Tunisie : assassinat d'un chef de l'opposition Chokri Belaïd

Chokri Belaïd le 29 décembre 2010 à Tunis - photo AFP/Archives Fethi Belaid
Chokri Belaïd le 29 décembre 2010 à Tunis - photo AFP/Archives Fethi Belaid

Chokri Belaïd, l'un des chefs de l'opposition tunisienne (de gauche), a été tué par balles mercredi 6 février 2013 à Tunis. Cet assassinat est le premier depuis la révolution qui a soulevé le pays en 2011. Les partisans de l'opposant Belaïd accusent le parti islamiste au pouvoir Ennahda d'être responsable de ce meurtre. Les locaux du parti ont été attaqués dans plusieurs villes tunisiennes et quelque 4000 manifestants se sont rassemblés à Tunis. Faits et analyse par la rédaction de TV5monde.

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LES FAITS
 
Chokri Belaïd, 48 ans, critique acerbe du gouvernement, a été tué en sortant de chez lui mercredi 6 février au matin, de trois balles tirées à bout portant par un homme portant un burnous. Secrétaire général du parti des Patriotes démocrates, l'opposant avait rejoint une coalition de gauche, le Front populaire.  Les proches de la victime, sa femme et son frère, ont accusé Ennahda, le parti islamiste au pouvoir, d'être responsables du meurtre : " Mon mari a été menacé plusieurs fois et avait lancé des avertissement à maintes reprises, sans résultat", sona déclaré l'épouse de Chokri Belaïd, Besma Khalfaoui. Ennahda a réagi en dénonçant "un crime odieux visant à déstabiliser le pays" et son chef Rached Ghannouchi a estimé que ses auteurs "veulent un bain de sang" dans le pays, rejetant toute implication de son parti. 

06.02.2013
Tunisie : assassinat d'un chef de l'opposition Chokri Belaïd

“Le pays a aussitôt réagi, selon notre correspondant à Tunis, Thibaut Cavaillès

06.02.2013
Tunisie : assassinat d'un chef de l'opposition Chokri Belaïd

« Au minimum, Ennahda a laissé faire », Mokhtar Trifi, président d'honneur de la Ligue tunisienne des droits de l'homme depuis Tunis

06.02.2013Propos recueillis par Thameen Kheetan
Comment décrivez-vous la situation en Tunisie depuis ce matin ?

La situation est très grave, très tendue, y compris à Tunis. L’assassinat de Chokri Belaïd a provoqué un énorme choc dans le pays. Il y a des manifestations partout et il y a des actes de vandalisme contre les sièges du Parti Ennahda dans plusieurs villes.
La classe politique est sous le choc. Une réunion de plusieurs partis se tient au siège du Parti ouvrier de Tunisie. Ils annonceront dans la journée une action commune pour lutter contre la violence qui a atteint un degré jamais atteint auparavant.

Est-ce que vous accusez le Parti Ennahda, les salafistes ou d’autres partis d’avoir assassiné Chokri Belaïd ?

Je ne peux pas accuser ni Ennahda ni d’autres partis. Mais ce qui est clair c’est que le mouvement Ennahda a couvert les actes de violences qui se sont répétés en Tunisie durant les derniers mois (voir notre encadré). Le gouvernement et le ministère de l’Intérieur n’ont pas voulu agir ce qui a encouragé certaines organisations à commettre de nouveaux actes de violence en toute impunité. Donc aujourd’hui, je rends responsable le gouvernement de l’assassinat de Chokri Belaïd. Ce n’est peut-être pas un assassinat direct. Mais la position du gouvernement, qui n’a pas réussi à soumettre ces gens violents à la force de la loi, leur a permis de continuer à perpétrer leurs méfaits et aujourd’hui ils assassinent Chokri Belaïd.

Qui aurait intérêt à pousser la Tunisie vers l’instabilité ?

Ce qui est certain, c’est qu’il y a beaucoup de gens et de mouvements politiques qui veulent imposer une dictature en Tunisie. Ils veulent faire peur aux Tunisiennes et aux Tunisiens. Et l’assassinat de Chokri Belaïd rentre dans ce cadre-là.

Des manifestants expriment leur colère lors d'un rassemblement consécutif à l'assassinat d'une figure de l'opposition, Chokri Belaïd, le 6 février 2013. à Tunis - Fethi Belaid AFP
Des manifestants expriment leur colère lors d'un rassemblement consécutif à l'assassinat d'une figure de l'opposition, Chokri Belaïd, le 6 février 2013. à Tunis - Fethi Belaid AFP
Qui est-ce qui veut imposer une dictature à la Tunisie ? 

Une partie d’Ennahda, c’est clair. Mais surtout des salafistes djihadistes. On entend leur discours, et leurs menaces envers les mouvements politiques. Chokri Belaïd, lui-même, a été menacé, ainsi que d’autres personnages. Les menaces ont été proférées depuis les minarets de mosquées et les chaînes de télévisions. Des gens appartenant à Ennahda, sous le cigle de la Ligue de la protection de la révolution, ont aussi commis des actes de violence. 

Lors des manifestations qui ont cours depuis mercredi matin, des sièges du Parti Ennahda ont été attaqués. Est-ce directement lié à l’assassinat de Belaïd ? 

Tout à fait. Les gens qui sont sortis pour manifester aujourd’hui l’ont fait pour dénoncer l’assassinat de Chokri Belaïd. Au même moment, des permanences d’Ennahda ont été vandalisées. 

Nous sommes donc devant des actes de vandalismes réciproques. Pourquoi reprocher seulement au Parti Ennahda tous ces actes ? 

Parce que le Parti Ennahda a couvert tous les actes de violences qui ont été commis auparavant contre les opposants politiques et a essayé d’y trouver des prétextes. 
C’est aussi parce qu’Ennahda est le mouvement qui gouverne. Ils auraient dû appliquer la loi dans sa rigueur pour arrêter la violence. Ils ne l’ont pas fait. Ils ont laissé les actes de violences débloquer jusqu’à arriver à l’assassinat de M. Belaid. 

Que doit faire le gouvernement aujourd’hui pour gérer la situation ? 

On ne peut pas accepter que le ministre de l’Intérieur reste à son poste. Il a manifesté une incapacité totale de sauvegarder la sécurité en Tunisie. Il doit en assumer les conséquences et démissionner. On appelle aussi l’Assemblé constituante à se réunir immédiatement pour former un nouveau gouvernement pour organiser des élections dans un temps très court afin de sortir le pays de l’instabilité. 

Dans la rue, qu’est-ce qui va se passer dans les jours à venir ? 

Dès aujourd’hui, un appel à la grève générale a été lancé par plusieurs partis politiques. Il y a quelques actions qui sont en vue. Mais on ne sait pas exactement comment les choses se dérouleront dans les heures à venir. 

Ces partis qui se mobilisent et qui appellent à la grève, rassemblent-ils beaucoup de Tunisiens ? 

Aujourd’hui, avec l’assassinat de M. Belaïd, ce ne sont pas seulement les militants de gauche ou d’autres partis qui se mobilisent. Ce sont de nombreux citoyens qui en ont ras-le-bol. Les manifestants de ce matin n’ont pas été appelés par les partis politiques, mais ils sont sortis spontanément. 

Jusqu’à quel point la situation pourrait dégénérer ? 

On pourrait avoir plus de violence et de vandalisme, mais je ne crois pas que cela puisse aller plus loin. 

Analyse sur le plateau de TV5monde

Notre éditorialiste Slimane Zeghidour et Souhayr Belhassen, présidente de la Fédération Internationale des Droits de l'Homme (FIDH)

06.02.2013
Analyse sur le plateau de TV5monde

Réaction du président français : condamnation et hommage à Chokri Belaïd

François Hollande condamne "avec la plus grande fermeté" l'assassinat en Tunisie de "Chokri Belaïd principal responsable du mouvement des patriotes démocrates de Tunisie", et fait part de la "préoccupation" de Paris face à "la montée des violences politiques" dans ce pays. "Ce meurtre prive la Tunisie d'une de ses voix les plus courageuses et les plus libres", ajoute le chef de l'Etat français. Belaïd "s'est engagé tout au long de sa vie publique dans les combats pour la liberté, la tolérance et le respect des droits de l'Homme avec cette conviction profondément enracinée en lui que le dialogue et la démocratie doivent être au coeur de la nouvelle Tunisie. (.../...) C'est ce message d'unité et de rassemblement des Tunisiens en faveur des libertés fondamentales que les assassins de M. Chokri Belaïd ont souhaité briser".

Troubles en Tunisie depuis la chute de Ben Ali en 2011

2011
   
    - 25 fév: 100.000 manifestants à Tunis contre le gouvernement. Heurts avec les policiers, des commissariats incendiés.
    
    - 27-28 oct: violences post-électorales à Sidi Bouzid après la victoire d'Ennahda à l'Assemblée constituante.
    
2012
    
    - 14 avr: Début d'affrontements dans le bassin minier du Sud-ouest entre chômeurs et policiers.
    
    - 11-12 juin: Attaques dans plusieurs villes par des groupes mêlant membres de la mouvance salafiste et casseurs après le saccage par des salafistes présumés d'une exposition dans une banlieue de Tunis dont plusieurs œuvres ont été jugées offensantes pour l'islam.
    
    - 14 sept: Des centaines de manifestants islamistes attaquent l'ambassade des États-Unis à Tunis après la diffusion d'un extrait de film islamophobe sur internet.
    
    - 5 oct: Plusieurs manifestations contre la pauvreté, des coupures d'eau et des retards de salaires ont été réprimées ces dernières semaines.
       
    - 18 oct: Le coordinateur du parti d'opposition Nidaa Tounès à Tataouine (sud), Lotfi Naguedh, est tué en marge d'affrontements avec des manifestants considérés comme proches d'Ennahda.
       
    - 27 nov-1er déc: Quelque 300 blessés en cinq jours d'émeutes à Siliana (sud-ouest de Tunis). Les manifestants réclament le limogeage du gouverneur et des moyens accrus pour le développement économique de cette région.
       
    - 17 déc: Des manifestants jettent des pierres contre le chef de l'État Moncef Marzouki et le président du Parlement Mustapha Ben Jaafar à Sidi Bouzid, lors des célébrations du deuxième anniversaire du début de la révolution.
       
2013
    - 13 jan: L'armée se déploie à Ben Guerdane (sud), après une semaine de heurts entre policiers et manifestants protestant contre leurs conditions de vie et le chômage.