Quand les histoires courtes se distribuent comme des friandises

La machine développée par la maison d'édition Short Edition permet de distribuée gratuitement des textes à lire dans les transports notamment. 
La machine développée par la maison d'édition Short Edition permet de distribuée gratuitement des textes à lire dans les transports notamment. 
©L.Baron/TV5MONDE

Leur credo ? Proposer des histoires courtes à lire en moins de 20 minutes sur internet ou dans les lieux publics grâce à des distributeurs peu ordinaires. Une manière pour la maison d’édition française « Short edition » de renouveler l’écriture et la lecture par le numérique. 

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Au milieu de la salle d'attente de la gare d'Austerlitz, l'objet passerait presque inaperçu. Il ne ressemble ni à un distributeur de billets de train ou de friandises, ni à une borne pour recharger ses appareils électroniques. Il s'agit en réalité d'un objet au concept innovant : un distributeur gratuit d’histoires courtes. 
 
Ces distributeurs d’un nouveau genre proposent une autre manière de lire. Vous avez 1, 3 ou 5 minutes, il suffit de presser l’un des boutons et là, s'imprime une histoire courte sur une sorte de ticket de caisse. 
 
De manière totalement aléatoire, vous pouvez tomber sur un poème, un récit d’instant de vie, de l’humour, de la science fiction, etc. Une alternative au sempiternel téléphone portable parfois chronophage et souvent addictif. 
 
En cette fin de semaine, gare d’Austerlitz à Paris, il y a les sceptiques, les indifférents, les curieux, les surpris et les enthousiastes autour de cette toute nouvelle machine. Certains n'ont pas osé s'en approcher.
 
Alain, 59 ans, penché sur son journal n’en voit pas l’intérêt « Je lis des choses utiles, pas de la fiction. Ils essayent de rehausser l’image de la SNCF comme ça, c’est vraiment du marketing. »

Carla, 45 ans teste pour la première fois une borne distribuant des histoires courtes dans la gare d'Austerlitz à Paris.
Carla, 45 ans teste pour la première fois une borne distribuant des histoires courtes dans la gare d'Austerlitz à Paris.
©L.Baron /TV5MONDE

En stationnant devant la machine, il a attiré l’attention d’une autre passante, Carla, 45 ans. Elle sort de son travail et s’apprête à prendre le train. Elle presse le bouton « 1 minute » et quelques secondes après, sort une longue bande de papier qui s'enroule comme un papyrus. Sous ses yeux, un récit d’un moment de vie, celui de la préparation d'une famille pour se rendre à la gare. « C’est pratique à lire, c’est écrit comme sur un ticket de caisse. Cela va plaire à mon fils de 11 ans réticent à la lecture. Je vais lui dire que là quand même pour une minute il peut faire l’effort. Et ça change du téléphone portable sur lequel parfois on surfe pour surfer…» 
 

A quelques pas, une mère et sa fille plongées dans leurs téléphones n’avaient même pas vu ce nouveau distributeur. « Au début je pensais que c’était pour recharger les portables », reconnaît Aziadé, 15 ans. Ce matin, elle tombe sur une histoire d’humour « mais je n’ai pas encore trouvé le texte drôle. Je rééssaierai bien mais que pour un texte d’1 minute. Si je trouve la prochaine histoire pas bonne, je préfère reprendre mon téléphone. »
 

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©L.Baron/TV5MONDE

Sa mère, Khadija, 37 ans, est beaucoup plus enthousiaste. « C’est super sympa, j’aime beaucoup, j’adore l’idée », s’exclame-t-elle après avoir fini de lire un texte d’humour aussi. « Je trouve ça génial de venir égayer le quotidien dans des endroits où l’on ne s’y attend pas. » 
 

Jean-Marc essaye pour la première fois la bornede Short Edition, finalement séduit par le concept. 
Jean-Marc essaye pour la première fois la bornede Short Edition, finalement séduit par le concept. 
©L.Baron/TV5MONDE

Ces histoires apparemment sans intérêt pour certains, arrivent tout même à convaincre les réticents comme Jean-Marc, 47 ans. Interrompu alors qu’il corrige les copies de ses élèves, il s’essaye avec bonne humeur à l’exercice. « Finalement, c’est sympa, instructif et ça permet de se détendre, de faire passer le temps. » Séduit, il se dit : « à défaut de corriger mes copies, je vais peut-être en reprendre pour le train de 3 et 5 minutes pour comparer les versions. » 

 

Editeur communautaire

Ces tickets porteurs d’histoires sont aussi, à leur manière, des invitations au voyage. L’idée est née dans une famille française. Isabelle Pleplé a fondé en 2011 avec son fils et son frère la « maison d’édition communautaire de littérature courte » : Short Edition
 
A l’origine, tout passe par une plateforme internet, où sont publiés des textes d’internautes/auteurs inconnus qui écrivent des histoires lisibles en moins de 20 minutes et ce, dans différents genres. « Nous avons quatre catégories différentes sur notre plateforme : les nouvelles (à lire entre 6 à 20 minutes), les textes très courts (moins de 6 minutes), les BD et les poésies », énumère Isabelle Pleplé, cofondatrice de Short Edition.

Les fondateurs de la maison d'édition Short Edition. De gauche à droite : Christophe Sibieude, Isabelle Pleplé, Sylvie Tempesta et Quentin Pleplé. 
Les fondateurs de la maison d'édition Short Edition. De gauche à droite : Christophe Sibieude, Isabelle Pleplé, Sylvie Tempesta et Quentin Pleplé. 
©Short Edition


Chacun peut soumettre ses textes sur la plateforme, être lu par tous et noté par la communauté. « On veut prouver que ces histoires courtes donnent une nouvelle place à la lecture et à l’écriture et qu’elle est plastique. Grâce à la technologie elle est lisible et accessible partout où l’on est, dans des temps de mobilité, d’attente ou même chez nous », explique convaincue Isabelle Pleplé.

Short Edition en chiffres 

11 000 auteurs dont 60% de femmes 40% d’hommes
167 000 lecteurs inscrits
100 oeuvres soumises par jour dont 60 sélectionnées pour participer au grand prix par une communauté éditoriale de 200 internautes.

Leur idée naît lors d’un repas de famille et séduit : après une levée de fonds, le groupe de presse Express Roularta, maintenant Altice, entre dans leur capital en 2014. Et une nouvelle innovation émerge lorsque le trio fondateur se retrouve devant un distributeur : pourquoi pas diffuser aussi des textes comme ça, gratuitement, dans des lieux publics. 

C’est d’abord, chez eux, à Grenoble que l’idée va plaire au maire de la ville qui veut apporter la culture dans des lieux où on l’attend pas. Des distributeurs sont donc installés dans le hall de l’hôtel de vile, l’office du tourisme, les maisons des habitants, des bibliothèques.  
 

Des bornes dans les gares, hôpitaux, ...

« Aujourd’hui on en a dans des gares SNCF beaucoup en Bretagne (Rennes, Brest, Quimper), à Bordeaux, dans la gare d’Austerlitz à Paris, dans le centre commercial parisien Italie 2, dans la salle d’attente du service d’oncologie de l’Institut Curie, à l’aéroport de Lyon, plus récemment dans le cabinet du Secrétaire d’Etat à la Francophonie André Vallini et … dans le café de Francis Ford Coppola » , énumère fièrement Isabelle Pleplé. 
Francis Ford Coppola a acheté une distributeur pour son restaurant de San Francisco en Californie. 
Francis Ford Coppola a acheté une distributeur pour son restaurant de San Francisco en Californie. 
©Olivier Alexandre / Short Edition
 
Ainsi, Short Edition a-t-elle désormais traversé l’Atlantique. Comme d’autres de leurs clients, le réalisateur américain les a directement contactés pour installer une machine dans son restaurant de San Francisco. Des textes ont été traduits en anglais et, lui, veut y ajouter des auteurs américains. 
 
« Notre volonté, c’est d’adapter la littérature au monde moderne par la conjugaison du format court, de la communauté et de la technologie, explique la co-fondatrice Isabelle Pleplé. L’autre but, c’est de sauver la lecture en ouvrant l’écriture à tous mais il faut donc la financer cette écriture. On considère que les gens qui louent des bornes, comme la SNCF, représentent un nouveau mode de financement de l’édition pour des gens qui n’ont pas leur place dans l’édition traditionnelle. » 
 

Des auteurs (un peu) rémunérés

Ainsi, les auteurs liés pas contrat à Short Edition sont-ils aujourd’hui rémunérés sur une partie de la somme de la location des bornes qui peut aller de 300 à 500 euros par mois. Une rémunération minime, « pour l’instant » espère Isabelle Pleplé. Elle mise sur la multiplication de ces machines pour les payer davantage. 
 
Leur modèle, s’il se démarque par ses bornes de distributions, existe déjà dans le monde anglophone. Des plateformes de publications de textes d'inconnus  connaissent un réel engouement notamment auprès des adolescents. Celle dénommée Wattpad qui a fait connaître des auteurs et permis à certain(e)s d'être publié(e)s comme Anna Todd et son « mommy porn » à succès intitulé After. Face à ces écritures plus adolescentes parfois et non rémunérées, Short Edition, veut, semble-t-il, miser sur une vraie qualité d’écriture. Avis aux lecteurs !