100 ans après, le Canard Enchaîné se déchaîne toujours

Numéro du centenaire du "Canard Enchainé"
Numéro du centenaire du "Canard Enchainé"
(capture d'écran)

Le plus célèbre volatile de la presse française a 100 ans... et même 101 ans ! L'hebdomadaire est né en 1915, mais il ne prendra son envol que l'année suivante. Depuis un siècle, le journal occupe une place ô combien singulière dans la presse française...

dans

A l'origine de cette formidable aventure journalistique française, deux hommes : Maurice Maréchal et H. P. Gassier.

Le premier est né le 27 août 1882 à Château-Chinon, dans la Nièvre. C'est un journaliste de gauche, fils d'un inspecteur des Forêts. Un rapport de police de 1921 indique, avec son inimitable prose, que Maurice Maréchal "n'est pas défavorablement connu au point de vue conduite et moralité".

Maurice Maréchal (1882-1942)
Maurice Maréchal (1882-1942)
(droits réservés)
Dans l'excellent ouvrage de Laurent Martin  Le Canard Enchaîné, histoire d'un journal satirique 1915-2005 (Editions Nouveau Monde), l'auteur évoque le portrait haut en couleurs que brosse de lui son ami Philippe Lamour : "C'était un géant, un quintal d'os et de chair, qui découpait la volaille avec autant de dextérité qu'il en mettait à la consommer. Il mangeait comme un ogre et vidait des cruchons tout en donnant ses instructions".
Sa femme, la journaliste Jeanne Maréchal,  est aussi de l'aventure. Au décès de son mari, en 1942, et parce qu'elle possède 54,1 % des actions, elle prendra le contrôle de la société éditrice. Aujourd'hui, le capital est détenu à 100 % par l'équipe du Canard

Henri-Paul Gassier, lui, est un Marseillais né à Paris. Fils d'un représentant de tissus, le jeune homme ne vit que pour le dessin, et particulièrement pour la caricature. Il collabore en 1908 à l'Humanité, créée par Jean Jaurès. Son sens du contact et son talent de conteur font qu'il est rapidement adopté par la faune artistico-bohème de Montmartre.

Le journaliste et écrivain Roland Dorgelès écrit au sujet de son ami : "Les bras fluets, les épaules basses, la barbiche chétive et un binocle de bureaucrate au bout du nez, il paraissait inoffensif, mais armé de son crayon, cela changeait."

La détestation du mensonge

Tous deux ont un point commun : la détestation du mensonge, alliée à un très vif esprit caustique.
Numéro 1 du Canard Enchainé, en 1915. Sa parution sera interrompue quelques semaines plus tard. Le volatile-phoenix renaîtra pour de bon l'année suivante.
Numéro 1 du Canard Enchainé, en 1915. Sa parution sera interrompue quelques semaines plus tard. Le volatile-phoenix renaîtra pour de bon l'année suivante.

La naissance du Canard est la conséquence d'une réaction quasi-chimique contre le bourrage de crânes que distillent les "grands journaux" d'alors où l'on trouve des pages  truffées de fausses nouvelles, un patriotisme virulent teinté d'un chauvinisme éhonté...

Le ton de son premier édito donne le ton :
"Le Canard Enchaîné a décidé de rompre délibérément avec toutes les traditions journalistiques établies jusqu'à ce jour. C'est assez dire qu'il s'engage à ne publier, sous aucun prétexte, un article stratégique, diplomatique ou économique, quel qu'il soit. Enfin, le Canard Enchaîné prendra la liberté grande de n'insérer, après minutieuse vérification, que des nouvelles rigoureusement inexactes. Chacun sait, en effet, que la presse française, sans exception, ne communique à ses lecteurs, depuis le début de la guerre, que des nouvelles implacablement vraies."

Anasthasie, l'ennemie intime

Le “Canard Enchainé“ tire chaque semaine à plus de 400 000 exemplaires
Le “Canard Enchainé“ tire chaque semaine à plus de 400 000 exemplaires
La censure, surnommée Anasthasie, leur est aussi une ennemie intime. Ils prennent la peine de lui adresser une lettre en décembre 1916 : "Que vous ai-je-fait ? J'étais folâtre, badin ; j'étais gai ; j'étais Gaulois ; j'étais Français, en un mot... Et vous, avec vos grands ciseaux, crac ! crac ! vous me coupez tout. (...) Certes, vous êtes patriote en coupant ; mais vous le seriez bien davantage en tolérant. Car le Canard est aussi patriote que vous. Il l'est parce qu'il s'efforce de faire rire les gens qui sont tristes et qui n'ont, hélas ! que trop de raisons de l'être. (...) Laissez rire, M. Le Censeur, car le jour où la France deviendra sinistre, votre affaire à vous pourrait bien devenir mauvaise..."

Pas de publicité au Canard

La censure et sa petite voisine, vicieuse et perverse, l'autocensure, ne trouveront pas de quoi se loger au sein de la rédaction du Canard. Pour la repousser, une seule solution : refuser la manne publicitaire.
Une interdiction inviolée depuis donc 100 ans.
(capture écran)
Le journal ne vit que de ses ventes. Pour le plus grand bonheur de ses collaborateurs  : les salaires des journalistes du Canard sont en effet parmi les plus élevés de la presse française. En contrepartie,  il leur est demandé  de ne jamais jouer en bourse ni d'accepter le moindre "cadeau" ou babioles honorifiques.
Cette indépendance combinée de satire et cette honnêteté éditoriale infusée d'ironie payent.
Ses comptes, scrupuleusement publiés chaque année, font pâlir de jalousie nombre de confrères français.

L'affaire du Watergaffe

Bien entendu, le pouvoir a toujours rêvé de voler dans les plumes du Canard. Il enrage de ne pas savoir les sources de ses journalistes. En décembre 1973, les services secrets tentent d'installer des micros au sein de la rédaction. Pris sur le fait par un journaliste de la maison, le scandale, immense,  sera baptisé "L'affaire des plombiers", ou Watergaffe.

Comme à son habitude, le Canard tournera l'affaire en dérision. L'hebdomadaire, dans ses locaux, posera une plaque en hommage à Raymond Marcellin, ministre de l'Intérieur de l'époque.

Avec la mort de Cabu, le Canard touché au coeur

Le 7 janvier 2015, le dessinateur Cabu, parmi d'autres journalistes, tombe sous les balles des frères Kouachi lors de la conférence de rédaction de Charlie Hebdo,
(capture d'écran)
. Au sein du Canard, l'accablement est immense.

Toutes les semaines depuis trente ans, Cabu venait le mardi matin à l’atelier de composition, témoigne Louis-Marie Horeau, rédacteur en chef. Il dessinait pour coller aux articles de l‘édition. Ce mardi, quand nous étions à l’atelier, personne n’a osé s’asseoir sur la chaise de Cabu. La mort de Cabu représente pour le Canard un vide sidéral”
En une du numéro suivant, en guise d'hommage, les lecteurs trouvent un auto-portrait de Cabu qui fait face à son célèbre personnage du beauf. Celui-ci tire son chapeau et porte un brassard "Je suis Charlie". L'hebdo fait dire à Cabu en gros titre : “Allez les gars, ne vous laissez pas abattre !”.
Dès le lendemain, le Canard reçoit des messages menaçants : "C’est votre tour”, promet l'un d'eux. Ils promettent également de “découper à la hache” les journalistes de l’hebdomadaire. Et pendant quelques temps, Le Canard Enchaîné bénéficiera d'une protection policière conséquente. Une première... et dernière, espère t-on au sein de la rédaction.
Le numéro 100, publié aujourd'hui, se déguste comme une pâtisserie. Au regard des scandales révélées et de l'implacable rigueur des enquêtes qui continuent de faire son succès, l'évidence s'impose : Le Canard Enchainé est un pilier de la démocratie française.

Les plus forts tirages du Canard

(F.V.)
Les ventes-records du Canard Enchaîné :

Janvier 2015 : D'abord tiré à 635 000 exemplaires, Le Canard Enchainé décide de tirer finalement son numéro du mercredi 14 janvier à 1 million d'exemplaires après les ventes massives de Charlie Hebdo (5 millions d'exemplaires).

Le 10 octobre 1979  (900 000 exemplaires) : Le Canard enchaîné révèle que des diamants de 30 carats d'une valeur de 1 million de francs auraient été remis, en 1973, à Valéry Giscard d'Estaing, alors ministre des Finances, par le président de la République centrafricaine, Jean Bédel Bokassa.

Le 19 septembre 1979  (778 000 exemplaires) : La publication de la feuille d'impôt de Marcel Dassault, ingénieur, homme politique et première fortune de France. Selon le document publié, Marcel Dassault ne s’attribue aucun salaire des entreprises aéronautiques qu’il détient, mais un revenu annuel de 54 millions de centimes au titre de... rédacteur en chef de Jours de France, un magazine féminin français qu'il possédait.

13 mai 1981  l'affaire Papon (1,2 million d'exemplaires) : L'hebdomadaire révèle des faits accablants concernant l'ancien ministre de Valéry Giscard d'Estaing, Maurice Papon.
Secrétaire général de la préfecture de Gironde entre 1942 et 1944, Maurice Papon aurait joué un rôle important dans la déportation de 1690 Juifs à Bordeaux. Le Canard enchaîné produit des documents signés prouvant son implication.