27e sommet Afrique-France à Bamako: enjeux et crispations

Le président français, Francois Hollande, accueille le président malien Ibrahim Boubacar Keita lors d'un déjeuner à l'Elysée, à Paris, France, lundi 3 octobre 2016.
Le président français, Francois Hollande, accueille le président malien Ibrahim Boubacar Keita lors d'un déjeuner à l'Elysée, à Paris, France, lundi 3 octobre 2016.
©AP Photo/Ian Langsdon

Créé en 1973 et à l'origine sommet France-Afrique, le désormais sommet Afrique-France s'ouvre ce vendredi à Bamako, capitale d'un Mali en état d'urgence. Au menu : conflits en cours sur le continent, sécurité, défense africaine et respect des règles constitutionnelles.

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Une trentaine de présidents, y compris d'Afrique anglophone, sont attendus au sommet des chefs d'État et de gouvernement samedi, à Bamako, capitale du Mali.

"Plus de 10.000 hommes sont mobilisés pour la couverture sécuritaire, dont 700 pour la sécurité des hautes personnalités", a indiqué le président du comité d'organisation, Abdoullah Coulibaly.
La journée de vendredi sera exceptionnellement chômée afin de faciliter la circulation dans la capitale malienne. Depuis plusieurs mois, la ville se prépare à accueillir cet événement. Parmi les mesures prises pour "embellir" Bamako, l'opération déguerpissement : les commerçants au bord des routes ont été chassés par les forces de l'ordre. Des milliers de commerçants installés au bord des routes ont été évacués de force. « J’ai investi plus de 1,65 million de francs CFA dans un premier kiosque et environ 400 000 francs CFA dans une autre boutique. Cela fait plus de 2 millions et tout est perdu. », regrette l'un d'entre-eux, Sekou Sy, sur RFI.

"Priorité sécurité"

Au chapitre de la sécurité continentale, l'objectif fixé au sommet de Paris en 2013 de former 20.000 militaires africains par an a été non seulement tenu, mais même dépassé en 2016, et l'effectif devrait atteindre 25.000 dans les trois prochaines années, affirment des sources diplomatiques françaises à l'AFP.

Cette formation, qui vise à diminuer la nécessité d'interventions militaires de Paris, comme celles en cours au Mali ou en République centrafricaine, est désormais la mission principale de certaines importantes bases françaises en Afrique, comme Dakar, Libreville ou Djibouti, précisent ces mêmes sources.
 
Des soldats français sillonnent Gao, dans le nord-Mali, février 2013.
Des soldats français sillonnent Gao, dans le nord-Mali, février 2013.
©AP Photo/Jerome Delay
Mais les besoins restent immenses.
Le Mali ne dispose actuellement que d'environ six bataillons opérationnels, largement insuffisants pour contrôler un territoire d'1,2 million de km2 sans l'appui des forces de l'ONU et de l'opération française Barkhane, apprend-on toujours de source diplomatique.

 
L'association Survie vient de publier un nouveau rapport sur les opérations militaires françaises en Afrique.
Selon lui, ces missions alimentent l'instabilité régionale et traduisent un « retour en force » de la France au Sahel. « Bien loin de résoudre les crises, ces opérations contribuent à les aggraver et à en créer de nouvelles », affirme l'association de lutte contre la « Françafrique » – ces réseaux d'influence et de pouvoir français sur le continent africain – dans un rapport intitulé « Cinq guerres pour un empire ».
En quelques années, les forces françaises se sont « repositionnées dans des pays historiquement réticents à la présence de l'ancienne puissance coloniale comme le Mali et le Niger », affirme l'auteur du rapport, Yanis Thomas. Tout cela « montre clairement la volonté de la France de réaffirmer son emprise sur les pays de son pré carré », juge-t-il.                 

Gambie et RDC au menu

Outre la priorité sécuritaire et militaire, les crises et confits politiques latent du continent seront aussi abordés lors de ce sommet.
 
Une affiche de campagne du président gambien sortant Yahya Jammeh à Serrekunda (Gambie), le 2 décembre 2016.
Une affiche de campagne du président gambien sortant Yahya Jammeh à Serrekunda (Gambie), le 2 décembre 2016.
©AP Photo/Jerome Delay
Parmi les principaux sujets de préoccupation, la Gambie, où Yahya Jammeh veut rester au pouvoir après l'expiration de son mandat le 19 janvier, le temps que la justice statue sur ses recours électoraux, et la République démocratique du Congo (RDC), où Joseph Kabila a obtenu une prolongation de son mandat jusqu'à l'organisation d'une présidentielle à la fin de l'année 2017.

Sur ce dernier point, "l'accord du 31 décembre est plutôt un bon accord", a-t-on estimé de source diplomatique française, soulignant qu'il exclut pendant cette période de transition une révision de la Constitution interdisant à Joseph Kabila de se représenter.
 
Le président congolais Joseph Kabila, le 30 juin 2016, célébrant le jour de l'indépendance de la République démocratique du Congo.
Le président congolais Joseph Kabila, le 30 juin 2016, célébrant le jour de l'indépendance de la République démocratique du Congo.
©AP Photo/John Bompengo
"Ces deux dossiers renvoient à la nécessité de faire encore mieux respecter les Constitutions et d'avoir des élections plus transparentes, un thème fort évoqué à plusieurs reprises par (le président français) François Hollande et qui sera donc à nouveau à l'ordre du jour", a-t-on indiqué de même source.

Flux et contrôles migratoires

Autre dossier incontournable, celui des migrants africains en Europe, source fréquente de tensions entre pays européens et africains. "Il ne sera pas question de discuter d'éventuels accords de réadmission des migrants expulsés", a-t-on souligné de sources diplomatiques.

Une polémique avait éclaté entre les Pays-Bas et le Mali en décembre après la publication par la diplomatie néerlandaise d'un communiqué saluant la conclusion, lors d'une visite à Bamako du ministre des Affaires étrangères des Pays-Bas, Bert Koenders, d'un accord entre l'Union européenne (UE) et le Mali sur le "retour des demandeurs d'asile refusés".

Le Mali avait vigoureusement démenti, tandis que les Pays-Bas évoquaient un accord de principe.
 
Une embarcation de migrants en Méditerranée, dimanche 17 avril 2016.<br />
 
Une embarcation de migrants en Méditerranée, dimanche 17 avril 2016.
 
©Patrick Bar/SOS Mediterranee

Un plan d'action adopté au sommet de La Valette en novembre 2015 entre États européens et africains prévoit un fonds financier de l'Union européenne (UE) d'1,8 milliard d'euros pour aider les pays africains à endiguer les flux de migrants.
 
Selon le <a href="http://missingmigrants.iom.int/">Missing Migrant Project </a>de l’Organisation mondiale pour les migrations, organisme de l’ONU, il  y a eu au moins 4 913 personnes migrantes mortes en Méditerranée en 2016, pour 7274 dans le monde entier.
Selon le Missing Migrant Project de l’Organisation mondiale pour les migrations, organisme de l’ONU, il  y a eu au moins 4 913 personnes migrantes mortes en Méditerranée en 2016, pour 7274 dans le monde entier.
©HCR/ONU

L'UE cherche à négocier avec plusieurs pays africains à forte émigration des accords de renforcement de la coopération économique en échange du rapatriement de leurs ressortissants.

Contre-sommet

La question de l'immigration a été l'une des principales thématiques du 12ème Forum des peuples, qui s'est tenu quelques jours plus tôt à Ouélessébogougou, à 80 km de Bamako.
Organisé par la Coalition des alternatives, dette et développement, il se présente comme un contre-sommet au sommet de Bamako. Il intervient en pleins débats sur les accords de réadmission entre le Mali et l'Union européenne et la série d'expulsions de Maliens.
Comme ses organisateurs le précisent, ce rassemblement vise à « contribuer à la réflexion, à la consolidation et à la pérennisation des espaces d’expression populaire sur les préoccupations légitimes des peuples appauvris, victimes des principes et pratiques néolibérales ».

Car le sommet Afrique-France reste aussi contesté.
Laurent Bigot, ancien diplomate français devenu consultant indépendant, estime dans un article publié sur le site du Monde, que "si le débat sur l’utilité d’un tel sommet est légitime, ce qui me dérange le plus, c’est de le voir se tenir au Mali. Le Mali incarne à lui seul le mal qui ronge la sous-région : un pouvoir politique qui a fait de l’incurie sa marque de fabrique, une clique de kleptocrates qui ont mis en coupe réglée le pays et les logiques mafieuses qui sont désormais les seules qui prévalent dans tous les secteurs d’activité au Mali".

Un sommet "hautement politique" pour la journaliste du Point.fr, Viviane Forson. Selon elle, "le Mali veut revenir au premier plan en Afrique en redevenant un allié phare pour l'Europe, et François Hollande veut faire du pays une vitrine pour le bilan de sa politique africaine".

L'enjeu économique sera aussi de la partie lors de ce 27ème sommet car, pour la journaliste du Point, "la France a aussi pris du retard sur le plan économique. Les entreprises françaises sont de plus en plus absentes du jeu, et le pays a pris conscience qu'il faut changer sa façon de faire. Une forte délégation du Medef français fera le déplacement au Mali. En face, la forte concurrence venant des pays émergents est un secret de Polichinelle. Tous sont prêts à damer des pions à la France. Les dirigeants africains, eux aussi ont changé de fusil d'épaule n'hésitant plus à faire jouer les concurrences."
 
Agence française de développement : l'objectif défini en 2013 d'un engagement de 20 milliards d'euros sur cinq ans d'investissements en Afrique de l'Agence française de développement (AFD), sous forme de prêts et de dons, soit quatre milliards par an, a été atteint, avec 12 milliards sur les trois premières années, selon Paris. Le sommet permettra de porter cet engagement à 5 milliards d'euros par an à l'horizon 2019, selon des sources diplomatiques françaises.