Tunisie : vent de liberté sur les festivals de l'été

Une association tente de relancer le festival dans les ruines romaines de Dougga.
Une association tente de relancer le festival dans les ruines romaines de Dougga.

Tout l'été, dans tout le pays, les Tunisiens organisent fêtes et festivals. Mais un an et demi après la Révolution, de nouveaux acteurs et de nouvelles manifestations font leur apparition. Malgré les difficultés sociales et économiques, les artistes comptent bien profiter de cette nouvelle liberté.

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C’est un repère, un rendez-vous obligé de l’été tunisien depuis 1964 : le festival de Carthage, sa programmation prestigieuse et son environnement magnifique, dans les ruines romaines. Le président Ben Ali en avait fait une vitrine. Les régimes passent et le festival continue. Début juillet, la 48ème édition a donc commencé, poursuivant une programmation dominée par la variété arabe et internationale.

Mais  à tenter de suivre l’actualité culturelle de la Tunisie post-révolutionnaire, l'explosion de nouvelles initiatives est notable. Musique, théâtre de rue, cinéma… Les artistes et les gens de culture semblent tous pris d'un grand désir de s’exprimer.
« Il faut savoir que, depuis toujours ou presque, l’été, c’est la saison des festivals en Tunisie, tempère Thameur Mekki, rédacteur en chef du site web Tekiano , spécialisé sur la culture et les nouvelles technologies. La question est de savoir s’il y a un changement qualitatif ? Ce qui est certain, c’est qu’il y a un climat de liberté dont profitent les artistes. Un acteur et humoriste très critique comme Lotfi Abdelli, ou encore le musicien Bendir Man, qui a commencé clandestinement, tournent aujourd’hui dans tout le pays. »

Parmi les manifestations nouvelles, Thameur Mekki cite le festival Mousiqa wassalem (Musique et paix), dédié aux musiques « alternatives ». Organisé en juin dernier au musée de Carthage, il a permis de faire venir en Tunisie des artistes originaux, loin du "mainstream" comme la Libanaise Yasmine Hamdan  ou la Palestinienne Kamilya Joubran  qui combinent tradition arabe et musique électronique. « La dictature limitait les formats musicaux », constate le rédacteur en chef.

Nouveaux styles

La Libanaise Yasmine Hamdan
La Libanaise Yasmine Hamdan

Musicien et journaliste,  Kerim Bouzouita observe la scène musicale. Il a noté lui aussi la qualité de Mousiqa wassalem mais rappelle :  « en Tunisie, c’est essentiellement le rap qui marche. Et malgré le dynamisme de ses représentants, le genre est toujours banni de la scène tunisienne, le circuit de programmation est toujours underground... De toute manière, il y a floraison de festivals mais le problème, c'est l’organisation. Elle est toujours "cheap". Quand au ministère de la Culture, il est à coté de la plaque, mais il laisse faire car il n’a pas le choix. »

Si l'Etat est en retrait, la culture est pourtant une affaire éminemment politique. Et l'affaire du Printemps des Arts reste dans toute les têtes. Mi-juin, cette exposition d'art plastique avait été saccagée par des casseurs présentés comme proches de la mouvance salafiste. L'opération avait été suivie d'émeutes dans plusieurs villes du pays faisant un mort et rappelant la fragilité de la paix sociale en Tunisie. Le ministre de la Culture, Mehdi Mabrouk, avait alors mis en cause des « provocations artistiques », redoublant la consternation de nombreux artistes.

Une association comme Kolna Tounes  qui se veut de « vigilance et de mobilisation citoyenne » a fait de la culture un de ses axes d'actions. Cette année, elle a décidé de relancer l'historique festival de Dougga . Pour quatre soirées, elle a pu réunir des grands noms de la scène tunisienne : El Theatro, Fadhel Jaziri... sur ce site romain.

« Pour nous, à Dougga, c'était un peu l'année zéro. On a voulu faire un essai. Des services de bus ont été mis en place pour amener le public depuis les villages voisins et aussi depuis Tunis », explique Mohamed Turki, coordinateur culturel de l’association, qui déroule un vrai argumentaire en faveur de la décentralisation culturelle. L'association a déjà organisé des tournées dans des villes moyennes. « Il faut avant tout des spectacles de qualité. Il y a peut-être 400 festivals en Tunisie pendant l’été mais beaucoup n’ont pas de valeur artistique... Pendant la période Ben Ali, il y avait du divertissement mais pas de culture dans ces événements. Evidemment, aujourd'hui il y a une explosion. Chacun essaie d’apporter sa pierre mais ce n’est pas organisé comme il faut. C'est comme avec les partis politiques : il faudra des rapprochements. »

Attirer un public averti

Connan Mockasin en concert à Djerba le 30 août 2012
Connan Mockasin en concert à Djerba le 30 août 2012

Ces faiblesses d'organisation soulignées par tous peuvent-elles alors bénéficier de l'expérience étrangère ? Le pari sera tenté à la fin du mois d'août avec le festival Pop in Djerba  voulu et organisé par Kamel Salih et sa société Le Taxi Prod  basée en France. Cet organisateur de concerts et de tournées semble avoir jugé que c'était le bon moment pour agir en Tunisie. « A la base, il y a un cheminement personnel puisque j'ai une partie de ma famille qui est tunisienne et j'ai eu un sentiment de fierté pour ce pays qui a réussi à s’autodéterminer, à se débarrasser de son dictateur en limitant les pertes humaines », explique-t-il.

Le projet de Kamel Salih associe des arguments économiques solides et d'autres plus altruistes. Pour les premiers, la présence à Djerba d'infrastructures touristiques et donc de touristes qui pourront fournir le premier contingent de spectateurs. Pour les seconds, il cite la nécessité de rééquilibrer l'offre culturelle dans le sud du pays et de créer des « espaces de rencontres » avec les locaux – il y aura un village associatif.

Pour sa première édition, Pop in Djerba n'a pas choisi la facilité en programmant des artistes aussi pointus que le Néo-zélandais Connan Mockasin  ou les Anglais de Egyptian Hip Hop  en tête d'affiche, mais, répond le directeur, « de toute manière, il n'y a pas de culture pop en Tunisie, autant aller contre les clichés et programmer des choses qui me plaisent. A terme, je voudrais attirer un public averti à Djerba ».

En Tunisie, le tourisme représente 7% du PIB et emploie quelque 400 000 personnes, mais le secteur s'est effondré après la révolution de 2011. Les premiers chiffres pour 2012 sont encourageants mais les autorités veulent le diversifier. Ainsi, au-delà de ses enjeux sociaux, la profusion des manifestations culturelles peut être vue aussi comme un atout économique. En tout état de cause, le pays n'a pas beaucoup de ressources naturelles mais peut compter sur la créativité de son peuple.