Tunisie : Ben Ali joue l'ouverture, l'opposition sceptique

EDIT 17H45 GMT : Ben Ali a quitté le pays, le Premier ministre assure l'intérim jusqu'aux élections. Cet entretien a été réalisé avant cette annonce.

Face à une contestation sans précédent, le président tunisien limoge son gouvernement et appelle à des législatives anticipées, tout en décrétant l'état d'urgence. Mais les violences continuent et la rue demande son départ. La succession serait-elle en marche ? Aida Doggui, du mouvement citoyen d'opposition Byrsa, le pense.

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« C'est le début de la fin pour Ben Ali »

Aida Doggui, membre du mouvement Byrsa
Aida Doggui, membre du mouvement Byrsa
Ben Ali annonce des élections législatives anticipées dans 6 mois. Qu'en pensez-vous ?

On sait comment se déroulent des élections organisées par lui. Son pouvoir n'est pas légitime, ces élections ne le seront pas non plus. C'est au peuple de les organiser. Les partis dit d'opposition qui participeront à ces élections seront totalement décrédibilisés : leurs élus collaboreraient avec le régime. Nous serons peut-être les seuls à représenter la volonté populaire en ne participant pas à ces élections.

Cette annonce signifie le début de la fin pour Ben Ali. Les choses vont très mal pour lui, on sent qu'il recule de plus en plus. Il commence à écouter la volonté du peuple en matière de démocratie, mais il ne l'a pas encore compris : le peuple ne veut plus de lui au pouvoir.

Dans 6 mois, pensez-vous que Ben Ali sera encore au pouvoir?

Il s'accrochera jusqu'au bout et par tous les moyens. Mais le peuple est en train de peser, et il est obligé d'en tenir compte politiquement. Cependant il ne partira pas de sa propre volonté, il faudra le chasser du pouvoir. C'est un nouveau commencement, une nouvelle ère dans l'histoire du peuple tunisien. Ce qui se passe est historique. Le peuple tunisien est en train d'écrire sa propre histoire.

Le président tunisien Ben Ali, le 22 décembre 2010 (©AFP)
Le président tunisien Ben Ali, le 22 décembre 2010 (©AFP)
Est-ce que les annonces de Ben Ali dans son discours de jeudi soir (voir encadré) ont répondu aux attentes des Tunisiens ?

Clairement non. Le discours qu’il a prononcé est le même que celui prononcé le jour où il est arrivé au pouvoir. On est né avec ce régime. Les jeunes ne croient plus en lui, et savent qu’il recommencera. Le sang a coulé. Ben Ali a des responsabilités, et même s’il a dit qu’il reconnaissait sincèrement son erreur, et qu’il s’était trompé, il y a eu trop de morts. Le peuple a compris que tout ceci est une mascarade.

La preuve que Ben Ali ne changera pas est qu’hier soir après le discours, de faux partisans sont descendus pour le soutenir, en brandissant des banderoles toutes neuves, fabriquées par le pouvoir. Pendant le discours, en revanche, des manifestants perdaient la vie à Kairouan et Tunis. Tout ceci montre bien que ce discours ne change rien, que tout continue. Ce n’est pas une rupture.

Au début le mot d'ordre était l'emploi et la liberté, et vendredi des gens ont manifesté à Tunis pour demander le départ de Ben Ali.

En effet, on a très vite changé de revendication. On est parti du pain et des emplois pour arriver à des revendications politiques : les Tunisiens savent combien tout ceci est lié, c’est pour cela que l’on est passé de l’un a l’autre. La corruption n’a jamais été dénoncée mais elle a toujours été connue. Sur Internet, les réseaux sociaux ont aidé à transformer les revendications : les citoyens ont joué le rôle des journalistes.

On est aujourd’hui dans un combat pour l’honneur et la dignité. Le combat pour la dignité regroupe tous les manifestants : elle est entachée lorsqu’un père de famille ne peut nourrir ses enfants, et lorsqu’il ne peut exprimer sa détresse. Dans les deux cas il se sent humilié.

Est-il possible que le mouvement se scinde en deux parties ?

Tout le monde sait que Ben Ali voulait nous faire espérer, et donc nous faire taire. Certains savent que c’est faux et résistent, comme nous. D’autres espèrent que le président dise vrai, mais c’est surtout parce qu’ils ne peuvent pas continuer la grève éternellement, ils ont besoin de leur paie.

Des blindés devant des manifestants avenue Mohamed V à Tunis le 14 janvier 2011 (© AFP)
Des blindés devant des manifestants avenue Mohamed V à Tunis le 14 janvier 2011 (© AFP)
Que va-t-il se passer maintenant selon vous ?

Nous sommes très heureux que le peuple continue à manifester. Ce que nous regrettons, c’est l’absence de projet. Les gens sortent dans la rue, mais ils sont perdus, il ne savent pas à qui se référer. Il n’y a personne pour les guider.

Si Ben Ali part, qui serait en mesure de prendre le pouvoir aujourd'hui ?

Je ne pense pas que ce ne sera pas les partis d’opposition, parce qu’ils n’ont pas de projet politique novateur et constructif. De plus, il y a ce risque : les partis d’opposition, s'ils traitent avec le président, vont se discréditer car le peuple ne veut plus de Ben Ali.

Bien sur, nous craignons aussi que l’armée prenne le pouvoir. Jusque là, elle a défendu les Tunisiens dans les manifestations, mais nous avons peur de ce qu’elle peut imposer.

Nous ne voulons pas d’une poignée d’opportunistes au pouvoir. En tant que mouvement citoyen à visée politique, nous souhaitons que le peuple prenne le pouvoir. Nous allons jouer notre rôle, nous allons essayer d’unir ceux qui pensent comme nous, qui nourrissent la même crainte et le même espoir.

Vous avez donc clairement des ambitions politiques ?

Byrsa, notre mouvement, a été créé il a neuf mois. Notre but est politique : nous voulons constituer une véritable alternative qui rassemblerait tous les gens qui ne se sentent pas représentés par les partis politiques d’opposition actuels.

La Tunisie réclame aujourd’hui ses droits. Les gens ont besoin d’être encadrés, c’est ce que nous allons faire. Nous allons proposer un pacte national, pour construire un projet politique général. Pour cela, nous travaillerons avec tous.


Le mouvement Byrsa

Byrsa est un mouvement citoyen fondé par Sélim Ben Hassen en avril 2010. Il se définit comme un mouvement qui allie à la fois la réflexion et l’action de terrain, « la première n’existant que pour donner vie à la seconde ». Défini dès le départ comme un mouvement à visée politique, ses cadres affichent à partir de janvier 2011 une volonté de rupture avec les autres partis.

Les dernières annonces du président Ben Ali

14.01.2011
- L'état d'urgence dans tout le pays
- Limogeage du gouvernement
- Des élections législatives anticipées dans 6 mois
- Il quittera le pouvoir en 2014
- La fin de l'usage des armes à feux par la police lors des manifestations
- La liberté de la presse et d'Internet
- La baisse des prix des produits de première nécessité
- Des centaines de milliers d'emplois