Soudan du Sud : de l'espoir à la dure réalité

Liesse de Sud Soudanais à Juba le 9 juillet 2011 / Photo AFP/Roberto Schmidt
Liesse de Sud Soudanais à Juba le 9 juillet 2011 / Photo AFP/Roberto Schmidt

L'année dernière, les Sud-Soudanais célébraient dans la liesse leur indépendance. Un an après, le bilan est moins brillant : arrêt de la production de pétrole, économie exsangue et conflits violents entre tribus. Le jeune État doit encore faire ses preuves.

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La République du Soudan du Sud souffle sa première bougie. La liesse accompagnant les festivités organisées l’année dernière pour son indépendance a laissé place aux chaos politique, économique et social. Même les responsables au pouvoir le reconnaissent : « Nous n’avons pas satisfait les attentes de la population au cours de l’année, en raison des difficultés (…) imprévues que nous avons rencontrées », reconnaît Riek Machar à l’AFP, vice-président sud-soudanais. Il fait référence au conflit fratricide engagé avec le Soudan depuis mars 2012. Les deux pays s'affrontent au sujet du le partage des revenus pétroliers en dépit des pourparlers menés à Addis Abeba (Ethiopie).

« Je me souviens que l’année dernière, la plupart des Soudanais étaient heureux que le Soudan du Sud soit indépendant », raconte un avocat au Soudan, souhaitant rester anonyme. « Ils pensaient que la guerre et les affrontements prendraient fin. Mais malheureusement, aujourd’hui la situation est bien pire. Les violences ont repris à la frontière, et l’économie a empiré. » Dès lors, le but du Soudan du Sud est : consolider son indépendance et asseoir l’autorité d’un État pacifié, organisé. La route est encore longue.

Outre le dossier épineux du pétrole avec le Soudan, de grands défis se profilent pour ce jeune État comme : « satisfaire les aspirations de la population, [de] lui fournir les services de base », précise le vice-président Riek Machar. Ce jeune Etat connait un premier anniversaire en pleine tempête.

L’enjeu frontalier du pétrole.

Ouvriers dans la zone pétrolifère d'Heglig, source de conflit /Photo AFP EBRAHIM HAMID
Ouvriers dans la zone pétrolifère d'Heglig, source de conflit /Photo AFP EBRAHIM HAMID
L’exploitation du pétrole est disputée par les deux États qui, un an auparavant, ne faisaient qu'un. Suite à la sécession de juillet 2011, le Soudan du Sud est devenu propriétaire de 80% des ressources pétrolifères de l’ancien Soudan. Des différends sur le découpage des territoires et les droits de passage du pétrole au Soudan subsistent entre les deux pays. Malgré son indépendance, le Soudan du Sud reste tributaire  des oléoducs soudanais (Nord) pour exporter son brut et l’acheminer vers la Mer Rouge.  

En janvier 2012, le jeune État, furieux de voir son pétrole détourné par Khartoum, décide d’arrêter la production. « Le pétrole est un problème national », explique Riek Machar à l’AFP. « Il nous appartient de décider si nous choisissons d’exporter notre brut via Khartoum. S’ils se mettent d’accord avec nous sur un tarif [de passage] conforme aux normes internationales, nous rouvrirons le robinet ». Les discussions ont repris ces derniers jours à Addis Abeba en Ethiopie mais aucun accord n’a été trouvé en six mois de pourparlers.

Roland Marchal, spécialiste du Soudan au Centre d'études et de recherches internationales (CERI) à Science Politique Paris, reste optimiste. « D’autres y sont arrivés, ils parviendront sûrement à un accord tarifaire entre eux. Par ailleurs, les Soudanais du Sud espèrent aussi la construction d’un nouveau pipeline dans le corridor de Lamu qui pourrait transporter beaucoup de pétrole vers l’océan indien permettant au Kenya d’en faire usage grâce aux récentes découvertes de pétrole près du Lac Turkana ».  Ce projet pourrait être mené s’il est rentabilisé par les ressources suffisantes en pétrole provenant du Soudan du Sud dont « la production pourrait chuter de manière considérable d’ici 2020, à ce rythme de production », selon Roland Marchal. L’augmentation du rendement des puits pourrait venir d’une meilleure exploration par Total de plusieurs concessions pétrolières dans le sud-est du Soudan du Sud. Le pays ne manque donc pas de projets pour développer son marché.   

Mais la décision politique de fermer les robinets prive le pays de 98% de ses revenus depuis plusieurs mois. Le Soudan du Sud s'est en quelque sorte tiré une balle dans le pied. Conséquence : l'économie nationale sombre.

>> Lire notre interview sur l’enjeu du pétrole avec Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS et chercheur au GREMMO (Groupe de recherche et d'enseignement sur la Méditerranée et le Moyen-Orient).
 

La population, victime

Un combattant à la frontière entre les deux Soudans / Photo Adriane Ohanésian
Un combattant à la frontière entre les deux Soudans / Photo Adriane Ohanésian
« L’inflation s’élève à 80% par an. Ils n’ont plus de ressources, leur monnaie ne vaut pas grand chose. On assiste à une remontée du banditisme et de l’extorsion sur les routes. Et le budget d’État est microscopique », raconte Roland Marchal. « Il est prévu une réduction de 40% de l’appareil d’État. » 

Au quotidien, les denrées alimentaires, en ville tout du moins, ont terriblement augmenté.
Mais, la clé des désaccords internes au Soudan du Sud et dans ses relations avec le Soudan, réside dans le problème de la citoyenneté. « C’est le vrai échec des accords Nord-Sud [signés en 2005] », souligne Roland Marchal. « L’essence du conflit c’est de reconnaître que des gens de groupes ethniques ou de religions différentes aient les mêmes droits ». Le Nord étant principalement arabo-musulman et la Sud chrétien-animiste, Khartoum pousse ainsi régulièrement hors de ses nouvelles frontières des Sud-Soudanais. Ces derniers fuient également les conflits au Sud du Soudan (régions du Nil Bleu et du Sud-Kordofan).
 

Un voisinage belliqueux

Des réfugiés quittant les montagnes des Noubas au Soudan pour le camp de réfugié de Yida au Soudan du Sud / Photo AFP Adriane Ohanésian
Des réfugiés quittant les montagnes des Noubas au Soudan pour le camp de réfugié de Yida au Soudan du Sud / Photo AFP Adriane Ohanésian
Si la séparation entre les deux pays parties du Soudan semblait inévitable, elle n’a pas pour autant apaisé les conflits faisant encore des centaines de victimes parmi les populations. « Le gouvernement soudanais n’a rien fait pour promouvoir une unité », souligne un opposant et activiste soudanais. « Ils ont financé les guerres locales dans le Sud du pays, pour s’opposer au SPLM (Mouvement de libération du peuple soudanais). Ils n’ont pas essayé de développer le Sud. Ils les ont trahis sur le pétrole. Ils les ont repoussés. Le Sud n’avait pas d’autre choix que de devenir indépendant. »

Ces derniers mois, les camps frontaliers de réfugiés du Soudan du Sud ont vu un afflux de réfugiés arriver massivement du Soudan du Nord. Ils fuient les conflits qui ont éclaté dans les régions du Nil Bleu et du Sud-Kordofan (Soudan du Nord). Les différentes ONG présentes au Soudan du Sud s’inquiètent du sort réservé à ces réfugiés malnutris, affaiblis par de longues marches en montagne (Lire notre encadré). Certains jours, ils sont plus d’un millier à arriver dans les camps. Celui de Yida, très proche de la frontière avec le Soudan Nord, accueille plus de 58 000 personnes. La zone où il se situe demeure peu sécurisée. La saison des pluies rend l’aide humanitaire difficile et les conditions sanitaires favorables aux infections. 

Le Haut commissariat aux réfugiés ainsi que Médecins sans frontières tentent d’attirer l’attention de la communauté internationale davantage préoccupée ces derniers temps par la Syrie ou le Mali.

>> Lire notre article sur les rapports conflictuels entre le Soudan et le Soudan du Sud.

Au Soudan, la grogne monte jusque dans la capitale. Les partis d’opposition au président Omar el-Béchir au pouvoir depuis 23 ans ont rejoint les rangs des manifestants. Depuis le 16 juin, de centaines de Soudanais descendent chaque jour dans la rue pour protester contre la vie chère et le pouvoir en place.

>> Lire notre article sur la révolte du peuple soudanais.


L’indépendance du Soudan du Sud marque la fin d’une guerre civile de 50 ans entre ces deux États dont les accords de paix ont été signés en 2005. De nombreux progrès sont encore à faire pour que ce jeune pays s’impose auprès du Soudan et de ses voisins. L’enjeu dans un avenir proche : construire une nation apaisée encore en proie à des luttes tribales meurtrières.
 

République du Soudan du Sud


Indépendance depuis le 9 juillet 2011, après un référendum d'autodétermination. Le Soudan du Sud est le 193e Etat reconnu par l’ONU et le 54e de l’Union africain.

Président : Salva Kiir
Capitale :  Djouba
Population : 9 150 000
Superficie : 619 745 km2
Monnaie : Livre sud soudanaise


Les dates clés du Soudan du Sud

2011
    - 9 juillet : Proclamation à Juba de l'indépendance du Soudan du sud qui se sépare ainsi du Nord après des décennies de guerre entre les rebelles sudistes et les gouvernements successifs de Khartoum, qui ont fait des millions de morts.
        
    - 8-9 octobre : Première visite à Khartoum du président sud soudanais Salva Kiir depuis la partition. Les deux pays fixent un calendrier pour régler les sujets de discorde : le partage des revenus pétroliers, la démarcation de la frontière ou le statut de régions contestées. Les deux pays s'accusent aussi mutuellement d'armer des groupes rebelles le long de la frontière.
       
    - Fin décembre : un raid est mené par quelque 6.000 jeunes hommes armés dans l'Etat de Jonglei (Soudan du Sud). Selon la Mission de l'ONU (Minuss), près de 900 personnes ont été tuées dans des attaques inter-ethniques entre fin décembre et début février 2012.
       
2012
    - 13 janvier : Premier contrat pétrolier du Soudan du Sud avec l'étranger en signant des accords avec des entreprises chinoises, indiennes et malaysiennes.
       
    - 20 janvier : Juba ordonne l'arrêt de sa production de pétrole en raison du différend avec le Soudan, qui prélève une partie de ce pétrole lors du transit sur son territoire. Le partage des revenus pétroliers entre le Soudan du Sud, qui dispose de la majeure partie des réserves, et le Soudan, qui contrôle les infrastructures indispensables à l'exportation du brut, plombe les relations des deux pays.
       
    - 26-27 mars : Intenses combats, les plus graves depuis l'indépendance du Sud, entre armées de Juba et Khartoum dans la zone frontalière riche en pétrole de Heglig.Du 10 au 20 avril, l'armée sud-soudanaise occupe la zone de Heglig qui assure la moitié de la production de brut du Soudan.
       
    - 28 avril : L'armée sud-soudanaise affirme avoir repoussé une attaque de rebelles soutenus par le Soudan.
       
    - 2 mai : Le Conseil de sécurité de l'ONU demande au Soudan et au Soudan du Sud de cesser les hostilités. Les deux pays commencent à retirer leurs forces de la région contestée d'Abyei.
       
    - 28 juin : Ajournement d'une nouvelle série de pourparlers directs Soudan/Soudan du Sud, sans accord sur la délimitation d'une zone tampon démilitarisée le long de leur frontière.

Trois questions à ...

Mireille Girard, responsable au Soudan du Sud du UNHCR (Haut commissariat aux réfugiés des Nations Unies :

Que vous racontent les réfugiés sur les combats qui s’intensifient dans les États du Kordofan du Sud et du Nil Bleu ?
Ils fuient des bombardements aériens réguliers ou des attaques au sol. Dans certains cas, leurs village et leurs champs ont été brûlés, rendant leur culture impossible. Alors ils fuient car ils sont à court de nourriture. Les réfugiés arrivent exténués après avoir marché des semaines et s’être nourris de feuilles et de racines récoltées en chemin.

Depuis quand les réfugiés arrivent-ils plus nombreux dans le camp de Yida ?
Les vagues de nouveaux arrivants ont commencé en avril. En général, les gens indiquent que les conflits, la baisse de leur réserve de nourriture sont les causes de leur fuite. Le début de la saison des pluies va maintenant bloquer tous les accès à la frontière.

Qui sont ces réfugiés ?
Ce sont en majorité des femmes et des enfants. Beaucoup sont très vulnérables car ils sont déshydratés, malnutris et fatigués. Il y a un certain nombre de personnes âgées sans famille. Des enfants arrivent seuls car ils ont perdu leurs parents dans le conflit ou se sont trouvés séparés de leurs parents pendant la fuite.