Afrique

Soudan du Sud : la paix est encore bien loin

Des soldats de l'Armée sud-soudanaise en partouille à Bentiu le 24 juin 2015.
Des soldats de l'Armée sud-soudanaise en partouille à Bentiu le 24 juin 2015.
©AP Photo/Jason Patinkin

Le Soudan du Sud parviendra-t-il, un jour, à mettre fin à la guerre civile qui ravage le pays depuis près de deux ans ? Les pourparlers, ouverts depuis le 6 août dernier à Addis-Abeba, en Ethiopie, se sont achevés lundi 17 août. Mais le gouvernement du pays n'a pas signé l'accord de paix malgré un ultimatum de la communauté internationale. Explications.

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L’objectif de cette neuvième et ultime session de pourparlers devait être la  conclusion d’un accord de paix au Soudan du Sud. Mais les belligérants de la guerre civile ne sont, encore une fois, pas parvenus à conclure un accord de paix, lundi 17 août à Addis-Abeba, malgré un ultimatum de la communauté internationale. Le président sud soudanais, Salva Kiir, a refusé de signer le texte, à l'inverse des rebelles. "Cette cérémonie de signature n'est pas complète sans la signature du gouvernement", a regretté le chef de la médiation, Seyoun Mesfin.

Le jeune Etat, créé en 2011, est-il encore capable de mettre fin aux affrontements qui détruisent le pays ? Pour le moment, les désaccords semblent trop considérables pour que la guerre civile prenne fin.

Mercredi 12 août dernier, le ministre sud-soudanais de l’Information, Michael Makuei, avait ainsi souligné que les discussions étaient au point mort : « A ce stade, nul besoin de se mentir à soi-même et de parler de paix ».
 

Salva Kiir, président du Soudan du Sud, le 12 décembre 2013.
Salva Kiir, président du Soudan du Sud, le 12 décembre 2013.
©AP Photo/Sayyid Azim

Des négociations mort-nées

Les pourparlers étaient déjà mal-en-point mardi 11 août, lorsque qu’une des milices rebelles a annoncé sa scission du mouvement de Riek Machar, estimant que les deux camps étaient responsables de la crise. M. Gatkuoth, ancien chef de cette rébellion, pense que tout accord de paix signé serait illégitime, et ne serait pas respecté.

La rébellion de M. Gatkuoth a ainsi rejoint la dissidence de Peter Gadet, chef de milice redouté faisant l’objet de sanctions internationales depuis 2014 pour « actes d’horreur » et « graves violations des droits de l’homme ». Au total, une vingtaine de milices tribales participent aux combats, soit aux côtés de Salva Kiir, issu de la tribu Dinka, ou bien de Riek Machar, de la tribu Nuer.

En près de deux ans de conflit, toutes les tentatives diplomatiques ont échoué et plusieurs cessez-le-feu ont été rompus au bout de quelques heures ou quelques jours. Les médiateurs internationaux, réunis cette fois au sein du groupe baptisé « Igad-plus » ont proposé le 23 juillet dernier un projet d’accord suggérant la mise en place d’un gouvernement d’unité nationale de transition. Il prévoyait que le président Salva Kiir et Riek Machar se partagent le pouvoir. Les belligérants sud-soudanais étaient attendus autour du 15 août à Addis Abeba pour parapher l’accord…

Preuve supplémentaire que les dirigeants sud-soudanais ne sont pas près de s’accorder sur plan de paix : un journal, The Citizen, et une station de radio, Free Voice South Sudan, ont été fermés par les forces de sécurité du Soudan du Sud. Elles accusent les deux médias d’avoir fait la promotion d’un plan de paix actuellement en discussion pour mettre un terme à la guerre civile qui ravage le pays.

L'ancien vice-président du Soudan du Sud, Riek Machar, le 8 juillet 2015.
L'ancien vice-président du Soudan du Sud, Riek Machar, le 8 juillet 2015.
©AP Photo/Khalil Senosi

Pression internationale

La communauté internationale avait donné jusqu'au 17 août au président Salva Kiir et à l'ancien vice-président Riek Machar pour conclure un accord, sous peine de sanctions "ciblées", parmi lesquelles un embargo sur les armes, des interdictions de voyager et des gels d'avoir à l'étranger. 

Lors de sa visite fin juillet à Addis Abeba, Barack Obama a prévenu que ce compromis était la « dernière et meilleure offre », selon un haut responsable de l’administration américaine.

Trois questions à Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS et spécialiste du Soudan.


Que faut-il pour que la paix se fasse au Soudan du Sud ?

La paix ne peut pas arriver car l’Etat sud-soudanais n’existe pas. Il n’y pas d’administration, pas de justice, pas d’éducation, pas d’hôpitaux… il n’y a rien.
Depuis l’indépendance, c’est une course au pouvoir entre deux personnes : Salva Kiir et Riek Machar. Ils ne voulaient d’ailleurs pas de la création du Soudan du Sud, mais les Américains et l’ONU, eux, oui. Le problème est que ces derniers sont partis une fois l’indépendance signée, en laissant le conflit s’embourber. Les responsables du conflit ne sont donc pas les chefs de guerre, mais bien les Etats-Unis et les Nations unies.

La guerre, qui a duré pendant 20 ans au Soudan, continue aujourd’hui autour de l’argent, du pétrole et de l’aide humanitaire.

Les chefs de tribus, Salva Kiir et Riek Machar, sont des nomades. Ils sont habitués à se battre pour défendre leur troupeau et voler celui des autres, mais ils ne savent pas se projeter dans l’avenir. Ils n’ont pas la conception « d'investir aujourd’hui pour gagner demain ».

La paix arrivera peut-être lorsque tout le monde sera mort, comme c’est arrivé en Ouganda ou au Rwanda.

La création de ce nouvel Etat était-elle une mauvaise idée ?

Absolument. C’est comme si on changeait les frontières de l’Afrique aujourd’hui, cela ne résoudrait aucun problème.

John Garang (ndlr : vice-président du Soudan et président de la région autonome du Sud-Soudan du 9 au 30 juillet 2005), que je connaissais bien, voulait créer une Nation sud-soudanaise et en être un chef suprême et charismatique. Je l’avais mis en garde à l’époque, car construire une Nation sans Etat n’est pas possible. Il est mort dans un accident et depuis, Salva Kiir et Riek Machar, qui ont les mêmes aspirations, se disputent le pouvoir. Ils estiment que tout leur est dû, où qu’ils aillent. Et si quelqu’un veut les remettre à leur place, ils le tuent. Voilà comment ça marche. Aujourd’hui, l’Etat sud-soudanais a un président qui est constamment ivre et qui ne pense qu’à s’amuser.

Quels sont alors les enjeux de la guerre civile ?

Salva Kiir avait laissé entendre qu’il allait quitter le pouvoir. Riek Machar attendait alors patiemment de prendre sa place, sauf qu’en juillet 2013 il a été démis de sa fonction de vice-président. Des jeunes, qui voulaient aussi leur part du gâteau et qui avaient d’autres idées pour le pays, l’ont suivi.

En décembre 2013, la tentative ratée de coup d’Etat a divisé l’armée. Maintenant, chaque tribu a ses propres milices et les chef de guerre comme Peter Gadet et Joseph Kony — assoiffés par le pouvoir — s’approprient des villes et des puits de pétrole. Personne ne peut les arrêter, même s’ils sont invités aux pourparlers d’Addis Abeba.

Cette guerre civile n’a donc pas vraiment d’enjeu, si ce n’est le pouvoir et l’argent. Le problème est là.