Tunisie-élections : l'abstention déjà vainqueur ?

“45,3 % du corps électoral ne s'est pas inscrit sur les listes“
“45,3 % du corps électoral ne s'est pas inscrit sur les listes“
(AFP)

13.000 candidats répartis sur 33 circonscriptions, 300 listes composées... La concurrence est rude pour les élections législatives de ce dimanche 26 octobre. 217 sièges du Parlement sont à pourvoir. Et si l'abstention créait la surprise ?

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Phénomène humain et mécanique

Le dernier rapport publié par la Banque mondiale n'emprunte aucun détours : "Parmi les pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, la Tunisie possède l'un des taux les plus élevés de jeunes qui ne sont ni dans le système éducation, ni en formation et qui sont sans emploi. Dans le milieu rural tunisien, 58% des jeunes gens et 85% des jeunes femmes sont affectés par cette situation, avec une légère amélioration dans les milieux urbains." Vers qui s'orientera le choix de ces électeurs ?

13.000 candidats, 300 listes composées ! L'adoption en mai 2014 d'une nouvelle loi électorale instaure des législatives au scrutin proportionnel à un tour par circonscription, sans seuil minimal à atteindre. Qui sortira du nombre ?

En fait, le grand vainqueur devrait être l'abstention. Un phénomène humain mais aussi mécanique. L'hebdomadaire Jeune Afrique rappelle opportunément que "45,3 % du corps électoral ne s'est pas inscrit sur les listes et n'ira donc pas voter."  Et puis il y a les innombrables, les déçus de la classe politique. Ceux-là boycotteront ces élections sans états d'âme.

“Voter peut être une occasion en or pour sanctionner“
“Voter peut être une occasion en or pour sanctionner“
(AFP)
Arnaqueurs en costume

Pourtant, sur le site de Kapitalis, un portail de l'information en Tunisie, l'universitaire Mohamed Ridha Bouguerra rappelle quelques vérités : "Voter c'est parier sur la bonne foi et la sincérité de ceux à qui l'on accorde sa voix. Un minimum de confiance est nécessaire si l'on veut s'engager dans le jeu de la démocratie auquel nous sommes conviés. D'un autre côté, si voter est un pari sur l'honnêteté des hommes et des femmes politiques, c'est aussi pour l'électeur averti une occasion en or pour sanctionner ceux qui n'ont pas tenu leurs engagements précédents et n'ont pas honoré la parole donnée à la veille de scrutins antérieurs. C'est, sans doute aussi, une occasion en or pour sanctionner ceux qui ont déjà occupé des postes de responsabilité et n'ont pas été, manifestement, à la hauteur des tâches qui leur ont été confiées, (...) Une occasion en or pour sanctionner ceux qui, avant ou après le 14 janvier 2011, au lieu de servir la patrie se sont généreusement et royalement servis.

Un appel au devoir citoyen qui a peu de chance d'être entendu parmi les déçus de la révolution tunisienne de 2011. Rencontré par l'Agence France-Presse, Kamel Thorkhani, 44 ans, laisse échapper son amertume : "Quand nous aurons des politiciens honnêtes qui se soucieront des problèmes du peuple, j'irai voter " affirme-t-il. L'homme, qui s'est battu pour cette révolution et a même été blessé, ne supporte plus les nostalgiqued du régime déchu : "Beaucoup de gens me disent : "nous étions tranquilles avant la révolution, la vie n'était pas aussi difficile avant, vous avez ruiné le pays. Ça me touche à vif".

Même désenchantement pour Béchir Béjaoui, un vendeur ambulant âge de 29 ans : " Ces politiciens ne méritent même pas une minute de mon temps. Ce sont des incompétents qui ont appauvri le peuple. Comme Ben Ali, ce sont des arnaqueurs en costume".

Le site Muftah estime que la problématique de cette élection relève d'une fracture entre religion et laïcité : "Lorsque le parti islamiste Ennahda est revenu sur la scène politique en 2011, les partis "progressistes" tunisiens se sont définis en opposition à son cadre religieux et n'ont pas réussi à créer des plateformes spécifiques pour mobiliser les électeurs".

(AFP)
Démocratie ?

Le site explique "Trois ans de transition politique instable pèsent sur la confiance de l'opinion publique : les Tunisiens s'impatientent de plus en plus face à la croissance inexistante, au chômage persistant et aux institutions toujours en attente de réformes. Dans ce contexte, les électeurs seront peut-être difficiles à mobiliser".

Selon le dernier rapport de "Piew Research Center ", seuls 48% des Tunisiens estiment que la démocratie est préférable à d'autres types de gouvernement. Ils étaient 63% lors d'un sondage en 2012 effectué quelques mois après le départ de Ben Ali.

Toujours selon cette enquête, il y aurait un écart d'âge important entre ceux qui appellent à cette démocratie. Seulement 43% des Tunisiens âgés entre 18 et 29 ans pensent que la démocratie est préférable, tandis que plus de la moitié des personnes de 50 ans et plus (54%) sont de cet avis.

Les résultats de ces élections législatives seront connus au plus tard mercredi 29 octobre. 

Ennahdha mène campagne avec fougue

24.10.2014
Le parti islamiste Ennahdha qui avait remporté la majorité des sièges de l'Assemblée constituante en 2011, mène aujourd’hui une opération séduction avec un discours adoucit et consensuel. Le parti essaye de faire oublier le bilan de son gouvernement car le pays va mal : 6% d'inflation, un taux de chômage des jeunes qui ne baisse pas et toujours l'insécurité. Mais le parti fait campagne avec fougue.
Ennahdha mène campagne avec fougue

Forces, tendances et listes tunisiennes

Avec AFP
           
Ennahda:
                 
Grands vainqueurs des élections à l'Assemblée constituante en octobre 2011, les islamistes d'Ennahda (la Renaissance) ont dirigé la Tunisie jusqu'à début 2014. Revendiquant 80.000 membres organisés par des institutions internes stables et respectées, il s'agit du seul parti de masse structuré et discipliné du pays.
                 
Affaibli par de graves crises et l'assassinat de deux opposants aux islamistes en 2013, Ennahda a quitté le pouvoir pour laisser la place à un gouvernement apolitique chargé de préparer les législatives.                 
Axant sa campagne sur le "consensus", Ennahda n'a pas retenu les candidatures les plus controversées, notamment les ténors de la frange dure du parti appelant à l'application de la loi islamique.
                                  
Nidaa Tounès et la division du camp anti-islamiste:
                 
Une multitude de partis allant de l'extrême gauche au centre-droit font campagne en se positionnant en alternative à Ennahda.
                 
Malgré une brève tentative d'union en 2013, au pic de la crise politique qui mena Ennahda à quitter le pouvoir, ces différents mouvements font finalement cavalier seul pour les législatives tout en se disant prêts à former des coalitions après les élections.
                 
Un parti sort néanmoins du lot, Nidaa Tounès, conduit par Béji Caïd Essebsi, 87 ans, qui ambitionne d'arracher la présidentielle en novembre. Il avait occupé le poste de Premier ministre après la révolution et organisé les élections remportées par Ennahda.
                 
Ancien ministre du père de l'indépendance Habib Bourguiba, ex-chef du Parlement sous le président déchu Zine El Abidine Ben Ali, il cherche à unir les adversaires des islamistes.
                 
Le parti est cependant tiraillé en interne, de nombreux cadres craignant la trop grande influence laissée à des personnalités issues du régime Ben Ali.                 
Nidaa Tounès est aussi concurrencé par des partis dits "destouriens", revendiquant eux aussi l'héritage de Bourguiba et ayant des liens étroits avec d'ex-responsables du régime déchu.
                 
Les alliés affaiblis des islamistes:
                 
Après sa victoire électorale en 2011, Ennahda s'est allié à deux partis de la gauche séculière, le Congrès pour la République (CPR) et Ettakatol, qui ont obtenu respectivement pour leurs chefs Moncef Marzouki et Mustapha Ben Jaafar la présidence de la République et celle de la Constituante.
                 
Rapidement, ces deux partis ont vu près de la moitié de leurs élus rejoindre d'autres formations, généralement pour dénoncer les compromis négociés avec les islamistes. Leur base militante est aussi très affaiblie.                  
Aucun des deux partis n'a indiqué s'il comptait de nouveau s'allier avec Ennahda mais ils continuent d'assurer que leur coalition a sauvé le pays du chaos en ne le divisant pas entre religieux et laïques. 

Tunisie : les dates-clés (2010-2014)

--2010--
                  
- 17 déc: Un jeune vendeur ambulant, Mohamed Bouazizi, excédé par la misère et les brimades policières, s'immole par le feu à Sidi Bouzid (centre-ouest), déclenchant un mouvement contre la pauvreté et le chômage. Les émeutes vont prendre un tour politique et s'étendre à tout le pays. 338 morts (officiel).
                                  
--2011--
                 
- 14 jan: Ben Ali part en Arabie saoudite sous la pression populaire. De nombreux membres de sa famille et de celle de sa femme, accusées d'avoir placé le pays sous coupe réglée, fuient aussi.
                 
- 25 fév: Des manifestations et des heurts avec la police forcent Mohamed Ghannouchi, dernier Premier ministre de Ben Ali, à la démission. Le 27, il est remplacé par Béji Caïd Essebsi, vétéran de la vie politique tunisienne.
                 
- 1er mars: Légalisation du mouvement islamiste Ennahda.
                 
- 23 oct: Premières élections libres de l'histoire du pays, Ennahda remporte 89 des 217 sièges de l'Assemblée constituante.
                 
- 12-14 déc: Moncef Marzouki, militant de gauche et opposant à Ben Ali, est élu chef de l'Etat par la Constituante. Hamadi Jebali, n°2 d'Ennahda, est chargé de former le gouvernement.

-2012--
                 
- 11-12 juin: Vague de violences impliquant des groupes de salafistes et de casseurs.
                 
- 14 sept: Des centaines de manifestants dénonçant un film islamophobe sur internet, dont de nombreux salafistes jihadistes présumés, attaquent l'ambassade américaine. Quatre morts parmi les assaillants.
                 
- 27 nov-1er déc: Heurts à Siliana, au sud-ouest de Tunis: 300 blessés. Les mouvements sociaux dégénérant en violences se sont multipliés les mois précédents.
                                  
                 
--2013--
                 
- 6 fév: L'opposant Chokri Belaïd est tué à Tunis. L'assassinat, attribué à la mouvance jihadiste, provoque une crise politique qui conduit à la démission du gouvernement et à un nouveau cabinet dirigé par l'islamiste Ali Larayedh.
                 
- 25 juil: Mohamed Brahmi, opposant nationaliste de gauche, est assassiné près de Tunis, plongeant le pays dans une nouvelle crise politique.
                 
- 29 juil: Huit soldats sont tués sur le mont Chaambi, à la frontière algérienne, où les forces tunisiennes traquent depuis décembre 2012 un groupe lié à Al-Qaïda.
                                 
                 
--2014--
                 
- 26 jan: Après des mois de négociations pour sortir de la crise politique et des débats houleux, une Constitution est adoptée, avec plus d'un an de retard.
                 
- 29 jan: Un gouvernement apolitique dirigé par Mehdi Jomaa prend ses fonctions et les islamistes se retirent du pouvoir en vue d'élections législatives et présidentielle en fin d'année.
                 
- 16 juil: 15 soldats sont tués dans une attaque attribuée à des jihadistes sur le mont Chaambi, pire assaut du genre de l'histoire de l'armée. Des dizaines de militaires, policiers et gendarmes ont été tués dans des attaques impliquant des groupes armés depuis 2011.
                 
- 4 oct: La Tunisie entre en campagne pour les législatives du 26 octobre.