Tunisie, un automne laïc

Rached Ghannouchi, le leader du parti islamiste Ennahda à Tunis. © AFP/Fethi BELAID
Rached Ghannouchi, le leader du parti islamiste Ennahda à Tunis. © AFP/Fethi BELAID

Les islamistes d’Ennahda enregistrent un sérieux revers aux élections législatives. Un vote sanction qui profite à Nidaa Tounes, formation hétéroclite rassemblant des caciques de gauche et des pro-Ben Ali

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Nidaa Tounes a remporté son pari. La formation moderniste est arrivée en tête des élections législatives de dimanche. Sans attendre les résultats officiels, plusieurs dirigeants islamistes l’ont reconnu, hier dans l’après-midi: «Ils sont en avance de plus ou moins une douzaine de sièges. Nous aurions environ 70 sièges et eux environ 80», a dit à l’AFP son porte-parole Zied Ladhari, citant de premières estimations internes. En début de soirée, Rached Ghannouchi, le leader du parti, a appelé son homologue Béji Caïd Essebsi pour le féliciter de sa victoire.

«Pour la première fois dans l’histoire de l’islam politique, les islamistes sont battus par les urnes», jubile Hamadi Rédissi, politologue et membre de Nidaa Tounes. «Les Tunisiens ont élu Ennahda sur une base religieuse, mais ils n’ont pas eu d’états d’âme à les chasser quand ils ont estimé qu’ils avaient failli. Le fait d’être un parti à fond religieux ne leur a pas procuré une faveur particulière. Ce n’est pas rien, c’est vrai», souligne le constitutionnaliste Ghazi Gherairi.

Mais dans cette victoire, «il y a d’abord l’aspect sanction», analyse-t-il. «L’appel de la Tunisie», créé en 2012 pour contrecarrer les islamistes, après le laminage des modernistes aux premières élections libres, a prospéré sur le terreau de la dégradation de la situation post-révolution. «Le parti a misé dès le début sur la peur du terrorisme, sur la restauration du prestige et de l’autorité de l’Etat», note Michaël Béchir Ayari, analyste pour l’International Crisis Group.

Béji Caïd Essebsi, leader de Nida Tounes. Son parti est annoncé gagnant aux législatives © AFP
Béji Caïd Essebsi, leader de Nida Tounes. Son parti est annoncé gagnant aux législatives © AFP
L’alliance hétéroclite, qui rassemble, aux côtés d’anciens opposants, des ministres du premier gouvernement post-révolution et des caciques de l’ancien régime, a également mis en valeur ses compétences pour gérer le pays. «Ennahda a montré qu’elle n’était pas à la hauteur de nos ambitions. On veut quelque chose de proche de l’ancien régime, d’abord au niveau de la sécurité», expliquait dimanche Salah à la sortie de son bureau de vote à Borj Louzir, un quartier populaire de la banlieue de Tunis. En 2011, ce chef de chantier avait pourtant voté pour les islamistes.

Salma a «beaucoup de remarques» à faire sur le parti et a «un peu peur» des anciens bénalistes qui s’y trouvent en nombre. Mais, après avoir longtemps hésité, elle a finalement opté pour le «vote utile», slogan martelé par le camp Nidaa pendant toute la campagne. «Ce n’est pas une grande conviction, c’est pour contrecarrer Ennahda», explique cette jeune avocate.

Ainsi, à l’euphorie et aux votes de cœur des élections d’octobre 2011, ont succédé les choix de raison, observe le politologue Jérôme Heurtaux, qui a coordonné une enquête sociologique à la sortie des urnes, auprès de 700 électeurs de deux quartiers autour de la capitale, l’un aisé, l’autre populaire. «Une partie considérable a voté par défaut, pour le moins mauvais des candidats. Ce sont des votes refuge, des votes de peur plutôt que des votes de cœur, avec une défiance généralisée à l’égard du personnel politique», explique-t-il. Autre signe de cette défiance: seuls 3,3 millions d’électeurs ont voté, contre 4,3 millions en 2011.

«Le chiffre est très modeste, mais ils ont quand même réussi à faire voter plusieurs millions de personnes sur un territoire encore menacé par le terrorisme», souligne Jérôme Heurtaux. Ennahda comme Nidaa Tounes, ainsi que plusieurs des organisations observatrices, ont salué le bon déroulement général du scrutin. «C’est un étalon de mesure de la réussite du processus», poursuit Jérôme Heurtaux.

Des officiels tunisiens en plein décompte de vote le 27 octobre 2014 © AFP
Des officiels tunisiens en plein décompte de vote le 27 octobre 2014 © AFP
Désormais, les esprits se tournent vers la formation du nouveau gouvernement. Il faut déjà attendre de connaître plus finement la composition du futur parlement. Pour l’heure, les tendances placent en troisième et quatrième positions l’Union patriotique libre, une formation populiste, et le Front populaire, coalition de partis de gauche. L’UPL est en très mauvais termes avec Nidaa Tounes, les seconds sont peu enclins à une union avec eux. Les libéraux d’Afek Tounes devraient tirer leur épingle du jeu. Plusieurs formations modernistes devraient sortir laminées, comme Ettakatol, l’allié socialiste d’Ennahda au gouvernement, ou Al-Massar, qui a pourtant compté jusqu’à dix élus dans l’Assemblée constituante. Avant de trancher la question, Nidaa Tounes, à qui revient la charge de désigner le chef du gouvernement, entend d’abord passer le cap de la présidentielle, fin novembre. Où les modernistes espèrent rafler une nouvelle fois la mise, avec leur leader Béji Caïd Essebsi, âgé de 87 ans.

Article à lire sur le site du journal Le Temps