Afrique

Sida : les traitements moins efficaces chez les hommes

Campagne contre le sida en Afrique.
Campagne contre le sida en Afrique.

En Afrique, 25 millions de personnes sont atteintes du sida. Parmi elles, une majorité de femmes. Or une étude récemment publiée par l'Institut de Recherche sur le Développement montre que les hommes meurent davantage du sida - problème de comportement ou organisme moins réactif aux antirétroviraux ? Réponses avec Jean-François Etard, chercheur.

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Entretien avec Jean-François Etard, médecin et directeur de recherche à l'Institut de Recherche sur le Développement, détaché auprès du centre de recherche Epicentre

Entre 2001 et 2009, les chercheurs d’Epicentre ont mené une étude portant sur quelque 13 000 malades suivis par Médecins sans Frontières France en Afrique de l’Est et répondant à certains critères - les patients dont les chercheurs disposaient du taux de lymphocytes T-CD4 en début du traitement et qui avaient survécu à la première année de traitement, entre autres. De leur étude ressort que, si les femmes représentent plus de 60 % des malades du sida en Afrique, les hommes présentent un taux de mortalité plus élevé.

Pourquoi les hommes présentent-ils un taux de mortalité plus élevé ?

Les hommes d'Afrique subsaharienne sont victimes, en quelque sorte, d’une double peine : dépistés plus tardivement, ils sont plus exposés que les femmes aux complications ; et pour différentes raisons, biologiques et physiologiques, ils réagissent moins bien au traitement.

Remontant plus rapidement leur taux de T-CD4, les femmes restent moins longtemps sous certains seuils dangereux et sont moins victimes d’infections opportunistes mortelles. A l'inverse, les hommes sont pris en charge avec un taux de lymphocytes T-CD4 d'autant plus faible qu'ils accèdent au traitement plus tardivement.

Reste que les chiffres de mortalité masculine portent sur toutes les causes de décès, et  que la différence de réponse immunitaire n’explique pas tout. D’autres facteurs entrent en jeu, pas forcément liés au VIH, qui différencient le schéma de mortalité des deux sexes – accidents de la route, violences, cancers…

Traitement antirétroviral (Epicentre)
Traitement antirétroviral (Epicentre)
Pourquoi la réponse des hommes aux antirétroviraux est-elle plus lente ?

La première explication est d’ordre comportemental : les hommes prennent moins bien leurs traitement antiviral que les femmes. Nous disposons de données qui le prouvent au Sénégal, et d’autres équipes ont démontré le même phénomène ailleurs.

Il y a aussi les facteurs biologiques, même s’ils sont plus hypothétiques. Selon certaines études portant sur des groupes restreints de patients, les femmes, pour une même posologie, ont des taux de médicaments plus élevés dans le sang - parce qu’elles pèsent moins lourd, parce que leur masse de graisse est différente… Les médicaments ne sont pas dosés en fonction des individus, ou très rarement - ce serait trop compliqué et trop onéreux.

D’autres explications sont d’ordre physiologique : pour des raisons hormonales, la fabrication des cellules immunitaires serait différente chez les hommes et les femmes. Un autre facteur éventuel serait la différence innée du nombre de T-CD4 chez les hommes et les femmes, avec un taux plus élevé chez ces dernières. Peut-être les femmes ont-elles besoin d’un taux plus élevé de lymphocytes ? Cela expliquerait que leur organisme a intérêt à reconstituer son stock le plus rapidement possible.

Consultation au poste de santé de Toucar, au Sénégal (IRD)
Consultation au poste de santé de Toucar, au Sénégal (IRD)
Pourquoi les hommes sont-ils pris en charge plus tard ?

Parce qu’ils sont dépistés plus tard. En Afrique subsaharienne, l’accent est mis, à juste titre, sur la surveillance prénatale et le dépistage des futures mères. Ainsi les femmes accèdent-elles très tôt dans leur vie au dépistage, puisqu’elles sont enceintes très jeunes. Les hommes, eux, attendent en général d’être malades pour réagir. Le suivi des femmes enceintes s'est peut-être un peu développé aux dépens de l’accès des hommes au dépistage.

La stigmatisation est un autre facteur, surtout dans les pays où le VIH est peu répandu. En Afrique du Sud ou de l’Est, en revanche, où 20 % à 30 % de la population est malade, ce n’est pas un problème. Je reviens du Kenya, où nous sommes allés à domicile pour faire du dépistage : manifestement, les hommes n’opposent aucune résistance. En revanche, le fait de devoir se déplacer jusqu’au prochain centre de santé, qui se trouve parfois très loin, semble être un obstacle majeur. L’accès au dépistage est un vrai goulet d’étranglement aujourd’hui. D’autant plus que les hommes ont des activités économiques qui les écartent parfois du système – ils peuvent être migrants ou mineurs - alors que les femmes, elles, restent au foyer.

Un suivi médical par textos
Un suivi médical par textos
Comment réduire la mortalité due au sida chez les hommes ?

Tout d’abord en se rapprochant d’eux. Aujourd’hui, les tests de dépistage rapide sont extrêmement simples ; ils peuvent être réalisés par de simples agents de santé de façon vraiment décentralisée. Il faudrait mettre en place une politique de dépistage qui aille chercher la population jusque dans les villages. Une fois ce premier obstacle logistique franchi, les personnes qui se découvrent infectées peuvent au moins être suivies. Même si tout n’est pas réglé pour les séropositifs, ils peuvent être « tracés » – via des textos envoyés sur leur portable pour leur rappeler une consultation ou la prochaine prise de médicaments.
C’est la grande contradiction de notre temps : les malades du sida ont des portables dans les champs, mais ils ne sont pas dépistés.