Afrique

Soudan et Sud-Soudan : le pétrole pour enjeu

Des soldats au Sud-Soudan devant une réserve de pétrole en  novembre 2010 / AFP - Roberto Schmidt
Des soldats au Sud-Soudan devant une réserve de pétrole en novembre 2010 / AFP - Roberto Schmidt

Le calme est enfin revenu après deux jours d'affrontements armés entre le Soudan et le Sud-Soudan qui se disputent la région pétrolifère d'Heglig. A deux reprises, le Soudan a mené des raids aériens au sud-Soudan en réponse, selon Khartoum, à une attaque sud-soudanaise d'un complexe pétrolier d'Heglig. Les présidents des deux pays devaient se rencontrer le 3 avril pour conclure des accords sur ces ressources pétrolifères frontalières. Omar el-Béchir, président soudanais a annulé sa venue. Mais les négociateurs des deux pays se rencontrent ce 29 mars à Addis Abeba en Ethiopie au siège de l'Union Africaine pour un rendez-vous convenu bien avant les derniers événements. 

Marc Lavergne,directeur de recherche au CNRS et chercheur au GREMMO (Groupe de recherche et d'enseignement sur la Méditerranée et le Moyen-Orient)nous livre son analyse de la situation.

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“Le Soudan doit apprendre à se gérer en ayant perdu l’essentiel de ses ressources.“

Propos recueillis par Léa Baron
Pourquoi les ressources pétrolières d’Heglig sont-elles autant disputées par les deux pays ?

Marc Lavergne : Le Soudan a découvert le pétrole en 1999, et depuis, cette ressource constitue près de 80% des exportations de l’ensemble de l’ancien Soudan et aujourd’hui, 98% des exportations du Sud-Soudan.
L’indépendance du Sud-soudan, en juillet 2011, n’a pas mis un terme aux négociations sur le partage de cette ressource dans la mesure où 80% du pétrole est situé sur le territoire du Sud-soudan et le reste est au nord ou dans des zones qui sont encore contestées. Le statut de certains territoires à la frontière entre le Nord et le Sud n’a pas encore été tout à fait déterminé. Ce sont des questions qui avaient commencé à être discutées avant l’indépendance.
Les négociations continuaient mais aujourd’hui on a un dérapage qui s’explique par le fait que le Nord demande des royalties pour le passage sur son territoire du pétrole exploité au sud et qui doit rejoindre la mer Rouge en traversant  tout le territoire du Nord-Soudan.  Il y a un désaccord sur le montant  des ces royalties puisque le gouvernement de Khartoum demande 34 dollars par baril alors que le gouvernement du Sud n’est prêt à payer que 4 à 5 dollars. Ce n’est pas un débat idéologique mais finalement de négociateurs commerciaux.  


Les choses ont dérapé à propos de la propriété de certains puits. Ce n’est pas tant la situation des puits marginaux comme Heglig même si c’est un grand champ pétrolifère  qui est en jeu. Au-delà de ça, il y a la composition des consortiums parce des Chinois, des Malaisiens, des Indiens sont partie prenante dans ces consortiums aux côtés des gouvernements soudanais. Le débat porte aussi sur des parts que chaque gouvernement doit avoir dans ces concessions.

Quels sont les enjeux de cette production de pétrole aujourd’hui pour les deux pays ?

Le Nord-Soudan comptait  sur le pétrole pour nourrir son appareil de sécurité, son armée et toute une catégorie de la population qui est devenue rentière du pétrole à l’image des peuples du Golfe persique. Une société de consommation, une société finalement assez privilégiée, centrée sur la capitale Khartoum et qui, du jour au lendemain, se trouve privée de ressources parce que le gouvernement du Sud a finalement décidé de fermer le robinet du pétrole en février dernier.

Donc, c’est une pression qui est faite par le sud sur le nord et finalement, une sorte de guerre d’usure pour savoir qui arrivera à tenir le plus longtemps.
Alors le Nord est beaucoup plus vulnérable dans la mesure où il a besoin de cette ressource à laquelle il s’est habitué depuis 12 ans qui lui a permis de mener la guerre du Darfour, d’équiper son armée et de faire tourner toute une industrie lourde de voiture, de biens de consommation… qui n’est pas forcément rentable.
Le Sud a eu accès à une partie importante de ce pétrole, de l’ordre à 4 à 5 milliards de dollars par an. C’est beaucoup moins important car le Sud est un pays dévasté qui se reconstruit avec une population qui vit dans des villages, des hameaux, dans des camps sans aucune ressource. Le pétrole reste concentré dans la capitale Juba où il y a une élite très étroite de  ministres, de hauts fonctionnaires, d’anciens combattants, d’officiers qui se la partage et qui la gaspille. Donc le sud peut tenir plus longtemps que le Nord dans ce bras de fer.

Puit de pétrole dans le Sud-Soudan / AFP
Puit de pétrole dans le Sud-Soudan / AFP
Peut-il y avoir des répercussions sur d’autres pays ?

Il y a les investisseurs internationaux qui sont présents au Nord comme au Sud et qui ont des intérêts particuliers pétroliers. Si on commence à bombarder les puits de pétrole, ça pourrait gêner. C’est un conflit vraiment marginal en particulier la production soudanaise. C’est une production de mauvaise qualité. Finalement, c’est un producteur moyen, un demi million de barils par jour qui partent vers l’Asie, vers les pays émergents d’Asie, qui ne constituent par un enjeu de géostratégique formidable.


Est-ce que le nord peut avoir recours à d’autres ressources ?

Malheureusement, l’essentiel des ressources de l’ancien Soudan sont cantonnées au sud. Ce sont les terres fertiles, bien arrosées par la mousson d’été puisqu’on est là dans un pays tropical, et le Nil qui traverse avec ses affluents le sud.
Toutes les ressources agricoles sont là et sont assez peu exploitées. Et puis il y a le pétrole tout ce dont le nord est dépourvu aujourd’hui.
Donc le Soudan doit apprendre à se gérer en ayant perdu l’essentiel de ses ressources. Le Nord comptait sans doute pouvoir exploiter les ressources du Sud malgré l’indépendance du fait qu’il y a quand même une histoire commune de 150 ans entre les deux parties du Soudan.
Aujourd’hui, il faut que les nordistes se repensent quelles ressources ils peuvent générer sur leur propre territoire ou bien quel type d’accords ils peuvent avoir avec le Sud pour continuer à vivre d’une manière pacifique et mutuellement profitable.

Président du Soudan : Omar el-Béchir / AFP
Président du Soudan : Omar el-Béchir / AFP
Ce conflit autour des ressources pétrolières peut-il remettre en cause la paix difficilement signée entre les deux pays ?

Aujourd’hui, on voit que la montée en puissance de la tension avec ces attaques du Sud vers les puits de pétrole du Nord, vers Heglig et à l’inverse les bombardements de champs pétrolifères par l’aviation pétrolifère du Nord.  Elle reflète une lutte entre des groupes qui ont une vision différente de l’avenir.
Il y a d’un côté ceux qui ont pour vision de négocier la paix et qui étaient partisans d’une coopération avec le Sud.  Et puis d’un autre côté, il y a ceux qui regrettent d’avoir dû sous la pression américaine et occidentale accorder l’indépendance au Sud. Ils se disent que maintenant le 11 septembre est bien oublié, les Américains ont d’autres « chats à fouetter », les Européens aussi et que du coup, il est temps de tenter de reprendre un partie du terrain perdu en particulier après la lutte du Darfour qui n’a pas été perdue par tout le monde au Soudan.

Est-ce qu’un accord est alors toujours possible entre les deux pays ?

On ne va pas régler d’un coup de baguette magique quelque chose qui est finalement une affaire d’attitude, de disposition à définir un avenir mutuellement profitable.
Aujourd’hui, on est plutôt dans le psychologique que dans la négociation technique, commerciale qui serait plus porteuse d’avenir.


Que peut-on attendre de la venue du président Omar el-Béchir au sommet de la Ligue arabe à Bagdad ?


Il me semble que la position d’Omar el-Béchir est délicate, dans la mesure où c’est lui qui a patronné les accords de paix de 2005. C’est lui qui a donné le feu vert, il est allé célébrer l’indépendance, appuyer la tenue du référendum.
C’est quelqu’un qui a survécu depuis 22, 23 ans de ce régime en penchant toujours du bon côté.  Ce n’est pas du tout le maître du Soudan comme on a pu le penser en le mettant sous mandat d’arrêt de la Cour Pénale Internationale. Peut être qu’il prend du champ, peut être qu’il essaye de sonder l’avis des autres pays de la Ligue arabe. La Ligue arabe aujourd’hui est un organisme extrêmement secoué, affaibli par toutes ces révolutions arabes et il est difficile de trouver son appui en tant que tel même si le Soudan a toujours été soutenu en tant que défenseur de l’arabité du Soudan. Mais aujourd’hui ; la Ligue arabe a bien d’autres défis. A commencer par la Syrie.