Afrique

Soudan et Soudan du sud : les clés du conflit

Malgré les appels au calme de la "Communauté internationale", Khartoum et Juba ne parviennent pas à rétablir le dialogue. Le Soudan accuse son voisin du sud de vouloir le déstabiliser. Le Soudan du sud accuse de bombardements son voisin du nord. 
Marc Lavergne est directeur de recherche au CNRS et chercheur au GREMMO (Groupe de recherche et d'enseignement sur la Méditerranée et le Moyen-Orient. Spécialiste en géopolitique du Soudan, du Monde arabe et de la Corne d'Afrique, il livre son analyse sur les enjeux politiques et économiques entre le Soudan et le Soudan du Sud.

dans

Vers une nouvelle guerre ?

Marc Lavergne : Je crois qu’il y a effectivement une montée en puissance du côté de Khartoum assez curieuse. On fait intervenir le Parlement soudanais qui n’est évidemment pas un organe démocratique. C’est le parti du congrès au pouvoir qui s’exprime.
Alors pourquoi faire parler le parlement et non pas directement le président de la république ? C’est une façon d’émousser un peu la déclaration de dire que le Soudan du sud est un pays ennemi. Tout ça, ce sont des choses que l’on n’a jamais vues. Ce n’est pas une déclaration de guerre.
On dit que le pays est ennemi, et là, ce sont les sudistes qui rétorquent de manière à calmer le jeu, qu’ils restent amis avec le peuple du Nord, que c’est un pays frère. Ils essayent de faire retomber la pression. Alors qu’au Nord, c’est un peu "la patrie est en danger". On essaye de faire jouer la fibre nationaliste, de soulever la population comme on l’a déjà fait à plusieurs reprises dans le passé en faisant croire qu’il y a un danger national, et non pas un conflit d’intérêts entre les groupes dirigeants du Nord et du Sud.
Il se peut qu’il y ait encore des actes militaires. Certains dans l’état-major et les politiciens idéologues du Nord peuvent être tentés de faire une guerre contre le Sud pour unifier le Nord, pour éviter qu'il se désagrège.
D’un autre côté, est-ce qu’il y a un véritable soutient populaire au Nord pour aller se battre au Sud ? Non. Je pense que ce temps-là est fini. Ce que le Nord peut faire plus facilement, c’est soudoyer des tribus du Sud, les amener à se battre les unes contre les autres.

Quel est le rapport de force ?

Des rebelles au Soudan/ AFP Phil Moore
Des rebelles au Soudan/ AFP Phil Moore
Le Nord a l’aviation, le Sud n’a pas un seul avion. Alors le Soudan peut bombarder. Le Nord a de l’équipement lourd, du matériel. C’est quand même lui qui a profité du pétrole pendant dix ans. Le Soudan a même une industrie de l’armement. A Khartoum, il y a toute une cité militaro-industrielle, qui fabrique des tanks, des voitures blindées et aussi des voitures civiles sous contrat coréen. Ce complexe s’appelle GIAD ce qui évoque aussi l’idée de Jihad, de la guerre sainte. Les Soudanais fabriquent des munitions, des bombes, du matériel léger avec des instructeurs venus de l’ex-URSS principalement, et aussi de la technologie chinoise.

Les gens qui dirigent le pays du Nord méprisent de manière générale les sudistes. Ils  les considèrent comme des Africains qui méritent peu de considération. Encore récemment, Omar El-Béchir a dit qu’ils devaient être complètement saouls quand ils ont décidé d’arrêter de faire couler le pétrole. Cela montre bien l’état d’esprit des gens du Nord. Là, il y a donc une  atteinte à leur dignité, à  leur supériorité, du fait que c’est le Sud qui a envahi le Nord.
Donc, il faut qu’ils expliquent à leur population comment, avec tous les sacrifices que la population soudanaise  a fait depuis des décennies pour son armée, ils ne sont pas capables de se battre et ils prennent des défaites comme ça.

Les sujets de discorde

Un porte-parole de l'armée soudanaise / AFP Waakhe Wudu
Un porte-parole de l'armée soudanaise / AFP Waakhe Wudu
Le partage de la frontière n’est important que dans ce que représente la frontière. Elle marque des limites aux passages du bétail, aux champs de pétrole. Il y a des territoires contestés comme le district d’Abyei mais tout ça est sur la table, connu et doit être discuté.  Il y a aussi la monnaie. Les sudistes ont leur propre monnaie, ils ont fait la livre du sud. Les gens du Nord étaient furieux car il se disait  que l’argent gagné par le sud sera mis dans la même banque centrale. Il y a aussi des contentieux sur le partage des royalties du pétrole.


Les intérêts des pays étrangers

Mission de l'ONUU à Abyei au Soudan en 2011 / AFP
Mission de l'ONUU à Abyei au Soudan en 2011 / AFP
Tous  les pays intéressés par le pétrole souhaiteraient que le pétrole coule. La Chine, la Malaisie, l’Inde qui sont les principaux acheteurs de pétrole soudanais doivent être un petit peu embarrassés. Alors pour l’instant ils ne disent rien, mais ils ont tout intérêt à ce que le Nord et le Sud calment le jeu et travaillent ensemble.
C’est pour ça que je ne dramatise pas cette guerre. Je pense que le chien qui aboie ne mord pas. Les grandes déclarations du Parlement de  Khartoum, c’est plutôt rassurant.


Chronologie des faits

En 2005, un accord de paix est signé entre les deux Soudans après deux décennies de guerre civile débutée en 1983.

Leur séparation est proclamée en juillet 2011 et donne naissance au Soudan du Sud présidé par Salva Kiir.

Le 26 mars 2012, les deux pays s'engagent dans des affrontements armés. Le Soudan du Sud s'empare du champ pétrolier d'Heglig, en zone frontalière en réponse à des frappes aériennes soudanaises et des attaques au sol dans l'Etat de l'Unité, au Sud Soudan.

Le mardi 10 avril, l'armée sud-soudanaise (SPLA) s'empare d'Heglig et capture quatorze prisonniers parmi les troupes soudanaises. Les combats entre les deux pays se poursuivent dans d'autres régions. 

Dimanche 15 avril, le Soudan bombarde un camp de Casques Bleus de l'ONU au Soudan du Sud. Cette attaque fait dix morts et quatorze blessés parmi les civils.

Lundi 16 avril, le Parlement soudanais adopte à l'unanimité une déclaration dans laquelle le Soudan du Sud est dénoncé comme "l'ennemi".


Et les populations civiles ?

Des Soudanais du Sud à Bentiu, le 9 janvier 2011 /  AFP Yasuyoshi Chiba
Des Soudanais du Sud à Bentiu, le 9 janvier 2011 / AFP Yasuyoshi Chiba

Le Nord n’est pas monolithique. Il faut bien voir que toutes les tribus du Nord qui doivent faire passer leur bétail au Sud pour les pâturages, pour les transhumances ne peuvent pas circuler donc ils sont furieux. Ces tribus ont un poids politique. Ce sont les tribus de l’Ouest du Soudan, tribu noire arabisée qui sont les soutiens du régime.
Après,  il y a tous les gens à Khartoum, il a des millions de gens d’origine sudistes qui vivent au Nord dans la peur des pogroms. Mais en même temps, c’est la main d’œuvre sous payée du Nord, qui balaye les rues, fait le ménage, la mécanique et qui construisent les maisons. Il y a la tentation de faire des pogroms sur ces gens qui vivent dans les bidonvilles mais en même temps qui va bosser à leur place ?  Ils dépendent de cette main d’œuvre, ça peut retenir les gens d’une reprise de conflit.
Les grands commerçants du Nord  ravitaillent les marchés des deux tiers du Sud.  Les commerçants, au nord du Soudan du sud sont privés aujourd’hui de leurs réseaux commerciaux. Ils ont l’habitude de vendre leurs produits à Khartoum. L’indépendance n’a pas coupé ces cordons-là.  Un conflit ruine aussi les gens du Nord.
Cela fait près de deux siècles que le Nord et le Sud du Soudan sont imbriqués, vivent ensemble. Avec une exploitation inégale du Sud par le Nord mais tout de même ça créé des liens.