Sénégal : Wade s'incline

Les partisans de Macky Sall célèbrent sa victoire le 25 mars 2012 à Dakar (Issouf Sanogo, afp)
Les partisans de Macky Sall célèbrent sa victoire le 25 mars 2012 à Dakar (Issouf Sanogo, afp)

Passés l'euphorie de la victoire et le soulagement d'une transition pacifique, le nouveau président sénégalais Macky Sall va devoir faire face à l'immense attente du pays.

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Macky Sall, le “résistant républicain“ à l'ascension-éclair

Par Malick Rokhy BÂ (AFP)
Macky Sall, qui a remporté dimanche la présidentielle au Sénégal face à son mentor Abdoulaye Wade, a eu une ascension-éclair qui, en une douzaine d'années, l'a propulsé d'une très discrète position dans l'opposition au sommet de l'Etat. A 50 ans, Macky Sall, qui se qualifie de "résistant républicain", réussit un coup de maître: à sa première élection présidentielle, il l'emporte sur celui qui l'a inspiré et dont il fut l'homme de confiance, le président Abdoulaye Wade.
Cet ingénieur-géologue, géophysicien, formé au Sénégal et en France, marié et père de trois enfants, est presque inconnu du gotha politique sénégalais quand Wade l'appelle pour la première fois au gouvernement, en mai 2001, comme ministre des Mines, de l'Energie et de l'Hydraulique (2001-2003).
Il est alors directeur général de la Société des pétroles du Sénégal (Petrosen, publique). Suit un parcours fulgurant qui le mène dans plusieurs ministères dont celui de l'Intérieur (2003-2004) puis Premier ministre (2004-2007) avant d'être président de l'Assemblée nationale (2007-2008).
Entre-temps, il devient le directeur de campagne du président Wade pour la présidentielle de 2007 et est le numéro 2 du Parti démocratique sénégalais (PDS, pouvoir) où il milite depuis 1988, après un bref passage à gauche.
Mais après les ors de la République, va commencer sa brève descente aux enfers.
En 2008, il entre en conflit avec le président Wade qui n'apprécie pas que son fils, Karim Wade, président d'une Agence nationale chargée des travaux pour un sommet islamique à Dakar en mars 2007, soit convoqué devant les députés pour une explication sur son action à la tête de cette agence.
Son tort: ne pas en avoir parlé au préalable au chef de l'Etat dont les partisans, qui redoutent un "piège" tendu à Karim Wade avec cette convocation, lui font payer cher ce "crime de lèse-majesté", en suscitant une loi qui réduit de cinq à un an le mandat de président de l'Assemblée nationale qu'il occupe.
Dissident
Il refuse de démissionner de ce poste comme le lui demande une pétition signée par la majorité des députés du PDS.
Macky Sall rejette également la disposition réduisant la durée de son mandat, taillée sur mesure contre lui à l'initiative de Wade selon certains, et entre en dissidence.
Il démissionne en novembre 2008, le soir même de l'adoption du nouveau texte, de toutes ses fonctions étatique et élective, président de l'Assemblée nationale, député et maire de Fatick, commune du centre où il est né le 11 décembre 1961.
"J'ai voulu donner un exemple de résistance républicaine", disait-il le soir de sa démission, devant plusieurs centaines de partisans.
Il créé alors l'Alliance pour la République (APR), un parti libéral, sous la bannière duquel il redevient maire de Fatick en 2009.
Il s'ancre de plus en plus dans l'opposition et refuse depuis lors tout compromis avec Wade, qu'il dit n'avoir pas rencontré depuis son départ du pouvoir.
Cet homme grand et enrobé, au visage austère au point d'être surnommé "Niangal", visage fermé en langue nationale wolof, peu expansif, dégage un air de naïf. Une image trompeuse selon des proches.
"Il n'est pas du tout docile comme il en a l'air. C'est un homme constant qui respecte sa parole", dit de lui El Hadji Wack, député PDS.
Ses anciens amis au pouvoir le présentent comme "un homme pas mûr", d'autres dans l'opposition comme "un complice du système Wade" doublé d'"un homme pressé de prendre le pouvoir".
A contrario, ses partisans mettent en avant son expérience accumulée comme homme d'Etat et son flair politique lui ayant permis d'éviter de circonscrire sa campagne dans la seule dénonciation de la candidature de Wade à la présidentielle de 2012.
"Pendant que les opposants restaient à Dakar dans les salons, il a fait le tour du pays et à l'extérieur pour chercher des voix. C'est un homme avec qui il faudra compter pendant des années", remarque l'opposant sénégalais Moustapha Fall.

Abdoulaye Wade, le vieil opposant devenu président (AFP)

Son élection triomphale en 2000 après un quart de siècle d'opposition avait inspiré le respect: aujourd'hui, Abdoulaye Wade, 85 ans, resté sourd aux appels à ne pas briguer un nouveau mandat, est contraint d'affronter dimanche un de ses ex-proches au second tour de la présidentielle.
    Cette confrontation avec son ex-Premier ministre Macky Sall, qu'il avait fait roi avant de s'en séparer sans ménagement en 2008, constitue un revers pour le président sortant qui s'était déclaré certain de sa victoire au premier tour du 26 février, comme en 2007, avec plus de 50% des voix.
    Son élection en 2000 avait suscité d'immenses espoirs après 40 ans de pouvoir socialiste du premier président et poète Léopold Sédar Senghor, puis de son dauphin Abdou Diouf, lequel avait reconnu sa défaite face à M. Wade, renforçant l'image du Sénégal comme modèle de démocratie en Afrique.
    Douze ans après, de nombreux Sénégalais affirment ne pas comprendre la volonté de rester au pouvoir de ce patriarche qui a contribué à doter son pays de nouvelles infrastructures et rate l'occasion de partir du pouvoir la tête haute, pacifiquement.
    Pendant le mois ayant précédé le premier tour au moins six personnes sont mortes et 150 ont été blessées dans des violences liées à la contestation de sa candidature.
    "Faux ! Pas forcé", s'intitule la dernière chanson du groupe de rap à l'origine du mouvement citoyen "Y'en a marre", à la pointe du combat contre la nouvelle candidature du président. "Sors par la grande porte avant que l'on ne te chasse (...) Abdoulaye! Faut pas forcer", disent les paroles.
    Imaginatif au puissant ego, "Gorgui" (le vieux, en langue nationale wolof) est "le bâtisseur", "le modernisateur" pour les uns, "le monarque" ou "l'illusionniste" pour les autres.
    Né officiellement le 29 mai 1926, fils de négociant, Wade obtient une bourse pour poursuivre sa scolarité en France et étudie au prestigieux lycée parisien Condorcet, puis à Besançon où il rencontre sa future épouse française, Viviane Vert, avec qui il aura un garçon, Karim, et une fille, Sindiély.
        
    "Président de la rue publique"        
    Diplômé en droit, en économie et en mathématiques appliquées, il rentre au pays en 1960, année de l'indépendance, enseigne le droit puis ouvre un cabinet d'avocat.
    Alors que Senghor préside avec un parti unique, Wade le convainc en 1974 de le laisser créer le Parti démocratique sénégalais (PDS). Sous le régime Diouf, il est arrêté, emprisonné plusieurs fois. Grand orateur, l'opposant devient "président de la rue publique".
    En 2000, il a 74 ans lorsqu'il accède enfin au sommet, à sa cinquième tentative. En 2007, il est réélu pour un quinquennat, mais a, depuis, modifié la Constitution pour rétablir le septennat.
    Systématiquement, le président, a écarté ses proches qui lui faisaient de l'ombre, à l'exception de son fils Karim, omniprésent: "super ministre", il cumule plusieurs portefeuilles et son père, qui l'encense, aimerait qu'il lui succède, selon d'anciens proches devenus opposants.
    Abdoulaye Wade balaie d'un revers de main toutes les critiques sur son âge, dénonce le "diktat" de ses alliés traditionnels, France et Etats-Unis en tête, qui se sont prononcés pour "un passage des générations".
    Visiblement en forme, comme transporté par l'enthousiasme apparent des milliers de partisans qui viennent l'acclamer, il a multiplié les promesses, affichant du mépris pour ses opposants. Il a qualifié de "brise" le mouvement de contestation à son encontre et demandé encore "trois ans" pour finir ses projets.
    Wade, libéral convaincu, construit: routes, aéroport et grand théâtre à Dakar, écoles, hôpitaux. Mais la presse, critique, dénonce les scandales financiers, la pauvreté, les inégalités.
    Et la Casamance (sud) reste en proie à un conflit indépendantiste meurtrier que Wade avait promis, en 2000, de résoudre "en 100 jours". Pendant sa campagne, il a présenté un nouveau plan de paix.