Tunisie : mots et maux de réfugiés libyens

Tunis, capitale tunisienne
Tunis, capitale tunisienne

Depuis le mois de juillet, des milliers de Libyens et de travailleurs étrangers confrontés à l’escalade de la violence entre milices rivales fuient la Libye pour la Tunisie voisine. Cette nouvelle vague de migration s’ajoute aux précédentes depuis la chute de Kadhafi en 2011. Selon le ministère de l’Intérieur tunisien, plus d’un million de Libyens vivraient aujourd’hui en Tunisie où la cohabitation semble difficile. Paroles d’exilés à Tunis.

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"De l'argent et de bonnes connexions"

Une Maserati reste garée ostensiblement devant l’entrée de l’Hôtel Corail. La plaque d’immatriculation est libyenne. Ce quatre étoiles, situé à quelques mètres de l’ambassade du Canada, près des ‘Berges du Lac’, accueille en effet une clientèle aisée, exclusivement libyenne. « Près de la totalité de notre clientèle est libyenne. Ils fuient les combats. Ils restent ici quelques semaines, en famille puis ils trouvent un appartement dans le quartier qu’ils achètent comptant ou qu’ils louent, confie Medhi Ben Thabet, directeur du Corail.
L’hôtel reste cher, même si certains d’entre eux ont beaucoup d’argent. Ce quartier riche de Tunis est devenu un peu libyen. La clinique privée Hannibal, non loin d’ici accueille dans sa très grande majorité des patients libyens. »

Si des immeubles d’habitations poussent, c'est pour répondre à l’arrivée de ces nouveaux venus. L’hôtel de luxe, lui, s’est progressivement adapté à cette nouvelle clientèle. Les serveurs, les réceptionnistes, les femmes de chambres sont souvent originaires du sud de la Tunisie. Ils sont les mieux à même de comprendre l’accent très prononcé des exilés. A la demande des familles, des petites cuisines ont été aménagées dans les chambres les plus grandes.

Mohammed, 65 ans loge au "Corail" depuis quelques semaines avec sa femme, ses enfants, ses beaux enfants et ses petits enfants. L’homme dirige une clinique privée à Qasr Bin Ghasir à quelques 30 kilomètres de la capitale libyenne. La ville abrite l’aéroport international de Tripoli. Pendant plusieurs semaines, les milices rivales islamistes et nationalistes se sont livrées une bataille féroce pour son contrôle. L’infrastructure aéroportuaire est détruite. « Nous sommes restés 45 jours dans la cave de notre maison sans pouvoir sortir. Être ici, en Tunisie, dans un lieu agréable, calme et sûr, nous permet de souffler enfin », confie ce père de sept enfants.

Le voyage reste éprouvant. Plus de 17 heures de voiture entre les deux capitales. « Il faut de l’argent et de bonnes connexions, un réseau pour assurer sa sécurité. Prendre l’avion n’est plus possible. Passer par le port est extrêmement dangereux. Il faut franchir des barrages contrôlés par des soudards
 », explique Mohammed.

Ses fils aînés ont décidé de migrer vers Londres. L’homme ne se voit pas quitter définitivement son pays. « La clinique a été touchée par des tirs mais rien de vraiment sérieux. J’ai une responsabilité vis à vis de mes deux cent employés. Je ne peux pas partir comme cela. Ma génération ne peut pas se résoudre à voir partir en fumée tout ce que nous avons construit. Dès que je serai requinqué, je repars à Tripoli », indique Mohammed
.

Une vaste conspiration

Son camarade Fatih, 57 ans, attablé à la terrasse de l’hôtel fume cigarette sur cigarette. L’homme, montre de luxe au poignet, semble aisé. Pour lui, l’exil est presque définitif. « Je suis parti en mai 2011, après deux mois de bombardements des Occidentaux sur Tripoli. Je dirigeais alors une entreprise de BTP. J’employais à peu près une cinquante de personnes sur Qasr Bin Ghasira également. Je ne sais pas ce qu’ils sont devenus. J’ai pris peur pour ma famille. Ma fille n’avait que onze ans ».

L’entrepreneur n’entend pas rentrer en Libye. « L’argent m’a sauvé la vie. J’ai pu m’exfiltrer assez facilement du pays. Mon argent, maintenant pourrait me coûter ma vie, si je décidais de rentrer. Les milices vivent de l’enlèvement. Les rançons dépassent plusieurs dizaines de milliers de dollars», confie l’exilé.

Nostalgie

Les deux hommes d’affaires avouent ressentir une certaine nostalgie pour les années Kadhafi. « La démocratie n’est pas faite pour les pays arabes. Il faut un homme fort, un militaire pour tenir les populations. Bien sûr, il fallait éviter de parler politique mais le pays était sûr. Il ne manquait pas d’infrastructures. La qualité de vie était réelle. Les prix étaient bas, subventionnés par l’argent du pétrole. Tout est détruit. Le pays est devenu le paradis de mouvements islamistes comme Ansar al Charia», se lamente Fatih.

Le printemps arabe est un non sens, selon Mohammed. « Tout cette histoire de démocratie est une vaste conspiration des États-Unis, de la France et de la Grande Bretagne. Ces États voulaient s’emparer de notre pétrole ». Les deux hommes, qui refusent de dévoiler leurs identités complètes, refusent d’être perçus comme d’anciens partisans du dictateur déchu. « Kadhafi a commis des erreurs. Il a cessé lors de ses dernières années toute réelle distribution de la rente pétrolière au peuple libyen. Il a aussi une part de responsabilité dans sa chute », nuance Mohammed.
 
Les rapports avec les Tunisiens restent difficiles. « Les Tunisiens voient dans chaque Libyen une proie. Pour eux, nous sommes tous riches. J’ai cessé de travailler depuis plus de trois ans, je vis sur mes économies, raconte Fatih. On vous arrête en voiture. Vos papiers sont en règle, et pourtant, il faut graisser la patte aux policiers pour être tranquilles. C’est vrai pour chaque acte administratif. Les loyers des appartements ont explosé. Dans ce quartier, on pouvait louer un appartement pour sa famille, pour 25 dollars la nuit. C’est maintenant près de 120 dollars en moyenne. Ce prix n’est pas seulement le résultat d’une explosion du marché immobilier avec l’arrivée des exilés. Les propriétaires tunisiens fixent les prix en fonction de la nationalité de leurs locataires », témoigne Fatih. « L’État tunisien devrait nous remercier d’être là. Nous ne travaillons pas. Nous ne sommes pas des concurrents économiques. Nous consommons. Les touristes ne sont plus là. La présence libyenne fait tourner l’économie du pays », estime Mohammed.
 
Hôtel Le Corail à Tunis ©Pierre Desorgues-TV5MONDE
Hôtel Le Corail à Tunis ©Pierre Desorgues-TV5MONDE

Riche et grossier

Deux écoles libyennes ont ouvert à Tunis. Quatre ont vu le jour dans le pays. « Je n’arrive pas à inscrire ma fille de quinze ans à l’école. L’Etat tunisien ne nous donne rien », indique Fatih, désabusé. La réalité semble plus complexe, selon Selim Kharrat, analyste politique tunisien. « Les biens de première nécessité en Tunisie sont subventionnés par l’État. Une partie de ces biens partent en Libye. L’État tunisien, en proie à des grandes difficultés budgétaires, subventionne aujourd’hui indirectement les premiers besoins des populations libyennes en Libye même. On ne peut pas nier le choc démographique et économique que constitue le conflit libyen pour un petit pays comme la Tunisie», indique l’analyste.
Ces riches libyens qui aiment se retrouver à l’hôtel Corail ne représentent pas le spectre social des centaines de milliers de leurs compatriotes réfugiés dans le pays. « Beaucoup de Libyens qui vivent à Tunis ou dans le sud du pays, aujourd’hui sont dans la survie », avoue Fatih, l’homme d’affaires.

L’image du Libyen, riche et grossier reste ancré pourtant dans l’opinion de nombreux Tunisiens. La presse nationale s’est réjouie, il y a quelques jours, de l’arrestation par la police de deux Libyens qui faisaient du rodéo dans les rues de Carthage. Les policiers, en violation de la procédure, ont giflé les deux occupants de la grosse berline allemande. La vidéo a fait le tour de la toile tunisienne, accompagnée de commentaires haineux.
Beaucoup de Libyens qui vivent à Tunis “sont dans la survie“ ©Pierre Desorgues-TV5MONDE
Beaucoup de Libyens qui vivent à Tunis “sont dans la survie“ ©Pierre Desorgues-TV5MONDE


« Une vrai xénophobie vis à vis des Libyens existe. Le Libyen est un ‘plouc’ qui ne mérite aucune considération. Pour bon nombre de Tunisiens, on peut le plumer », indique crument Selim Kharrat. Visiblement, l’heure n’est pas à la solidarité.