Tunisie : la révolution de Jasmin, vue d'Algérie

Alors qu'en Tunisie, une lame de fond sociale et politique s'apprêtait à avoir raison de l'un des régimes les plus verrouillés du Monde arabe, chez le voisin algérien, début janvier, des jeunes attaquaient des bâtiments publics pour protester contre la vie chère. Des mesures prises immédiatement par le gouvernement algérien pour contrôler les prix ont ramené le calme. Mais pour combien de temps ? Ghania Mouffok, écrivaine et journaliste algérienne, envie les Tunisiens.

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Les Tunisiens sont sortis du décor de carton-pâte

« J’en ai rêvé les Tunisiens l’ont fait. En moins d’un mois de manifestations, ils ont fait fuir leur dictateur et j’en pleure d’émotion, je devine la fierté de ces échines voisines se relevant dans cette magnifique révolution de jasmin. Je me surprends à rêver de vivre à mon tour cette expérience historique avant de mourir. Faire fuir les ogres qui nous tiennent lieu de geôliers. Ils ne sont donc pas invincibles ? Je voudrais être un jour, un jour seulement ce petit homme seul, sur une place désertée, la nuit, éclairée par des réverbères, répétant l’incroyable et en arabe : « echaâb Tounsi hor », « le peuple tunisien est libre ». C’est l’espérance que les Tunisiens, ce petit peuple pacifique écrasé par la taille de ces deux voisins l’Algérie et la Libye, ouvrent au monde arabo-berbère. Quel est leur secret ?

La densité humaine de ces manifestations mélangeant femmes et hommes, jeunes et vieux, chômeurs et avocats, jeunes filles en hijab et jeunes filles les cheveux au vent, ménagères et syndicalistes, est comme un modèle de résistance, tous unis, dans une grande nausée, derrière le corps calciné, le martyr d’un jeune vendeur à la sauvette qu’ils ont rendu vivant. Le courage solitaire de cet homme qui a retourné la violence contre lui-même, se transformant en torche plutôt que de brûler le monde des Autres, a peut-être touché à l’insupportable, l’inacceptable. Dans un magnifique hommage, son peuple pacifique a su lui dire : « tu n’es plus seul ». C’est une révolution de la dignité.

Manifestation de soutien aux Tunisiens, à Paris, samedi 15 janvier 2011
Manifestation de soutien aux Tunisiens, à Paris, samedi 15 janvier 2011
Photo Camille Sarret
L’ARME DES NOUVELLES TECHNOLOGIES

Ce sacrifice de l’âge de pierre a fait le tour du monde grâce à la jeunesse tunisienne qui a su transformer les nouvelles technologies de communication en armes de guerre redoutables. Comme si cette planète interdite en Tunisie en avait révélé, décuplé sa puissance. Interdiction d’autant plus insupportable pour ces millions de jeunes Tunisiens auxquels il était demandé d’accueillir le monde, à travers ces milliers de touristes en liberté, dans le silence du jasmin. Les Tunisiens sont sortis du décor de carton pâte qui faisait l’admiration du monde égoïste et riche, avec ses jardins, ses vacances au rabais, dans lequel ils faisaient semblant de vivre, en figurants du plaisir des autres, Algériens compris qui, par milliers, en été, prenaient le chemin de la « Tunisie verte » laissant derrière eux les décombres de leur propre pays.

DEMAIN, À QUI LE TOUR ?

Les Tunisiens ont fait une révolution avec la même politesse qu’ils accueillent leurs visiteurs de l’été. Quel peuple méconnu ! Mais lui, savait de quelle Histoire il est issu, une Histoire que de génération en génération il a su transmettre, en maintenant la chaîne de désir, de résistance et de dignité. Demain l’Algérie, le Maroc, la Libye, l’Egypte, la Jordanie, le Liban ? Qui aurait parié, hier, un dinar contre Ben Ali et sa grande famille vulgaire et gourmande ? Dans tous les cas, dans cette leçon d’histoire, les Tunisiens nous ont appris que même avec une opposition cassée, une justice misérable, des médias muselés, des prisons inhumaines, etc… etc, on peut faire trembler les dictateurs et, surtout, les vaincre.»


La Une d'El Djazaïr News, du 16 janvier 2011, le quotidien algérien où écrit Ghania Mouffok : “La Tunisie à la croisée des chemins“