Afrique

Tunisie : quand la société civile fait front contre la crise

Un officier de police tunisien le 29 juin 2015 assure la sécurité de la plage de Sousse où a été perpétré un attentat.
Un officier de police tunisien le 29 juin 2015 assure la sécurité de la plage de Sousse où a été perpétré un attentat.
©AP Photo/Abdeljalil Bounhar

En l’espace de quelques mois, de l’attaque du musée du Bardo à Tunis à celle de la plage de Sousse, l’économie du tourisme a été mise à genoux et renforce la précarisation des jeunes. Les acteurs de la société civile tunisienne tentent, avec leurs moyens, de juguler les conséquences sociales de cette crise. Témoignages.

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Les Occidentaux sont partis. En quelques jours, les principaux hôtels, dominant les plages de Sousse, se sont vidés. La ville a certes enregistré la venue solidaire de nombreux vacanciers algériens, mais ces arrivées ne suffisent pas pour l’instant à compenser le manque à gagner du départ des Européens. Le tourisme fait vivre 500 000 personnes en Tunisie.

> Lire notre article Tunisie : où en est le tourisme, après l'attentat de Sousse ?

Anis Boufrikha, président de l’association chargée de promouvoir la citoyenneté dans la ville, ‘We Love Sousse’, a déjà recensé la fermeture de quatre hôtels depuis l’attentat du 26 juin. « De nombreuses familles dépendent du travail touristique saisonnier pour survivre. C’est une catastrophe. Tout une économie s’effondre », se lamente le militant associatif.  « Le chômage favorise hélas le recrutement des djihadistes. Nous sommes entrés dans un cercle vicieux », confie Anis Bourfrikha. 

 Les djihadistes contrôlent certaines région, en prospérant notamment sur la misère sociale.

Messaoud Romdhani

Au lendemain de l’attentat, l’association a, certes, appelé à manifester sur les plages. « A Sousse, elles sont l’espace public de la ville. Il fallait se réapproprier cet espace, ne pas le laisser aux terroristes mais ce refus de la violence ne fera pas revenir les touristes », constate, dépité, Anis Bourfrikha.  

Messaoud Romdhani, ancien dirigeant de la Ligue des droits de l’Homme de Tunisie et membre du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux craint pour sa part une mainmise progressive des islamistes radicaux sur le pays. « Les djihadistes contrôlent certaines région, en prospérant notamment sur la misère sociale. Il est impossible aujourd’hui de se rendre dans de nombreuses localités du gouvernorat de Kasserine », explique le militant des droits humains. « Les prochains mois vont être très compliqués », prédit Messaoud Romdhani.

Des touristes encore présents sur les plages de Sousse, quatre jours après l'attentat du 26 juin 2015 au cours duquel 38 touristes ont été tués.
Des touristes encore présents sur les plages de Sousse, quatre jours après l'attentat du 26 juin 2015 au cours duquel 38 touristes ont été tués.
©AP Photo/Abdeljalil Bounhar

Quelle réponse des autorités ?

La réponse du gouvernement, essentiellement sécuritaire, semble insuffisante, selon cette figure de la société civile tunisienne. « Il faut un vrai débat national sérieux sur la question économique et sociale. Chaque année 100 000 jeunes se retrouvent  abandonnés, livrés à eux mêmes et sans aucune perspective », estime Messaoud Romdhani.

L’Observatoire social tunisien a répertorié dans le pays 225 mouvements sociaux de toutes sortes, en mai 2015. Le quart d’entre eux se rapporterait à des suicides, des tentatives de suicides ou des grèves de la faim. « Les rares associations qui pourraient tenter d’alimenter la réflexion des pouvoirs publics sur ces questions sociales ne sont pas vraiment écoutées. Notre parole tombe un peu dans le vide », regrette Messaoud Romdhani. 

Le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux a ainsi rendu publiques ses  propositions pour réduire les inégalités régionales dans le pays. Aucun écho des autorités. « La classe politique actuelle a été formée sous Bourguiba et Ben Ali. Elle est encore peu habituée à la culture du débat démocratique. Elle considère toute forme de critique comme une remise en cause de sa légitimité. On est avec ou contre le gouvernement », poursuit Messaoud Romdhani.

Autocritique du milieu associatif

Les critiques ne fusent pas seulement contre le pouvoir politique actuel. Les attentats de Sousse et du musée du Bardo ont révélé les absences du monde associatif sur le terrain. L’heure est à l’autocritique. « Des acteurs de la société civile ont sans doute trop délaissé l’action sociale au bénéfice d’autres champs exclusivement politiques ou culturels », reconnaît ainsi Anis Boufrikha, président de l’association,  ‘We Love Sousse’.  

Des manifestants exhibent le drapeau tunisien à Sousse, le 27 juin 2015, lors d'une manifestation contre le terrorisme après l'attentat perpétré sur les plages.
Des manifestants exhibent le drapeau tunisien à Sousse, le 27 juin 2015, lors d'une manifestation contre le terrorisme après l'attentat perpétré sur les plages.
©AP Photo/Darko Vojinovic


L’enjeu n’est pas que social, selon Messaoud Romdhani : « L’aide aux plus démunis fait partie de l’arsenal mis en place pour le recrutement des jeunes candidats au djihad. Plus de 500 mosquées sont tenues par des extrémistes. Ces derniers installent des ‘tentes de prêches’ et se déplacent un peu partout dans le pays. Ils distribuent nourriture et vêtements tout en dispensant leurs propagandes. Les associations laïques étaient absentes de ce terrain, plus préoccupées par les enjeux autour de la nouvelle Constitution du pays. Celles-ci ont sans doute oublié que la Révolution de jasmin était d'abord un mouvement de protestation sociale, parti des régions les plus pauvres ».

Rim Sedri, féministe et membre de l’Association  tunisienne des femmes démocrates de Kairouan se montre plus nuancée. « Le combat pour le respect de l’égalité entre hommes et femmes dans la loi ou l’équilibre des pouvoirs au sein la Constitution, constituaient des enjeux légitimes », insiste-t-elle.

Retourner dans les quartiers populaires

Le mouvement associatif et une partie de la société civile cherchent désormais à regagner le cœur des quartiers populaires. Le temps est à l’initiative sociale. « Nous allons lancer deux cafés culturels dans les quartier populaires de Bouhsina et de la cité Riadh à Sousse. L’idée est d’inciter ses jeunes à changer, par le débat, leurs frustrations en paroles , et non en violences. De passer d’une culture de la mort à celle de la vie », explique Anis Boufrikha, militant associatif.  

« Nous nous sommes également rendus dans la cité d’Enfidha, dans le gouvernorat de Sousse, pour distribuer des fournitures scolaires aux enfants. Un collectif de médecins nous a accompagnés pour donner des consultations gratuites. La découverte d’une telle misère, à quelques centaines de mètres seulement de l’aéroport international de Sousse, a profondément choqué nos bénévoles. Deux Tunisie se sont rencontrées ce jour là. Elles ne se connaissaient pas », ajoute le président de l’association ‘We Love Sousse’.

De son coté l’Association des femmes démocrates de Kairouan s’est lancée dans une campagne un peu désespérée de prévention du suicide auprès des familles des quartiers populaires. L’heure est à l’urgence. Le gouvernorat de Kairouan, selon le Forum Tunisien pour les droits économiques et sociaux, a connu 15 tentatives de suicide pour le seul mois de mai.