Tunisie : Ghannouchi cherche à séduire les Tunisiens de France

Rached Ghannouchi en meeting près de Paris (photo : P. Desorgues)<br/>
Rached Ghannouchi en meeting près de Paris (photo : P. Desorgues)

Les élections approchent en Tunisie. Selon le calendrier mis en avant par le président de la commission électorale, Chafik Sarsar, le scrutin législatif devrait avoir lieu le 26 octobre. Il sera suivi par l’élection présidentielle le 23 novembre.  Et les partis politiques commencent à rameuter leurs partisans. Rached Ghannouchi, le chef du mouvement islamiste Ennahda a décidé de lancer la mobilisation de son parti depuis Montreuil, en France. Les quelques 500 000 Tunisiens de France peuvent faire basculer l’élection par leurs votes.

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Ils sont quelques 400 Tunisiens de France à l’attendre, avec impatience. Rached Ghannouchi s'est déplacé ce samedi 21 juin à Montreuil, dans la proche banlieue de Paris. L’audience est presque exclusivement masculine. Quelques femmes, voilées, participent à l’organisation et vendent des boissons. Les partisans du leader islamiste tunisien sont majoritaires dans la salle. Ayeb Najib, restaurateur dans le XXème arrondissement et père de deux enfants nés en France a traversé le périphérique. L’homme n’a toujours pas digéré le départ des islamistes du pouvoir en janvier 2014. Face à la crise économique dans le pays, Ennahda et l’UGTT, le principal syndicat, avait négocié un accord politique pour mettre en place un gouvernement de technocrates. « Ennahda, malgré son succès électoral, a dû quitter le gouvernement sous la contrainte étrangère. L’islam politique fait peur. Les Occidentaux ont du mal à comprendre que l’on peut être musulman et démocrate », estime ce jeune père de famille, originaire du sud de la Tunisie.
Mohammed, qui vit en France depuis 10 ans, abonde dans le même sens. « Ennahda a une identité musulmane comme la Tunisie. Nous n’allons pas nous excuser pour notre foi ». Les deux années des islamistes au pouvoir se sont soldées par un échec économique et social. Plus d’un jeune diplômé tunisien sur deux reste au chômage. Le pays a été paralysée par près de  33 000 grèves et actions sociales sur tout le pays. « L’expérience du pouvoir est difficile. Les dirigeants d’Ennahda n’avaient aucune connaissance de la pratique du pouvoir. Ils ont été tout de suite plongé dans une situation politique et économique difficile », estime Ayeb Najib.

Le parti Ennahda veut séduire les Tunisiens de France (photo P. Desorgues)
Le parti Ennahda veut séduire les Tunisiens de France (photo P. Desorgues)
Parti de la démocratie

Ce Tunisien à la gouaille parisienne ne compte donc pas retirer son soutien à l’islam politique tunisien lors des prochaines élections. Ce binational vote socialiste en France mais soutient paradoxalement Ennahda en Tunisie. Le mouvement islamiste, indépendamment de son identité religieuse, est en effet perçu comme le symbole de la démocratisation du pays par une partie de l’auditoire. « Les deux seuls partis politiques susceptibles de l’emporter restent Nidaa Tounes (NDLR : parti dirigé et fondé par Béji Caid Essebi, ancien président du parlement sous Ben Ali) et Ennahda. Beaucoup d’hommes politiques issus du RDC (NDLR : l’ancien parti du clan Ben Ali) se sont recyclés chez Nidaa Tounes. Les Tunisiens votent pour Ennahda parce qu’ils craignent un retour à la dictature», juge le citoyen tunisien.
Le parti se présente  ainsi comme le parti de la démocratie et de l’état de droit.  «Les libertés individuelles et celle de la presse tout particulièrement ont été réhabilitées » grâce aux islamistes, peut-on lire dans les tracts distribués par les militants. Les arrestations arbitraires de nombreux journalistes ou la condamnation à de la prison ferme pour des artistes comme le rappeur Klay BBJ en 2012 et 2013 n’y sont pas mentionnées.

Quelques Tunisiens de France se sont rendus également dans cette salle par simple curiosité. Ainsi Mouldi Miladi, présent en France depuis 25 ans. L’homme distribue tee-shirts, jeans et chaussures dans un parc parisien à de jeunes tunisiens clandestins qui essaient de survivre. « Je suis curieux d’entendre Ghannouchi. Religion et politique n’ont jamais fait bon ménage Il ne faut pas mélanger les deux». La sono crache des chants religieux en attendant l’arrivée du cheikh. "Ennahda est le premier parti de Tunisie mais il n’est pas majoritaire. Une autre Tunisie n’acceptera pas une plus forte islamisation de la société », ajoute Mouldi Miladi.
Le leader tant attendu entre enfin sous les vivats. « La Tunisie et la démocratie ne font qu’un », plaide Ghannouchi, sous les applaudissements. « Nous n'avons pas été chassé du pouvoir. Nous l'avons quitté de notre propre volonté, car nous ne voulions pas mettre à mal le processus de transition démocratique ; Ennahda  oeuvre pour la démocratie tunisienne… Ennahda a sauvé la démocratie tunisienne », enchaine Rached Ghannouchi, sous les cris de soutien.
Dans l’assistance, des hommes brandissent des drapeaux égyptiens et réclament la liberté pour les prisonniers politiques de ce pays, comprendre les Frères musulmans emprisonnés en masse depuis le renversement du président Morsi en juillet 2013. La confrérie y est désormais déclarée "terroriste" et illégale.

Des drapeaux égyptiens dans l'auditoire (photo P. Desorgues)
Des drapeaux égyptiens dans l'auditoire (photo P. Desorgues)
Des sondages en progression

Rached Ghannouchi fait-il une sincère profession de foi démocratique ou tient-il un discours particulièrement adapté à la sensibilité des Tunisiens de France ? L’auditoire semble en tous cas conquis, même chez les rares sceptiques. « Je ne partage pas ses opinions mais ce soir je suis fier d’être Tunisien. Contrairement à l’Egypte ou à d’autres pays arabes, la Tunisie n’a pas sombré dans la guerre civile. Les forces politiques et syndicales, comme Ennahda, ont eu l’intelligence de négocier pacifiquement», estime Mouldi Miladi.
Mohammed Raouf, président du bureau d’Ennahda en France goute son plaisir. « La soirée est un succès. Ce n’est qu’une première mobilisation. La campagne officielle n’a pas encore commencé. Nous allons multiplier ces évènements. Nos idées progressent parmi les Tunisiens de  France », estime le cadre du parti. Au lendemain de son départ du pouvoir, le mouvement islamiste battait des records d’impopularité avec seulement 19 % de bonnes opinions. Mais ces dernières semaines, Ennahda semble renaitre. Le parti est donné en tête avec 29% d’intentions de votes pour les élections générales. « Les intentions de vote des Tunisiens de France annoncent souvent les résultats des élections à Tunis », indique le représentant d’Ennahda en France. En 2011, quatre des dix sièges de la Constituante réservés aux Tunisiens de France étaient tombés dans l’escarcelle du mouvement islamiste.