Tunisie : le « roi de la lèche » Bendirman manifeste

Depuis le 17 décembre 2010, un vent de révolte sociale souffle sur la Tunisie. Artistes, chanteurs et comédiens se sont ralliés au mouvement. Ils réclament plus de liberté, comme Bendirman. Derrière ce super-héros de pacotille se cache un jeune chanteur engagé et censuré par le pouvoir.

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« Cette révolte peut être un tournant historique pour la Tunisie »

Qui est Bendirman ?

J'ai 26 ans et je vis entre Tunis et Paris. Je suis fils d'opposant politique : mon père a été en prison. Le personnage de Bendirman est né en 2009. L'idée était de créer un anti-héros qui critique le pouvoir. Le bendir est un instrument de percussion traditionnel, utilisé dans les fêtes nationales, un terme qu'on utilise de manière très péjorative en Tunisie : ces fêtes sont en fait des manifestations lèche-bottes du parti au pouvoir, à la gloire du président. La couleur mauve du costume - et de Bendirland, le monde dans lequel il vit - vient du fait que le mauve est la couleur du parti au pouvoir. Ça devait être plutôt « soft » au départ, mais j'ai écrit des textes finalement plus critiques que prévu. Ensuite ça a pris une ampleur que je n'avais pas imaginé [on trouve près de 30 000 fans sur la page Facebook de Bendirman, NDLR ].

Que dénoncez-vous via les chansons de Bendirman ?

Je chante les tabous et l'interdit, je critique le gouvernement, la corruption et tout les maux de notre pays dans un style satirique. Il y aura bientôt une bande-dessinée, en cours de réalisation avec un dessinateur. L'album devrait paraître au printemps 2011 en France, car en Tunisie ce n'est pas possible.

Êtes-vous censuré par les autorités tunisiennes ?

Oui. Depuis avril 2010, j'ai essayé plusieurs fois d'avoir une salle pour faire un concert en Tunisie, on me l'a refusée à chaque fois, sans aucune explication et malgré mes milliers de fans. Alors je vais chanter ailleurs, en France, au Canada, en Allemagne... Sur le net c'est pareil. Mon blog, mon Myspace, ma page et mon profil Facebook, mon compte Twitter, les articles à mon sujet sur Internet, tout est censuré.

Des forces de l’ordre près de Sidi Bouzid le 10 janvier 2011 (© AFP)
Des forces de l’ordre près de Sidi Bouzid le 10 janvier 2011 (© AFP)
Vous participez aux manifestations actuelles avec d'autres artistes tunisiens...

Mardi 11 janvier nous avons voulu faire un sit-in silencieux devant le théâtre à Tunis, pour montrer notre solidarité avec nos frères et soeurs qui meurent. Il y avait des artistes célèbres comme Fadhel Jaibi, Sana Daoud ou Raja Amari. On n'avait ni slogan ni banderoles. Pourtant la manifestation a été réprimée. Des centaines de policiers sont arrivés et nous ont frappé. Sept ou huit policiers m'ont frappé à coups de pied et de matraques. Un cinéaste a le bras et la jambe cassés, une dramaturge est grièvement blessée... Mais la mobilisation continue. Nous avons lancé une pétition et préparons d'autres actions.

Quelles sont selon vous les raisons de cette vague de révolte ?

C'est avant tout un mouvement social, qui a démarré en réaction après le suicide d'un jeune totalement désespéré. La première raison de ce mouvement pour moi c'est le chômage, les milliers de chômeurs diplômés qui ne trouvent pas de boulot. Ensuite, en plus du droit au travail, les manifestants demandent la fin de la corruption et plus de liberté d'expression... Le problème c'est que ce mouvement reste uniquement contestataire, sans proposer d'alternative au pouvoir actuel.

Que réclament les artistes tunisiens ?

La chute de Ben Ali est le dernier de nos soucis. On n'est pas des politiciens mais des citoyens et des artistes. On veut un pays libre, une expression et des médias libres. On refuse cette violence et on veut que ça change. On demande une enquête sur les événements, l'ouverture d'un dialogue national, pour que ce qui s'est passé ces dernières semaines soit un tournant dans l'histoire de la Tunisie. Si rien ne change après ce qui s'est passé, c'est catastrophique ! J'ai vu des gens qui n'ont jamais manifesté descendre dans la rue, j'ai vu des artistes pro-gouvernement dénoncer le gouvernement, j'ai vu les gens oublier leur peur et arrêter de s'autocensurer, j'ai vu des choses que je n'avais jamais vues en 23 ans de régime Ben Ali. C'est une vraie prise de conscience politique et sociale.

Comment voyez-vous la suite des événements ?

Franchement, personne ne peut imaginer ce qui va suivre. Il y a quinze jours on pensait que ça allait se calmer ! Finalement, on est passé en trois semaines de 1 à 30 morts [21 morts de source officielle, plus de 50 morts de source syndicale, bilan au 12 janvier, NDLR], on ne comprend plus rien à ce que fait le gouvernement, qui vient seulement de limoger le ministre de l'Intérieur pour le remplacer par un homme politique plus modéré [ le 12 janvier, NDLR ].