Tunisie : où en est le tourisme, après l'attentat de Sousse ?

Une patrouille de police sur la place près de l'hôtel Imperial Marhaba à Sousse, en Tunisie, quatre jours après l'attentat du 25 juin 2015.
Une patrouille de police sur la place près de l'hôtel Imperial Marhaba à Sousse, en Tunisie, quatre jours après l'attentat du 25 juin 2015.
© AP Photo/Abdeljalil Bounhar

Plus de dix jours après la fusillade de Sousse qui a tué 38 personnes et trois mois après l’attentat du musée du Bardo, la Tunisie peine à se relever. En pleine saison touristique, des milliers de vacanciers ont fui le pays ou annulé leur séjour. Pourtant, le tourisme est l'une des clés de l’économie tunisienne. Etat des lieux.

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« Nous avons des annulations presque toutes les heures », confie Cheour Anouar, directeur commercial de l’hôtel El Ksar à Sousse. Depuis la fusillade du 26 juin dernier qui a fait 38 morts -essentiellement des touristes britanniques- l’hôtel enregistre une « chute de 70 à 80% des réservations sur la saison, de juillet à octobre ».

La chaîne d’hôtel Seabel, elle aussi, subi les conséquences de l'attentat. Leur établissement de Sousse est évidemment le plus touché. Et à Djerba, station balnéaire du sud de la Tunisie, un des deux hôtels du groupe a du fermer, faute de réservations. « C’est la première fois que l’on ferme une antenne pour manque de clients et non pour rénovation », souligne Rafik Berkhaoui, membre de la direction commerciale des hôtels Seabel. Et d’ajouter : « Avant l’attentat, on avait arrêté les ventes car tout était complet. 800 à 900 personnes étaient prévues en juillet. Désormais, nous devons rouvrir les ventes (…) Mais les réservations sont au point mort ».

L’Europe de l’Ouest est le « marché phare » de l’hôtel El Ksar. Avant la fusillade de Port El Kantaoui, il y avait une augmentation de 20 % de touristes anglais et un retour timide des touristes français qui avaient pris peur après l’attentat du musée du Bardo. « Mais désormais, c’est l’arrêt total », regrette le directeur commercialde l'hôtel. Les quelques touristes qui ont décidé de maintenir leur voyage en Tunisie sont souvent des « revenants qui connaissent bien le pays, explique Cheour Anouar. Ils se disent qu’aucun pays n’est à l’abri des attentats et que cela aurait pu arriver dans n’importe quel endroit ».

Plan B pour les vacanciers

C’est également l’argument des agences de voyages et des tour-opérateurs qui tentent de rassurer leurs clients souhaitant annuler leur séjour. Et ils sont nombreux. Il faut compter « environ 50 à 80 % d’annulation pour les départs rapprochés et 20 à 30 % pour les départs en août et septembre », assure Jean-Marc Rozé, secrétaire général du syndicat national des agences de voyage (Snav). Le Snav et le syndicat des entreprises du tour operating (Seto) préconisent donc à leur membres respectifs de reporter les dates ou changer de destination, soit les deux, sur une période d’un an. Les clients ont jusqu’au 10 juillet pour se décider. La plupart ont déjà choisi de se rabattre vers d’autres destinations comme l’Espagne, le Portugal, la Grèce et l’Italie. Mais la Tunisie est « difficilement remplaçable du fait de son bon rapport qualité/prix, selon Jean-Marc Rozé. Alors soit les touristes paient plus cher, soit ils reportent leur séjour à l'année prochaine ».

Mesures d'urgence

La saison et l’arrière saison représentent habituellement entre 50 et 70 % des recettes annuelles des hôtels en Tunisie. Selon la ministre du Tourisme Selma Elloumi Rekik, l’impact économique de l’attaque pourrait atteindre au moins un milliard de dinars (plus de 450 millions d’euros) en 2015. Le secteur représente 7,4 % du PIB et emploie, directement et indirectement, près de 14% de la population tunisienne. Donc « si le tourisme s’écroule, l’économie s’écroule », résume la ministre.

Alors pour pallier les départs de ces milliers de touristes et les annulations, des mesures d’urgence ont été annoncées par le ministère du Tourisme pour soutenir les professionnels. Parmi elles, « des prêts exceptionnels (…) pour financer l’activité des établissements touristiques pour les saisons 2015 et 2016 », la réduction du taux de TVA de 12 à 8%, le report du remboursement des prêts pour les années 2015 et 2016 avec reprogrammation selon la capacité de l’institution à payer.

Le gouvernement a également annoncé le déploiement, depuis le 1er juillet, de plus de 1000 agents de sécurité armés pour renforcer la police touristique, dans les hôtels, autour des plages et des sites touristiques. Le pays est en état d'urgence. « Les mesures sont d’ordre sécuritaire et financières pour que les unités puissent survivre, mais cela ne touche pas le vif du sujet : comment faire revenir les touristes ? », regrette Cheour Anouar, directeur commercial de l'hôtel El Ksar.

Des touristes sur la plage de Sousse, quatre jour après l'attentat du 26 juin 2015 qui a tué 38 personnes.
Des touristes sur la plage de Sousse, quatre jour après l'attentat du 26 juin 2015 qui a tué 38 personnes.
© AP Photo/Abdeljalil Bounhar

Renouveler le modèle touristique ?

« Avec deux attentats à la suite, la Tunisie va devoir trouver autre chose qu’une campagne de communication classique et une relance par la baisse de prix », observe René-Marc Chikli, président du syndicat français des tour-opérateurs (Seto), dans une interview au journal la Croix. Et si la relance du tourisme passait par le renouvellement du modèle touristique en lui-même ?

Ce modèle « a fait ses preuves jusqu’au début des années 2000 », explique à l’AFP Jalel Henchiri, vice-président de la Fédération tunisienne de l’hôtellerie (FTH). Le tourisme en Tunisie a explosé dans les années 1990, avec un doublement « rapide et sauvage » de sa capacité d’accueil, le pays misant sur un tourisme balnéaire avec des forfaits "all inclusive" (tout compris).

Sur le site du Huffington Post, Bassem Ennaifar, analyste en assurance, parle d’une « stratégie peu réfléchie » qui a abouti a une « surcapacité d’offre non diversifiée » et qui a amené « les hôtels à dépendre des tours opérateurs internationaux pour la vente de leur produit ». Et d’ajouter : « en parallèle, le tourisme intérieur est resté marginal par rapport à la demande étrangère, vu l’étroitesse du marché local d’une part et le peu d’intérêt accordé historiquement au développement de ce secteur par la profession et les autorités d’une autre part. Il n’a donc pas pu constituer un soutien et une compensation pour le secteur en période de crise internationale ».

« Aujourd’hui, avec les menaces sécuritaires, il serait peut être inopportun de continuer à soutenir un secteur mourant et qui fonctionne à perte », peut-on donc lire dans le quotidien tunisien La Presse. Dans son édito, le journaliste parle de « sauver la Tunisie de ce tourisme archaïque vers un tourisme plus innovant et plus rentable ». Comment ? Basse Ennaifar propose de miser davantage sur le « tourisme golfique ». D’autres observateurs comme Sami Aouadi, professeur d’économie et conseiller à l’UGTT, le principal syndicat tunisien, voient l’avenir à travers le tourisme « bio, sportif, scientifique ou médical ».  

La Tunisie « peine a retrouver ses flux touristiques » depuis la révolution de 2011, selon Selon Jean-Marc Rozé, le secrétaire général du Snav. Mais ce dernier ne pense pas pour autant que le pays doive changer de stratégie. « L’atout de la Tunisie, c’est le balnéaire avec un bon rapport qualité prix. Elle est positionnée sur un tourisme de masse. C’est ce qui a fait son succès. Et pour nous, c’est par là que ça doit redémarrer. Faire des choses plus sophistiquées, voir haut de gamme, oui, mais ce n’est pas cela qui va attirer les centaines de milliers de visiteurs qui manquent ».

En attendant de meilleurs jours, le secteur du tourisme tunisien compte sur le marché local, encore timide, pour survivre à la crise. Les hôtels du pays espèrent fortement que les tours opérateurs rouvriront leurs vols charters très bientôt.