Tunisie : la révolution, 5 ans après

A Sidi Bouzid, une femme marche devant un bâtiment le 10 octobre 2011 recouvert d'un graffiti "Mobilisez vous pour vos droits". C'est de cette ville qu'est parti le mouvement de révolte qui a soulevé tout le pays en 2010.  
A Sidi Bouzid, une femme marche devant un bâtiment le 10 octobre 2011 recouvert d'un graffiti "Mobilisez vous pour vos droits". C'est de cette ville qu'est parti le mouvement de révolte qui a soulevé tout le pays en 2010.  
©AP Photo/Aimen Zine

Economie en berne, menace sécuritaire, atteintes aux libertés individuelles, la Tunisie peine aujourd'hui à stabiliser sa transition démocratique. Cinq ans, jour pour jour, après le déclenchement de la révolution portée par la rue, la désillusion gagne de nombreux Tunisiens. 
 

dans
Révolté par son extrême précarité et les humiliations de la police, Mohamed Bouazizi s’immolait à Sidi Bouzid le 17 décembre 2010. Le geste de désespoir de ce vendeur de fruits ambulant de 26 ans va entraîner un soulèvement populaire qui renversera le président Ben Ali un mois plus tard, le 14 janvier 2011. 
 
Ce que l’on appellera ensuite la révolution ou « Printemps arabe » va soulever une vague de mouvements de révolte dans d’autres pays arabes. 
Sur ce poster, une photo du vendeur de fruits ambulant Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2015, cinq ans après son immolation en signe de protestation.
Sur ce poster, une photo du vendeur de fruits ambulant Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2015, cinq ans après son immolation en signe de protestation.
©AP Photo/Hassene Dridi

Prix Nobel de la Paix

Cinq ans plus tard, le Quartette à l'initiative du dialogue national pour la transition démocratique s'est vu remettre le Prix Nobel de la Paix, et les premières pierres du "musée de la révolution" ont été posées, ce 17 décembre, à Sidi Bouzid. Mais cette région où est née la révolution reste encore très déshéritée : "aucune réforme n’a été entreprise pour sortir ces gens de l’extrême pauvreté", écrivent quatre artistes tunisiens dans une tribune publiée sur RUE89

Le pays fait figure d’exemple dans la région après avoir réussi sa transition politique chaotique. Les débats sur la nouvelle Constitution ont duré des mois, pendant lesquels deux figures politiques du pays ont été assassinées : le député Chokri Belaïd et le député Mohamed Brahmi. 

Aujourd’hui, les célébrations du déclenchement de la révolution restent timides en Tunisie. Même les médias y accordent peu de place. "La date du 17 décembre passe au second plan de l’actualité, dans un pays focalisé sur la menace terroriste et ses conséquences en matière de criminalisation des mouvements sociaux et autres libertés individuelles et collectives", écrit le journaliste Seif Soudani dans Le Courrier de l'Atlas
 
Si le contexte politique s’est apaisé depuis les dernières élections, qui ont vu la victoire du parti Nidaa Tounes devant le parti islamiste Ennhada, la situation socio-économique du pays ne s'améliore pas, laissant les Tunisiens face à une grande désillusion. 

Economie en berne et menace terroriste

Dans la région défavorisée de Sidi Bouzid, le chômage touche 46% des jeunes diplômés. Un chiffre record dans le pays où plus d'un jeune sur trois reste sans emploi après avoir décroché son diplôme. Au niveau national, le taux de chômage dépasse les 15%.

Ce contexte économique et le chaos libyen aux frontières du pays participent de la radicalisation de certains jeunes. Le plus grand nombre de combattants étrangers du groupe Etat islamique en Syrie et en Irak vient de Tunisie. Ils seraient 3000 selon le ministère de l'Intérieur tunisien et plus de 5000 selon l'ONU. 

Cette année, la Tunisie a été frappée par trois attentats majeurs (lire l'encadré) qui ont beaucoup fragilisé l'économie du pays et tout particulièrement celle du tourisme après les attaques contre le musée du Bardo, puis contre un hôtel à Sousse. 

Les attentats en Tunisie en 2015


18 mars : 21 touristes étrangers et un policier tunisien sont tués dans un attentat contre le musée du Bardo à Tunis.
26 juin : une attaque contre l'hôtel Riu Imperial Marhaba près de Sousse (centre-est) fait 38 morts, dont 30 Britanniques.
24 novembre : un attentat suicide en plein Tunis coûte la vie à 12 membres de la garde présidentielle. (source AFP)

A ces attentats s'est ajouté un acte atroce qui a ému le pays et accentué davantage le sentiment d'insécurité. Le 13 novembre, des djihadistes se réclamant de l’EI ont décapité un berger de 16 ans sur le mon Mghilla, près de Sidi Bouzid. La victime était accusée d’être un informateur. 

Libertés individuelles menacées

Ce jour de célébration du déclenchement de la révolution marque aussi la mobilisation de la société civile, d'artistes et de militants, qui s'insurgent contre les atteintes portées en Tunisie contre les droits humains et les libertés individuelles. 
 

Sur Twitter, une membre de la constituante à l'Assemblée nationale postait une image modifiée d'un plateau du jeu Monopoly version tunisienne, où ne figurent que des cases "prison". 


Une référence peut-être à l'arrestation de l'activiste Aafra Ben Azza, une lycéenne de 17 ans, jugée ce 17 décembre pour avoir manifesté contre la destruction d'un café historique de la vielle ville de Kef. 

Mardi 16 décembre, treize ONG tunisiennes dénonçaient de leur côté les condamnations de six étudiants de Kairouan à trois ans de prison ferme pour "pratiques homosexuelles". Ils ont été aussi interdits de séjour pendant trois ans dans leur ville.

Les ONG demandent l'abrogation de l'article 230 du code pénal tunisien qui pénalise lourdement l'homosexualité. "Ces condamnations contredisent le droit international et sont contraires au droit à la vie privée et à la non-discrimination en vertu de la constitution" tunisienne de 2014, rapporte l'AFP.

Cinq ans après le début de la révolution tunisienne, le pays reste très fragilisé. "La Tunisie est aujourd'hui à la croisée des chemins, écrit la militante Zeineb Turki sur sa page FacebookSoit elle consolide les acquis de ces cinq dernières années en balisant sans détour le chemin vers un Etat de droit et une démocratie respectueuse de la citoyenneté et des droits humains. (...) Soit elle continue à banaliser les atteintes multiples et répétées aux droits humains et aux libertés individuelles, transformant le pays en une prison à ciel ouvert et nourrissant les frustrations dues aux injustices et aux abus de pouvoir et là le monstre grandira et finira par lui échapper. Il est encore temps de faire le bon choix."