Un an de crise au Burundi : témoignages de 4 journalistes burundais

De gauche à droite : les journalistes Serge Nibizi, Emelyne Muhorakeye, Jeanne et Elyse Ingabire.
De gauche à droite : les journalistes Serge Nibizi, Emelyne Muhorakeye, Jeanne et Elyse Ingabire.
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Le 26 avril 2016 marque le premier anniversaire de la crise politique dans laquelle le Burundi est plongé, conséquence de la volonté du président Nkurunziza de briguer un troisième mandat. Bilan : des centaines de morts, plus de 250 000 déplacés et un pays abîmé par des mois de violences. Etat des lieux et analyse de la situation avec quatre journalistes burundais. 

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Serge Nibizi était rédacteur en chef puis chef des programmes à la RPA avant de démissionner en février 2015 car il ne cautionnait pas « que la radio soit utilisée à des fins politiques ». Il est aujourd’hui journaliste indépendant dans son pays mais peine à exercer et collabore surtout avec des médias étrangers. 

Emelyne Muhorakeye était journaliste, animatrice et directrice d’informations sur Radio télé Renaissance et ne travaille plus depuis juin 2015. Après une formation journalistique en France l’été dernier, elle est rentrée au Burundi mais n’a toujours pas repris d’activité.

Jeanne (son nom a été modifié car elle souhaite rester anonyme), occupait un poste important au sein d’un média influent au Burundi. Elle a quitté son pays l’été 2015 car elle était poursuivie et menacée de mort à cause de son travail de journaliste. Aujourd’hui, elle a obtenu le statut de réfugiée dans un pays européen mais pour une question de sécurité, elle n’exerce plus en tant que journaliste . Elle préfère rester dans l’ombre pour éviter les éventuelles représailles.

Elyse Ngabire aussi a quitté le Burundi en septembre 2015. Elle était poursuivie et menacée pour avoir écrit un article critique sur les promesses non tenues du président burundais. Elle réside aujourd’hui à la Maison des journalistes de Paris et a obtenu son statut de réfugiée en France. Cela fait 8 ans qu’elle travaille pour le journal Iwacu et continue d’écrire pour cet hebdomadaire en tant que chef du service politique.

« Nous avons une espérance de vie de 24h », c’est ainsi qu’Emelyne Muhorakeye résume le climat dans lequel elle vit aujourd’hui à Bujumbura, la capitale du Burundi. Malgré un degré de violence qui semble s’être apaisé depuis le début de la crise, elle assure que « les gens ne sortent plus aussi tard qu’avant ». « Moi même, je rentre avant minuit, confie la jeune femme de 35 ans. Car je dois traverser un pont où il y a la police et je n’ai pas envie d’avoir de soucis ».

Nous avons une espérance de vie de 24h
Emelyne Muhorakeye

Il y a un an, le 26 avril 2015, le Burundi, petit pays d’Afrique situé dans la région des Grands Lacs, plongeait dans une grave crise politique. A l’origine du conflit : la volonté du président Pierre Nkurunziza de se représenter pour un troisième mandat, contraire, selon ses opposants, aux accords d’Arusha qui mirent fin à la guerre civile entre 1993 et 2006. Ces accords interdisent en effet au président burundais d’effectuer plus de deux mandats consécutifs. Cependant, en mai 2015, la Cour constitutionnelle valide la candidature de Pierre Nkurunziza, estimant qu’elle n’est pas contraire à la Constitution. Cela entraîne de nombreuses contestations ainsi qu’une tentative de coup d’Etat qui échoue.
 
Depuis, la peur est donc bien présente à Bujumbura et la plupart des membres de l’opposition et des défenseurs des droits humains ont dû s’exiler. Et pour cause, des meurtres de représentants de tous bords, des arrestations, des disparitions et des jets de grenades dans différents quartiers ont lieu quasiment chaque jour dans la capitale. Lundi 25 avril 2016, le général Kararuza ainsi que sa femme ont été tués par des tirs et explosions. La veille, le dimanche 24 avril, le ministre Martin Nivyabandi et son épouse ont échappé de peu à une attaque à la grenade, alors qu'ils sortaient de la messe.

Trois jours auparavant, le lieutenant-colonel Emmanuel Buzubona, issu des ex-rebelles hutus désormais au pouvoir mais plutôt critique vis-à-vis du régime actuel, était tué par des hommes armés dans un quartier du nord de la capitale Bujumbura, selon des témoins et l'armée. Partisans et opposants du président s’accusent mutuellement d’en être les responsables. « Ces attaques entre officiers de l’armée m’inquiètent. Car si ceux qui doivent assurer la sécurité commencent à s’affronter, la population va en souffrir », confie Elyse dont certains de ses proches sont restés sur place. Pour faire la lumière sur ces crimes, la procureure de la Cour pénale internationale (CPI) Fatou Bensouda a annoncé lundi 25 avril 2016 l'ouverture d'un examen préliminaire avant une enquête approfondie sur les violences commises au Burundi. 

Le 3 février 2016, dans un climat de peur permanente au Burundi, la police arrête un homme après une attaque à la grenade dans la capitale Bujumbura. Via internet, des activistes tentent d'attirer l'attention internationale sur la disparition de personnes arrêtées par la police ou les services de sécurité.
Le 3 février 2016, dans un climat de peur permanente au Burundi, la police arrête un homme après une attaque à la grenade dans la capitale Bujumbura. Via internet, des activistes tentent d'attirer l'attention internationale sur la disparition de personnes arrêtées par la police ou les services de sécurité.
AP Photo, File

Tortures et mauvais traitement

A ce climat d’insécurité permanent viennent s’ajouter des exactions commises sur des détenus. En effet, dans une récente enquête, l'ONU accuse les forces gouvernementales de torture et de mauvais traitement sur des prisonniers. Une équipe du Haut commissariat aux droits de l’Homme (HCR) a recensé au moins 345 cas de torture depuis janvier 2016. Ces "séances" auraient lieu notamment dans les locaux du Service national de renseignements (SNR) et de la police.
 
Ces pratiques seraient largement répandues dans la capitale. Mais selon Emelyne et Serge, elles se feraient « dans l’ombre ». « Je n’ai jamais été témoin de ça, je n’ai pas de preuve mais cela ne m’étonnerait pas qu’il y ait ces cas de torture », assure la journaliste. Et ces pratiques seraient apparues avec la crise. « Avant, on ne pouvait pas arrêter des gens ou violer des femmes impunément », affirme Gratien Rukindikiza, président du Rassemblement de la diaspora burundaise de France (RDBF). « Aujourd’hui, les gens voient bien que les policiers et les militaires ont le droit de s’introduire dans une famille, d’arrêter une personne ou de la tuer sur le champ et de partir sans être inquiétés. On est dans un pays de non-droit, seuls les gens qui sont au pouvoir ont le droit de tuer les autres », assure-t-il. Selon Elyse, ces pratiques ont « toujours existé et cela s’est empiré avec la crise, car les médias ne peuvent plus les dénoncer ».
 

Où en est la liberté de la presse ?

Les médias vivent, en effet, une période compliquée au Burundi. Après la tentative échouée de coup d’Etat le 13 mai 2015, quatre médias accusés de soutenir l’insurrection et un média proche du pouvoir ont été détruits, deux seulement ont pu rouvrir : radio Isanganiro et Radio tv Réma. La RPA, Radio-Télé Renaissance et Bonesha-FM n’émettent plus.

La liberté de la presse est au point mort
Elyse Ingabire

Pour les quatre journalistes burundais, la liberté de la presse au Burundi cette dernière année a largement été « entachée » par la crise politique. « Elle est au point mort, assure même Elyse. Pourtant, le Burundi a été un modèle pour la sous-région. On a perdu cette place mais on souhaite la retrouver ». Emelyne, qui participait souvent à une émission sur l'actualité se souvient : « Avant, on avait des débats, on discutait, on donnait notre opinion. Mais aujourd’hui, le système ne me permet pas de m’exprimer dans un média. Je peux m’exprimer sur Twitter ou Facebook mais est-ce un moyen d’expression qui peut porter loin ? », s’interroge la journaliste.
 
Jeanne se souvient également qu’elle pouvait « dénoncer et parler du chef de l’Etat, sans avoir peur de rien, tant que je faisais bien mon travail ». « C’était beau, par rapport à d’autres pays comme le Congo ou le Rwanda », souligne-t-elle. Mais désormais, « ce n’est plus possible. Il faut faire très attention, surtout pour les journalistes qui ne travaillent pas pour le pouvoir ». Jeanne regrette de ne plus pouvoir exercer, non seulement pour elle mais également pour la population. « On était là pour nos auditeurs et aujourd’hui, ils se retrouvent sans information, ils se contentent des rumeurs. Ils ont peur mais ils ne savent pas ce qui s’est passé et ce qui va se passer demain », explique la jeune femme.

Il y a tout de même des médias qui fonctionnent
Serge Nibizi

S’il rejoint ses consœurs sur plusieurs points, Serge refuse tout de même de parler d’une absence de liberté d’expression ou de liberté de la presse : "Il y a tout de même des médias qui fonctionnent et certains journalistes travaillent également avec SOS Médias Burundi" (une association de journalistes qui résistent et continuent d’informer sur la situation du pays, ndlr), assure-t-il.
 

Perspectives    

Face à cette crise qui muselle la plupart des médias, tue des centaines de personnes et contraint la population à vivre dans la peur quotidienne, la communauté internationale tente de réagir. Ban Ki-moon, le secrétaire général des Nations unies, a récemment proposé trois options pour une nouvelle mission de l'ONU au Burundi : l’envoi de 3 000 hommes pour intervenir sur le terrain, l’envoi de 228 officiers de police onusiens pour travailler avec les responsables des droits de l’Homme ou bien l’envoi d’un groupe de 20 à 50 officiers qui évalueraient la police burundaise et « aideraient à la mise en place d’améliorations concrètes et mesurables du respect des droits de l’Homme et de l’état de droit ». Mais Bujumbura s’est déjà dit réticent aux options les plus contraignantes pour le pouvoir. En janvier 2016, l’Union Africaine avait déjà tenté d’envoyer ses troupes de la MAPROBU sur le terrain mais s’était confrontée au refus frontal du gouvernement burundais.
 
« Depuis un an, quels qu’aient pu être les différents médiateurs, les différentes initiatives, la communauté internationale est un peu comme un parent qui dirait à un enfant turbulent "si tu continues, je vais sévir, si tu continues, je vais sévir"… mais l’enfant voit bien que rien ne se passe », observe Mehdi Bâ, journaliste à Jeune Afrique.  « Souvent, les propositions de l’ONU n’aboutissent pas, note Emelyne. La communauté internationale arrive quand il y a je ne sais combien de morts. Elle est toujours en retard », assure la jeune femme.
 
Alors quelle issue à ce conflit qui dure depuis une année ? Selon Elyse et ses confrères, la solution doit d’abord venir des Burundais eux-mêmes. C’est d’ailleurs parce qu’elle croit profondément au changement venant du peuple qu’Emelyne souhaite rester au Burundi. « Ce n’est pas parce que j’espère retrouver mon travail mais je me dis que je peux apporter ma pierre à l’édifice et je suis en train de chercher comment », explique la journaliste. « Ce n’est pas la première crise que l’on traverse, rappelle-t-elle. Avant je n’avais pas l’âge de faire quelque chose, mais maintenant je suis mature et je peux faire des choix ».

C’est un mauvais système mais les choses vont changer
Jeanne

« Les Burundais doivent s’agiter pour amener le gouvernement à revenir sur la table des négociations », affirme de son côté Elyse. Elle pense que cela se fera en lien avec la communauté internationale et ses pressions économiques. Le Burundi est dépendant à près de 50% de l’aide financière internationale et l’Union européenne a récemment suspendu son aide.
 
Si à court terme, l’optimisme des quatre journalistes quant à la fin du conflit n’est pas le sentiment dominant, ils sont unanimes sur une chose : ils souhaitent rester ou revenir au Burundi. « C’est un mauvais système mais les choses vont changer, pense Jeanne. On se rétablira petit à petit, et je retournerai être journaliste au Burundi ».  «Si je trouve du travail ailleurs, je m'en irai, confie Serge ». Mais dans la mesure du possible, il souhaite d'abord trouver du travail dans son pays« Pour le moment, je ne peux pas rentrer, mais j’y retournerai car c’est ma patrie, assure de son côté Elyse qui tente pour de faire venir ses enfants en France. En attendant, il est important pour elle de continuer à travailler, « de sortir de son silence et de ne pas céder à la peur de parler. C’est ce qui va sauver notre pays », assure-t-elle.