Tunisie : comment Internet propage la révolte

Depuis le 17 décembre 2010, un vent de révolte sociale souffle sur la Tunisie. Il vient notamment du web : sites, blogs et réseaux sociaux sont vecteurs du mouvement mais aussi relais de l'information face à la censure. Non sans danger pour les acteurs : plusieurs blogueurs ont été arrêtés et tabassés.

dans
Une manifestante tunisienne, près de Sidi Bouzid le 10 janvier 2011 (© AFP)
Une manifestante tunisienne, près de Sidi Bouzid le 10 janvier 2011 (© AFP)
Le web joue un rôle incontournable dans le mouvement de révolte, et d’abord comme relais d’information. « D’habitude, on fait dans les 10 000 visites par jour sur notre site. Aujourd’hui, on est à plus de 80 000 » nous explique Malek Khadhraoui, directeur de publication de la plateforme communautaire Nawaat. « Nous sommes un site de contre-propagande, nous pointons la désinformation dont sont victimes les médias, nous montrons ce que les autres ne peuvent pas montrer ».

Peu a peu, le régime semble céder face à ces « journalistes citoyens » qui mettent quotidiennement des preuves de la répression en ligne sur Nawaat. Lors des premiers affrontements entre les forces de l’ordre et les manifestants, le régime ne reconnaissait que trois morts. Mais les vidéos du site, les photos des victimes à l’hôpital et les propos des familles l’ont forcé en quelques jours à admettre que onze jeunes avaient été tués par balle. « Nous montrons les morts, nous avons des preuves » poursuit Malek Khadhraoui. « Alors que le gouvernement communiquait sur les casseurs qui détruisaient tout lors des manifestations, nous avons montré les images des policiers au comportement sauvage qui détruisent des vitrines ».

CYBERATTAQUES EN RÈGLE

Les blogs propagent également depuis le début des événements le sentiment insurrectionnel. Peut être même l’ont-ils fait naître. « Nous avons imposé le débat en Tunisie » nous dit Malek Khadraoui. Lorsque Nawaat lance l’opération « Tunileaks » le 14 décembre, l’objectif est bien de montrer combien le régime est corrompu en publiant les rapports de l’ambassade américaine obtenus grâce à WikiLeaks. Ils sont suivis le 2 Janvier par les Anonymous, des pirates informatiques anonymes qui répondent au « cri de liberté du peuple Tunisien » en s’en prenant aux sites gouvernementaux, réussissant à rendre inaccessible celui du Premier ministre.

Si les blogs ont participé à lancer la révolte, certains de leurs auteurs admettent aujourd’hui être dépassés : ils reconnaissent leur impuissance face à un mouvement sans mot d'ordre et uniquement dirigé contre le régime. « Nous ne sommes pas des hommes politiques, nous ne faisons que montrer ce qui se passe » dit Malek Khadhraoui. « Vu l’importance incroyable des nouveaux médias, nous devons nous demander si notre rôle n’est pas d’orienter le mouvement ».



Des forces de l’ordre près de Sidi Bouzid le 10 janvier 2011 (© AFP)
Des forces de l’ordre près de Sidi Bouzid le 10 janvier 2011 (© AFP)
« LES POLICIERS M’ONT GAZÉ »

Devant le succès de la cyberdissidence, les autorités s’en prennent aux acteurs. À la censure s’ajoutent les arrestations de blogueurs et de journalistes. Les suppressions de pages Facebook, de blogs et de vidéos sont doublées par une violence physique. « Jeudi 6 janvier à 14 heures, une voiture s’est arrêtée près de moi. Des policiers m’ont demandé de monter avec eux, et j’ai résisté. Ils m’ont alors frappé et gazé en plein visage. Après, j’étais paralysé » raconte Moez Jemai, journaliste pour la radio d’opposition Radio Kalima et auteur du blog « Pour un peuple tunisien libre » (supprimé depuis son arrestation). Pour avoir transmis une vidéo des manifestations à la télévision Al-Jazeera, Moez Jemai a été retenu dans les bâtiments du ministère de l’Intérieur, interrogé chaque jour dans une autre pièce, et privé de sommeil durant la nuit, puisque menotté dans une cellule à l’éclairage puissant. Depuis qu'il a été relâché à Tunis dimanche 9 janvier, à près de 400 km de l’endroit où il avait été arrêté, sa ligne Internet a été coupée.

Depuis le 5 janvier, quatre journalistes blogueurs et des rappeurs dont le très populaire El Général ont été arrêtés par la police. Seuls deux d’entre eux sont encore en détention et devraient être déférés devant la justice : les blogueurs Slim Amamou et Azyz Amamy. Selon les autorités, il appartiendraient au collectif des Anonymous.

RÉSEAUX SOCIAUX

Facebook et Twitter sont devenus les nouveaux sites d’information en continu, comme lors de l’élection présidentielle iranienne de 2009. Sélim Ben Hassen, président du mouvement citoyen Byrsa, n'hésite pas à dire que c'est Facebook qui a permis la révolte. Car malgré la censure des principaux sites de partage de vidéo – YouTube, DailyMotion, Viméo - les Tunisiens ont accès au premier réseau social mondial et seraient près de 2 millions à y être inscrits. « On est incensurables sur Facebook ! » explique Sélim Ben Hassen « Si je poste une vidéo sur mon profil, censuré en Tunisie, il suffit par exemple que mes amis français partagent cette vidéo pour que des Tunisiens y aient accès. Le fondement même du fonctionnement de Facebook est viral, ce qui rend tout cela impossible à arrêter ! ». Et effectivement, les informations comme les appels à manifester sur Facebook et sur Twitter (avec le hashtag #sidibouzid) continuent à rassembler.

Suivre la révolte tunisienne sur le Web

Sur Facebook
- Plateforme citoyenne Nawaat

Sur Twitter
- Suivre les évènements via le hashtag #SidiBouzid
- Suivre le blogueur @Slim404
- Les dernières actualités du collectif Anonymous

Les blogs
- La plateforme Nawaat
- Le blog Azyz404
- Le blog A Tunisian girl
- Le blog Anis ibn Baddouda


Comment le régime de Ben Ali censure Internet

Les sites de partage vidéo et photos les plus connus, comme Flickr, YouTube, Dailymotion et Vimeo, sont bloqués depuis des mois. Les autorités cherchent ainsi à limiter la diffusion des images des manifestations et de leur répression. La vitalité de la blogosphère tunisienne permet aux internautes du pays de soutenir le bras de fer avec “Ammar”, surnom donné à l’appareil de censure.

L’accès au site Facebook n’est pas bloqué dans sa totalité. En 2008, une tentative dans ce sens avait provoqué un fort mécontentement des Tunisiens, et depuis une stratégie de censure ciblée à été mise en place, visant les blogueurs et les journalistes citoyens qui sont les principaux informateurs quant aux événements actuels. Plus de cent pages Facebook relatives à la contestation de ces dernières semaines sont bloquées.

Source : RSF