Goncourt : Mathias Enard remporte le prix

Mathias Enard, 43 ans, remporte le plus prestigieux prix litteraire français
Mathias Enard, 43 ans, remporte le plus prestigieux prix litteraire français
(DR)

Le prix Goncourt a été décerné mardi à l'écrivain français Mathias Enard, 43 ans, pour "Boussole" (Actes Sud), oeuvre consacrée aux échanges incessants entre l'Orient et l'Occident, a annoncé le jury du plus prestigieux prix littéraire du monde francophone. Il était ce 3 novembre l'invité de Patrick Simonin, sur TV5monde.

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Mathias Enard, invité de TV5monde ce 3 novembre 2015
Fasciné par l'Orient, l'écrivain, qui était l'un des favoris des critiques, a obtenu 6 voix.

Selon François Busnel, le livre Boussole évoque un Orient que baigne "le tiède soleil de l'espérance". Il avait déjà remporté le Goncourt des lycéens en 2010 et le prix Inter en 2009. Pour mériter le Goncourt, il faut «une histoire, une écriture, une ambition», a résumé sur France Inter Bernard Pivot, président de l'Académie Goncourt, un peu avant l'annonce du gagnant.

Qui est ce jeune lauréat ?


Né en 1972, Mathias Enard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il vit à Barcelone.
Il est notamment l’auteur de six romans parus aux éditions Actes Sud : La perfection du tir (2003, prix des Cinq Continents de la francophonie ; Babel n° 903), Remonter l’Orénoque (2005), Zone (2008, prix Décembre, prix du Livre Inter ; Babel n° 1020), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, prix Goncourt des Lycéens, prix du Livre en Poitou-Charentes 2011), Rue des Voleurs (2012) et Boussole (2015).

Ce roman nous plonge, le temps d'une nuit, dans les rêveries opiacées d'un musicologue viennois, épris de l'évanescente Sarah.
Franz Ritter, le narrateur, est insomniaque. Dans un état quasi hypnotique, il ressasse sa vie et ses obsessions, toutes liées à la musique et à l'Orient.
"Essayons de respirer profondément, de laisser glisser les pensées dans un immense blanc, paupières closes, mains sur le ventre, singeons la mort avant qu'elle ne vienne", dit Ritter allongé dans sa chambre à Vienne, ancienne "Porte de l'Orient". Il est 23H30. Sa rêverie durera jusqu'à 06H00.
Comme dans son roman "Zone" où chaque page correspondait à un kilomètre du trajet de train entre Milan et Rome, chaque page de ce nouveau livre de Mathias Enard équivaut à 90 secondes de ce rêve éveillé et vertigineux.
Le lecteur accompagne Ritter à Istanbul, Palmyre, Alep, Damas ou encore Téhéran, des villes que Mathias Enard, diplômé de persan et d'arabe, connaît bien. Il a vécu au Caire, au Liban, en Syrie.
Difficile de ne pas avoir le tournis au cours de ce voyage. Le narrateur divague, passe du coq à l'âne, sort soudain de sa rêverie en réalisant qu'il n'a pas éteint sa chaîne hi-fi. Parfois, des ombres géantes nous accompagnent. Voici Heine, Balzac, Bizet, Wagner...
                  

Lutter contre une image simpliste

                  
Une des forces de ce roman ambitieux (et sa plus grande faiblesse) est son érudition, parfois pesante. Ce dont se défend le lauréat : Mathias Enard affirme que son style est  au contraire "très accessible". "J'ai écrit assez simplement: il suffit d'ouvrir (le livre) pour se rendre compte que c'est beaucoup moins effrayant à lire que ce que j'ai entendu à droite et à gauche"", a estimé l'écrivain.

"J'espère que ça ne changera pas ma vie: je veux continuer à écrire des livres", a-t-il dit.

Un des objectifs du livre, a expliqué en substance Enard, est de lutter contre l'image simpliste et fantasmée d'un Orient musulman et ennemi, en montrant tout ce qu'il nous a apporté.
La tragédie syrienne apparaît ici et là. "Les égorgeurs barbus s'en donnent à coeur joie, tranchent des carotides par-ci, des mains par-là, brûlent des églises et violent des infidèles à loisir", écrit Enard.
"Est-ce qu'Alep retrouvera jamais sa splendeur, peut-être, on n'en sait rien, mais aujourd'hui, notre séjour est doublement un rêve, à la fois perdu dans le temps et rattrapé par la destruction", ajoute-t-il.
Cette image sinistre, qui prédomine aujourd'hui en Occident, occulte l'essentiel, déplore le romancier.
"Nous, Européens, voyons (les atrocités commises en Syrie et ailleurs au Moyen Orient) avec l'horreur de l'altérité; mais cette altérité est tout aussi effrayante pour un Irakien ou un Yéménite (...) Ce que nous identifions dans ces atroces décapitations comme +autre+, +différent+, +oriental+, est tout aussi +autre+, +différent+, +oriental+ pour un Arabe, un Turc ou un Iranien", insiste-t-il.