Tchad : Hissène Habré face à la justice, un système en procès

Hissène Habré a dirigé le Tchad de juin 1982 à décembre 1990 - ©AFP
Hissène Habré a dirigé le Tchad de juin 1982 à décembre 1990 - ©AFP

 Hissène Habré devra  rendre des comptes devant la justice pour les exactions commises au cours des huit années de son règne. Retour sur l'une des pages très sombres de l'histoire du Tchad avec le journaliste Christophe Boisbouvier (RFI).

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Que reproche-t-on concrètement à Hissène Habré ? De quoi devra-t-il répondre devant la justice ?
 
Un régime de terreur au cours des huit ans et demi pendant lesquels il a gouverné, de juin 1982 à décembre 1990. Un régime fondé sur la répression, fondé notamment sur la DDS, qui signifiait Direction de la Documentation et de la Sécurité. Derrière ce nom un peu banal, qui laisse penser à de braves fonctionnaires derrière des bureaux, il y avait en fait le bras armé du régime pour réprimer de la façon la plus brutale toutes les personnes suspectes d’opposition au régime. Cette police politique était d’une très grande brutalité. Les témoignages sont multiples. Il y avait de multiples tortures, des gens attachés au plafond, suspendus, frappés sur toutes les parties du corps. Des gens qu’on laissait mourir de faim dans des cachots, notamment dans la célèbre piscine de Ndjamena. Des gens tués pas seulement dans la capitale, mais aussi par les agents de la DDS en province. La police politique arrêtait et détenait les gens sans aucune formalité. Il n’y avait aucune procédure judiciaire, c’était l’arbitraire le plus total.
 
Plus officiellement, on reproche à Hissène Habré la mort de 40 000 personnes. C’est le chiffre retenu par une commission d’enquête sur les crimes et détournement créée par le gouvernement tchadien après sa chute. C’est la justice qui confirmera ou non ce bilan, sachant que, pour l’instant, 4000 personnes ont été identifiées.

La piscine de Ndjamena, reconvertie en lieu de torture - ©HRW
La piscine de Ndjamena, reconvertie en lieu de torture - ©HRW
Qui ont été les victimes de la répression ?
 
Lors des premières années du régime, ce sont surtout les sudistes qui ont été les victimes de cette répression ; après la réconciliation avec les chefs rebelles du Sud et le Général Kamougué, c’est-à-dire après 1985, ce sont surtout les nordistes et les gens de l’Est qui ont été dans le collimateur du régime, car petit à petit, les soutiens nordistes du régime se sont éloignés de Hissène Habré et du coup sont devenus les principales cibles de la répression. 
 
C'est un point important pour bien comprendre le système Habré : il y avait à l'époque une atmosphère de guerre civile alimentée par des règlements de comptes à caractère tribal et communautaire. Dès qu’un chef politique était soupçonné d’avoir rallié l’opposition, toute la famille et tous les membres de son clan devenaient suspects. 
 
Ainsi, quand Hissène Habré a pris le pouvoir et que Kamougué était dans l’opposition, les gens du Moyen-Chari, les gens de Sahr et de sa région, étaient les principaux suspects. C’est l’épisode de “septembre noir”, en 1984, une vague de répression qui a frappé toute la région du Moyen-Chari. Il y a eu sans doute plusieurs centaines de morts dont un certain nombre de personnalités et de chefs de canton.

Puis à partir de 1987-1988, comme les opposants étaient cette fois-ci des nordistes, ce sont les gens des communautés Zaghawa, Arabe, Hadjaraï qui ont été dans le collimateur du régime, notamment après la défection de Idriss Déby en avril 1989, quand il a fui au Soudan. Deux de ses parents ont essayé de fuir avec lui mais ont été rattrapés avant la frontière et ont été torturés et tués. Hissène Habré aurait assisté aux exécutions, c’est l’un des points que le procès éclaircira. L’une des deux personnes exécutées n’était autre que Hassan Djamous, le chef des colonnes tchadiennes qui avaient reconquis le nord du Tchad contre l'armée libyenne en 1986 ; c’était un héros national, l’aéroport de Ndjamena porte son nom aujourd’hui.
 
Hissène Habré était-il porteur d'une idéologie ?
 
Oui dans la mesure où on était en période de guerre froide. Il y avait un régime communiste à Moscou, et dans son bras de fer avec Kadhafi et les rebelles tchadiens soutenus par le colonel libyen, Hissène Habré pouvait se présenter comme un défenseur du monde libre contre le monde communiste. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles François Mitterrand a monté deux opérations militaires successives (Manta en 1983 et Epervier en 1986-1987) dont le but était d’empêcher les rebelles tchadiens de Goukouni Oueddei (ex-président chassé par Hissène Habré) soutenus par Kadhafi de reprendre Ndjamena, puis pour permettre à Hissène Habré et son état-major dirigé par Déby et Djamous de reprendre le nord du Tchad sur l’armée libyenne et les rebelles tchadiens.

1983, opération Manta. La France intervient une première fois pour sauver le président Habré - ©AFP
1983, opération Manta. La France intervient une première fois pour sauver le président Habré - ©AFP
Pour ses agissements au cours de cette période, Hissène Habré devra donc rendre des comptes. Sur quels arguments peut-il construire sa défense ?

Hissène Habré dira qu’il n'était pas tout seul. Il était, certes, président, mais il n’a pas tout décidé et tout fait tout seul. Pour sa défense, il pourra par exemple rappeler que Idriss Déby a été son chef d’état-major, notamment pendant septembre noir en 1984.
Il ne va pas manquer dire que Gouara Lassou, qui était le secrétaire exécutif du parti unique, l’UNIR, était l’un des hommes clés du régime ! Aujourd'hui Gouara Lassou est le conseiller du Secrétaire général de la Communauté économique des États d'Afrique centrale (CEEAC), le Tchadien Nassour Ouaidou.
 
Et puis Hissène Habré ne manquera pas dire qu’il n’était pas tout seul contre la communauté internationale ! Souvenez-vous, quand il a été chassé du pouvoir, Idriss Déby a été stupéfait de découvrir à Farcha, à 10 kilomètres de Ndjamena, une caserne secrète de la CIA ! Composée de contras (contre-révolutionnaires) libyens dirigés par le Général Haftar, un ancien officier libyen de l’armée de Kadhafi emprisonné en 1986, puis retourné par la CIA et par Hissène Habré. Lui et ses hommes ont été exfiltrés vers Washington par Idriss Déby. Haftar a conduit des taxis et tenu des restaurants aux Etats-Unis pendant 21 ans avant de revenir en Libye à la faveur de la révolution libyenne dont il a été l’un des animateurs...
Si le procès Hissène Habré a lieu, l'accusé pourra demander que l’on juge aussi un certains nombre de personnalités américaines, puisque les Etats-Unis étaient à demeure à Ndjamena !

Inculpation tardive

Habré à la sortie du Tribunal, mardi 2 juillet 2013 - ©TV5Monde
Habré à la sortie du Tribunal, mardi 2 juillet 2013 - ©TV5Monde
Pourquoi cette inculpation survient-elle 22 ans après la chute de Hissène Habré ? 
 
Essentiellement à cause des atermoiements du régime de l’ancien Président Abdoulaye Wade qui pendant des années a promis que le Sénégal allait juger Hissène Habré mais n’a pas tenu sa promesse.
Souvenez vous, un an avant son départ du pouvoir, Abdoulaye Wade a même menacé la communauté internationale d’extrader Hissène Habré vers le Tchad à la stupeur général.
Il y avait une différence entre les paroles et les actes : officiellement il avait accepté la mission que lui avait confiée l’Union africaine, à savoir juger Hissène Habré, mais en réalité il traînait des pieds, il ne faisait rien, notamment pour des raisons politiques. 
Plusieurs témoignages laissent à penser que Wade n’était pas insensible au lobby pro-Hissène Habré qui existaient dans la ville de Dakar et notamment dans la confrérie des Mourides
 
Cette inculpation est également survenue quelques jours après la visite de Barack Obama...
 
Il est certain que la rencontre entre le président américain et un certain nombre de magistrats africains à Dakar a encouragé les magistrats de la cour spéciale de dakar à mettre Hissène Habré en garde à vue deux jours plus tard. C’est sans doute plus qu’une coïncidence. 
Maintenant cette décision n’a pas été prise par les seuls magistrats. Les autorités politiques ont nécessairement donné leur accord sur une décision d’une telle portée politique et symbolique. Les autorités politiques ont évidemment été informées et ont donné leur accord. On peut parler d’un “triangle” Mbacké Fall (procureur général des chambres africaines extraordinaires, NDLR) - Macky Sall - Barack Obama dans lequel Hissène Habré s’est retrouvé pris comme dans une nasse.