karim Wade, fils de l'ancien président sénégalais © AFP
Qu'est-il reproché à Karim Wade ?

En détention préventive depuis avril 2013, Karim Wade est accusé d’avoir illégalement acquis 117 milliards de Francs CFA (soit 178 millions d’euros) lorsqu’il était conseiller, puis ministre, de son père, l’ancien président Abdoulaye Wade. Entre 2009 et 2012, Karim Wade était ministre de la Coopération internationale, de l’Aménagement du territoire, des Transports aériens, des Infrastructures et de l’Energie. Il était d’ailleurs surnommé le "ministre du ciel et de la terre". Sa défense, elle, assure que son patrimoine n’est que de deux millions d’euros, somme gagnée quand il était trader en Europe et lorsqu’il travaillait avec son père.

Au début de la détention du fils de l’ancien président sénégalais, la CREI l'accusait de posséder un patrimoine de 694 milliards de francs CFA (soit environ 1 milliard d’euros). Le substitut du procureur de la CREI, Antione Diome, disait avoir mis au jour "une véritable ingénierie financière, avec prête-noms et montages complexes. Nous avons découvert des secteurs clés de l'économie nationale détenus par des sociétés off-shore basées au Panama, aux Iles Vierges britanniques et au Luxembourg". Finalement, après étude des preuves déposées par les avocats de la défense, la juridiction est revenue sur la somme de départ. Aujourd'hui, Karim Wade doit justifier d'un patrimoine supposé de 117 milliards de FCFA (soit 178 millions d'euros).

Pour Mouhamadou Mbodj, coordonnateur de l'association Forum Civil, il n’y a pas d’accusations à l'encontre de Karim Wade, mais seulement des "interrogations". Il explique : "sur une période précise, on compare ce que vous avez gagné avec ce que vous possédez. Si ce que vous avez gagné est inférieur à ce que vous possédez, on vous demande des explications. C'est à vous de prouver comment vous avez obtenu ce patrimoine."

Preuves

Selon la CREI, la somme acquise illégalement par Monsieur Wade se trouverait dans des paradis fiscaux, dont Monaco et Singapour. Après vérification, une partie de cet argent se trouve effectivement sur un compte à Singapour, mais sur un compte qui n’appartient pas au fils de l’ancien président sénégalais.

Jusqu’à présent, la CREI peine à présenter des preuves tangibles de l’enrichissement illicite de Karim Wade, malgré un dossier d’accusation "de 40 000 pages" et la comparution de 90 témoins. Une aubaine pour les avocats de la défense. Pour prouver que le "dossier est vide", ils n’hésitent pas à rappeler qu’en juin 2014, le parquet financier de Paris a décidé de classer sans suite une plainte de l’Etat sénégalais contre Karim Wade pour recel de détournement de fonds publics, recel d’abus de biens sociaux et de corruption en France. Si Karim Wade est reconnu coupable, il encourt jusqu'à dix ans de prison.

Karim Wade et son père Abdoulaye Wade © AFP
Karim Wade et son père Abdoulaye Wade © AFP
Procès politique…

"Banquier et actuellement prisonnier politique", voici la réponse de Karim Wade à la question du président de la CREI, lors de l’ouverture de son procès, le 31 juillet 2014, rapporte le correspondant de Jeune Afrique à Dakar. C’est donc ainsi que se considère aujourd'hui le fils de l’ancien chef d’Etat sénégalais Abdoulaye Wade, détenu dans une prison au Sénégal.

Et il n’est pas le seul. Ses partisans aussi crient à la "chasse aux sorcières". Beaucoup sont persuadés que si Karim Wade est jugé, c'est pour l’empêcher de se présenter à l’élection présidentielle de 2017 contre l’actuel président sénégalais Macky Sall.

Selon le blogueur et cyber-activiste Cheikh Fall, interrogé par Jeune Afrique, les partisans du fils Wade ont des arguments. En effet, "des personnes qui ont rejoint Macky Sall après s’être enrichies sous Wade n’ont pas été inquiétées. Cela donne des arguments à ceux qui dénoncent un procès politique".

Pourtant, dans son programme présidentiel, en 2012, le président sénégalais prônait la transparence. Il a lancé la traque des biens mal acquis et comptait demander des comptes aux anciens membres du gouvernement Wade. "Je pense qu'il a été élu sur cette base, explique l’avocat Assane Dioma Ndiaye. Cela signifie que les Sénégalais ont cautionné ce programme. Maintenant, on a constaté qu'il y a eu des poursuites sélectives, parcellaires. Aujourd'hui, seul Karim Wade et quelques autres personnes sont mises en cause dans cette affaire d'enrichissement illicite, ce qui semble minime par rapport à l'ampleur de ce qui avait été annoncé aux Sénégalais". Parmi les supposés complices ou collaborateurs, on retrouve l'homme d'affaires libanais Ibrahim Aboukhalil (surnommé Bibo Bourgi), soupçonné d'être le principal prête-nom de Karim Wade, ainsi qu'Abdoulaye Baldé, ministre sous le gouvernement Wade. 

Dans cette affaire, Macky Sall joue gros. Pour Assane Dioma Ndiaye, "ce procès va agrandir encore plus la fracture sociale. Aujourd'hui, vous avez deux camps au Sénégal : ceux qui estiment que cette procédure est normale, et ceux qui pensent qu'on veut liquider un adversaire politique. Politiquement, c'est lourd de conséquences. Si Karim Wade sort blanchi, et donc grandi, de ce procès, on imagine le gain politique qu'il pourra en tirer. Et s'il est condamné, on ne sait pas quelle sera la réaction des partisans de Wade et du Part Démocratique Sénégalais (PDS). Dans tous les cas, je ne vois pas l'intérêt de Macky Sall dans ce procès."

Macky Sall, actuel président sénégalais © AFP
Macky Sall, actuel président sénégalais © AFP
… ou véritable changement ?   

Le président sénégalais le sait, ce procès sera déterminant pour la suite de son mandat. Car les Sénégalais l’ont principalement élu pour son engagement contre la corruption et les biens mal acquis. Si ce "procès va jusqu’au bout et qu’il y a un traitement égal et équitable de tout le monde, si l'on respecte les principes et les règles, ce sera un tournant pour le pays. Si tout cela est emprisonné dans des jeux politiques, ce sera décevant pour l’opinion", souligne Mouhamadou Mbodj, coordonnateur du Forum Civil

Selon lui, le pays est sur la voie de la gouvernance modèle. "Un boulevard s’est ouvert, il faut le prendre et continuer l’assainissement et la moralisation de la vie publique. Le Sénégal sortira d’une longue nuit noire faite de pillages des ressources publiques, de sous-développement, d’appauvrissement de la population. Maintenant, est-ce qu’on a la volonté politique, le courage et l’audace d’aller jusqu’au bout ? Seul le temps le dira". Il rappelle également que, depuis l’indépendance, c’est la deuxième fois qu'il y a "une tentative d'instaurer l'intégrité dans la gestion des affaires publiques et de combattre l'impunité. Abdou Diouf (président sénégalais de 1981 à 2000, ndlr) avait tenté de changer les choses mais cela n’avait pas abouti."

Interrogé dans le journal de 20h de la Radio Télévision sénégalaise, Sidiki Kaba, ministre sénégalais de la Justice, a tenu à insister sur la politique de reddition des comptes mise en place par Macky Sall dans un pays qui a longtemps baigné dans la corruption impunie. "La reddition des comptes s’adresse à tous ceux qui sont dépositaires de l’argent public au niveau étatique, comme au niveau gouvernemental. Moi même, je suis visé. A la fin de mon mandat, je dois pouvoir rendre compte de ce que j’ai fait avec l’argent public".

Karim Wade bénéficie de soutiens dans la population sénégalaise, notamment les partisans du PDS © AFP
Karim Wade bénéficie de soutiens dans la population sénégalaise, notamment les partisans du PDS © AFP
Qu’en pensent les Sénégalais ?

La société sénégalaise reste divisée sur ce procès. D’un côté, les partisans de Karim Wade, souvent sympathisants du PDS et de l’ancien président sénégalais ; de l’autre, ceux qui ont voté pour la transparence que prônait Macky Sall dans son programme présidentiel. "Tous les Sénégalais conviennent qu'il y a des choses extrêmement graves qui se sont déroulées durant la gouvernance de Wade, affirme Me Ndiaye. Mais d'un autre côté, les Sénégalais n'aiment pas l'injustice. Avec ce procès, Karim Wade pourrait passer de coupable à victime dans l’esprit des citoyens sénégalais".

Karim Wade possède de nombreux soutiens dans la société civile et parmi les hautes personnalités du Sénégal. D’ailleurs, des partisans étaient venus à sa dernière audience, (il en est à sa quatrième) pour l’acclamer. D'autres militants, restés bloqués à l'extérieur, scandaient : "Libérez Karim ! Libérez Karim !". Dans la salle, sa mère et de nombreux responsables du PDS étaient présents.

Mais pour l’autre partie de la population, le fils de l’ancien président est loin de faire l’unanimité. On lui reproche d'être distant, hautain, de mal maîtriser le wolof (langue locale) et d’avoir trop longtemps vécu en Europe. Ainsi est-il souvent considéré comme un "toubab" (blanc), et non comme un Sénégalais.

En général, les citoyens portent un regard plutôt favorable sur l’initiative de transparence du président Macky Sall. Et pour preuve, Mouhamadou Mbodj cite un sondage réalisé par Afrobarometer, une organisation indépendante à but non lucratif, qui évalue l’environnement social, politique et économique en Afrique. Dans un rapport paru en 2013, on constate que plus de la moitié des Sénégalais apprécie les efforts faits par le nouveau gouvernement pour lutter contre la corruption : 41% de la population croit à la volonté de transparence du gouvernement, tandis que 6% des citoyens considèrent cette initiative comme une tentative de muselage d'un adversaire politique.

Alors que la lumière est faite sur le fils de l’ancien président sénégalais, un rapport sur l’état de la gouvernance et de la reddition des comptes du Sénégal sur la période 2008-2013, a été publié par l’Inspection Générale d’Etat (IGE) du Sénégal. Un texte de 147 pages qui épinglent les irrégularités et la mal-gouvernance du gouvernement de l’époque, dont Abdoulaye Wade était le président. Alors peut-être ce procès n'est-il que le premier d’une longue série…