Virus Ebola : où en est la recherche ?

Un pharmacien à Lagos au Nigeria, un des pays les plus touchés par le virus Ebola (photo : AFP)
Un pharmacien à Lagos au Nigeria, un des pays les plus touchés par le virus Ebola (photo : AFP)

L'épidémie Ebola en Afrique de l'Ouest ne cesse de s'étendre. Plus de 1 500 personnes en sont mortes. Pour Médecins Sans Frontières (MSF), le monde est en train de "perdre la bataille" contre la maladie. Malgré l'urgence, la recherche sur le virus est à la peine. Explications.  

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Du jamais vu. Cette expression est sans doute celle qui qualifie le mieux l'épidémie d'Ebola qui sévit en Afrique de l'Ouest depuis cinq mois. A tel point que Jeanne Liu, la présidente de Médecins Sans Frontières (MSF), considère que le monde est en train de "perdre la bataille" contre le virus. "Les dirigeants n'arrivent pas à bloquer cette menace transnationale", a-t-elle déclaré dans un discours prononcé aux Nations Unies, à New York, selon un communiqué de MSF reçu par l'AFP. 
 
Les principaux pays touchés par Ebola sont le Libéria, la Sierra-Léone et la Guinée et plus de 1 500 personnes ont succombé à la maladie. A ce jour, le seul traitement qui existe s'appelle le ZMapp. C'est un médicament expérimental qui doit encore faire l'objet de nombreux tests pour évaluer son efficacité et son innocuité. 

“Loin d'un mode d'utilisation optimale“

Carte des pays d’Afrique de l’Ouest touchés par l’épidémie d’Ebola : nombre de cas détectés et de personnes décédées, selon le dernier bilan de l'OMS, en date du 16 août 2014 (AFP)
Carte des pays d’Afrique de l’Ouest touchés par l’épidémie d’Ebola : nombre de cas détectés et de personnes décédées, selon le dernier bilan de l'OMS, en date du 16 août 2014 (AFP)
Face à l'ampleur de l'épidémie, le 12 août dernier, un comité d'experts réuni par l'OMS a jugé "éthique" d'offrir des médicaments à l'efficacité et aux effets secondaires encore non mesurés, et jamais testés sur l'homme, "comme traitement potentiel ou à titre préventif".
 
Avec, au premier chef, le ZMapp, un sérum expérimental, mis au point par la société américaine Mapp Biopharmaceuticals. "C'est un traitement basé sur le principe de la sérothérapie, c'est-à-dire du transfert passif d'anticorps chez un malade, décrit Sylvain Baize, responsable du Centre national de référence des fièvres hémorragiques virales à l'Institut Pasteur. Le principe est d'injecter chez le malade des anticorps, avant que lui-même en ait fabriqué, pour permettre le contrôle de l'infection virale. Cela neutralise les récepteurs du virus, c'est-à-dire que les anticorps vont se fixer sur la protéine du virus qui est impliquée dans la reconnaissance des cellules et de l'infection. Cela empêche le virus d'infecter de nouvelles cellules." Le chercheur estime qu'il s'agit d'une "approche basique pour traiter les infections virales."
 
Si ce traitement s'est pour l'instant révélé efficace lors de tests sur les primates, il n'est pas certain qu'il le soit tout autant pour endiguer l'épidémie actuelle. Eric Leroy, directeur général du Centre international de recherches médicales de Franceville et directeur de recherches à l'Institut de recherche pour le développement, rappelle : "L'efficacité est strictement en relation avec le moment où l'on injecte ce médicament. Dans les deux types d'expérimentations qui ont été effectués pour l'instant, le ZMapp protège à 100 % contre l'infection lorsqu'il est injecté quelques heures après elle. En situation réelle chez l'homme, c'est inapplicable. On ne se situe jamais au moment où une personne s'infecte, mais quand elle développe les symptômes, c'est-à-dire seulement plusieurs jours après l'infection." D'autres essais ont été réalisés 48 heures après l'infection des cobayes, avec un taux de guérison d'environ 65 %. "On reste quand même loin d'un mode d'utilisation optimale d'un médicament", commente Eric Leroy.
 
Injecté à deux soignants américains contaminés, rapatriés aux Etats-Unis, le ZMapp donne pour l'instant des résultats positifs. En revanche, il n'a pas permis de sauver un missionnaire espagnol, décédé le 12 août. Le lendemain de sa mort, le Liberia a reçu quelques doses du sérum expérimental, qui devraient être réservées à deux médecins libériens contaminés. Le traitement, non homologué, n'est pas produit à grande échelle. Il n'existe par conséquent que très peu de "stocks" du médicament.

Placer le curseur au bon endroit

Au-delà du ZMapp, il existe d'autres projets de traitement. "Il n'y en a pas beaucoup, relate Eric Leroy. Tout dépend de l'endroit où l'on place le curseur dans la chaîne de validation. Si on le place de manière rigoureuse, il ne doit pas y en avoir plus de deux ou trois maximum. Si on est un petit peu plus laxiste, on peut arriver à quatre ou cinq. En tout cas, même en calculant de manière large, il n'y en a pas plus d'une dizaine."
 
Ainsi, si l'on reprend l'image d'un curseur placé de manière stricte, outre le ZMapp, il reste le Favirapir (fabriqué par Toyama Chemical) et l'"interférence par ARN" (notamment le TKM-Ebola, du canadien Tekmira). Le premier agit contre une enzyme permettant au virus de se multiplier. Mais ce produit, qui s'est montré efficace dans la lutte contre d'autres virus, tel celui de la grippe H1N1, n'a même pas été testé chez le primate dans le cas d'Ebola. Le second traitement s'est, lui, révélé efficace lors de tests sur des macaques. "Mais, encore une fois, dans des conditions expérimentales, difficilement applicables sur le terrain", relève Eric Leroy. Le procédé de l'interférence par ARN rend silencieux des gènes cibles, en bloquant la production de protéines spécifiques.
 
Dans une perspective de prévention, des vaccins sont aussi en cours d'élaboration. S'ils aboutissent, ils pourraient être administrés aux populations à risque.

Une maladie “négligée“

Une professionnelle de la santé travaille dans un laboratoire, dans le centre de Médecins sans frontières, à Guéckéou, dans le sud de la Guinée, le 31 mars 2014 (Photo : AFP)
Une professionnelle de la santé travaille dans un laboratoire, dans le centre de Médecins sans frontières, à Guéckéou, dans le sud de la Guinée, le 31 mars 2014 (Photo : AFP)
Le virus Ebola a été découvert au Zaïre, en 1976. Alors pourquoi ne dispose-t-on toujours pas d'un traitement bien homologué ? Sans doute pas à cause de la nature même du virus : "Aujourd'hui, avec tous les moyens techniques à notre disposition, il n'y a pas de virus contre lequel on ne puisse trouver un traitement ou un vaccin", rappelle Eric Leroy.
 
La réponse réside davantage dans l'ampleur que connaissait la maladie jusqu'à présent. "C'est une maladie rare, explique Antoine Flahaut, professeur de santé publique à l'université Paris-Descartes. Il y a eu très peu de cas dans le monde. Même aujourd'hui, cette épidémie, pourtant d'ampleur inégalée, reste dans un périmètre restreint. Quelques milliers de malades, c'est beaucoup pour ceux qui en souffrent, mais c'est extrêmement peu pour un marché pharmaceutique potentiel. Il y a des maladies rares qui sont traitées dans les pays très riches où l'on paie extrêmement cher des produits qui sont donnés à très peu de malades. Ce n'est pas le cas pour Ebola : de toute façon, les personnes atteintes sont si pauvres qu'elles, ou leurs pays, ne peuvent pas se permettre de payer les traitements ou les développements que devrait mériter la maladie." Il estime le coût moyen de développement d'un médicament à un milliard d'euros. 
 
Par conséquent, Ebola est considéré comme une maladie "négligée". Voire "doublement négligée", estime Sylvain Baize : "On appelle 'maladies négligées' la tuberculose ou le paludisme parce que l'industrie pharmaceutique ne s'y intéresse pas trop, faute de marché. Ces maladies négligées sont maintenant inscrites sur une liste afin de trouver certaines sources de financement, comme la fondation Bill Gates. Les fièvres hémorragiques, comme Ebola, ne font même pas partie de cette liste-là." S'ajoute à cette absence de "marché", le fait que, jusqu'à présent, Ebola "n'était pas du tout un problème de santé publique", poursuit le chercheur. "Toutes les autres épidémies, avant celle qui sévit actuellement, concernaient des petites franges de population, tout au plus 300 cas", chiffre Eric Leroy. 
 
L'absence de marché pour les laboratoires a conduit Marie-Paule Kieny, la sous-directrice générale de l'OMS, à déclarer : Ebola est "typiquement une maladie de pauvres dans des pays pauvres". 
 
Reste que, pour les équipes souhaitant lancer des recherches sur le virus, les contraintes sont fortes, notamment en termes de manipulation du virus, comme l'explique Eric Leroy : "Ebola fait partie des virus les plus dangereux et les plus mortels. On doit se limiter, selon la réglementation internationale, à des conditions de laboratoire à très haute sécurité. C'est ce qu'on appelle les laboratoires de type P4. Ils sont très peu nombreux. En Europe il n'y en a que deux, à Lyon et en Allemagne. Dans le monde entier, il n'y en a pas dix. Or la recherche ne peut aller vite que si, comme dans le cas du VIH, des milliers de laboratoire y travaillent."

Changer la donne

Un pavillon d’isolation pour les personnes suspectées d’être atteintes de la maladie d’Ebola à Conakry (Photo : AFP)
Un pavillon d’isolation pour les personnes suspectées d’être atteintes de la maladie d’Ebola à Conakry (Photo : AFP)
Avec plus de 2000 cas recensés, l'épidémie qui ravage aujourd'hui l'Afrique de l'Ouest continue de s'étendre. De quoi changer la donne en termes de recherche médicale ? Eric Leroy l'espère : "Je pense que là, le développement et l'augmentation des moyens logistiques et financiers, de la part des gouvernements du monde entier, est parfaitement justifiée." Car, estime le chercheur, "on est vraiment face à un gros problème de santé publique qui peut se révéler très grave s'il y a un dysfonctionnement dans les méthodes de lutte, et c'est le cas aujourd'hui."
 
"Il y a tellement peu de malades d'Ebola que seule la recherche publique peut intervenir, estime pour sa part Antoine Flahaut. Actuellement, le laboratoire qui administre le ZMapp de façon compassionnelle, ne fait aucun bénéfice. Il le donne gratuitement. C'est plus son image qu'il joue en faisant cela, ce n'est pas économique."
 
Si le ZMapp est administré à des patients et s'avère efficace, cela ne signifie pas forcément qu'il sera disponible à l'avenir, en cas de nouvelle épidémie. Le frein resterait le même : le financement. "Cela dépend des bailleurs de fonds, des industries pharmaceutiques ou des gouvernements qui acceptent de financer", commente Sylvain Baize.

Priorité à l'épidémie

Des chercheurs dans un laboratoire américain en Ouganda, travaillant sur le virus Ebola en août 2012 (Photo : AFP)
Des chercheurs dans un laboratoire américain en Ouganda, travaillant sur le virus Ebola en août 2012 (Photo : AFP)
Ce mardi, Ellen Johnson Sirleaf déplorait que son pays n'ait pas réussi à "maîtriser la maladie à cause d'un déni persistant, de pratiques funéraires traditionnelles, et du non-respect de l'avis des personnels de santé et des mises en garde du gouvernement." Car avant d'administrer de nouveaux traitements aux personnes touchées par la maladie, il convient de freiner l'épidémie. Pour rappel, trois mesures conjointes le permettent : protéger le personnel soignant, isoler les malades identifiés, et recenser tous les contacts qu'ils ont eu avant cette isolation. 
 
A l'heure actuelle, ces règles sanitaires ne sont pas appliquées partout. "On est loin d'être dans la phase déclinante de l'épidémie, s'inquiète Sylvain Baize. Au contraire, les derniers chiffres montrent que l'épidémie est toujours très active et n'est absolument pas contrôlée aujourd'hui. Pour l'instant, on est dépassé par sa progression, conclut-il. On aura beau avoir du ZMapp, même s'il fonctionne et même si on arrive à en produire des quantités notables, vu la progression de l'épidémie aujourd'hui, le problème restera le nombre de cas et la progression de la maladie. Car il ne faut pas rêver : ce traitement ne va pas sauver 100 % des personnes atteintes. La priorité reste l'arrêt de l'épidémie. C'est vraiment ça qui compte." 

Recherche militaire

Sylvain Baize, responsable du Centre national de référence des fièvres hémorragiques virales à l'Institut Pasteur, relate : 
 
"Si la recherche sur Ebola a quand même avancé en quarante ans, c'est qu'entre sa découverte, en 1976, et la dislocation du bloc soviétique, en 1990, le virus était considéré par les armées américaine et soviétique comme une arme biologique potentielle. A cette époque-là, des recherches ont été réalisées en laboratoire dans le but de militariser ce virus. Après la chute du mur, on a arrêté de faire ce genre de choses.
 
Depuis 2001, et les attentats du World Trade Center, on s'est dit qu'Ebola, comme Anthrax et d'autres agents, pouvait être utilisé par des bioterroristes. Cela a un petit peu dynamisé les recherches dans les années 2000."