BD : Marcel Gotlib ne nous fera plus rire

Marcel Gotlib, autoportrait
Marcel Gotlib, autoportrait

Marcel Gotlib, l'auteur de BD, père de Gai Luron, de Superdupont, de Pervers Pépère  a posé ses crayons pour de bon. Il est mort ce dimanche 4 décembre 2016 à l'âge de 82 ans.

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Marcel Gotlib : <em>" J'ai peut-être manié ce genre d'humour parce que je suis juif, mais allez savoir..."</em>
Marcel Gotlib : " J'ai peut-être manié ce genre d'humour parce que je suis juif, mais allez savoir..."
(capture d'écran)

"J'ai toujours aimé déconner confiait-t-il.  Mais je suis aussi un grand dépressif, même si cela ne se voit pas."

L'homme était pudique et particulièrement sensible. Le dessinateur, devenu une légende à lui tout seul,  laissera l'image d'un homme qui maniait avec une virtuosité inouïe l'humour, l'audace et l'insolence... sans jamais provoquer aucun scandale.

Gotlib s'était fabriqué son bagage littéraire : "Le fait est que j'ai été nourri d'humour anglais avec Jerome K. Jerome, d'humour américain grâce à la lecture de Mad, que j'ai découvert après mon service militaire, mais aussi d'humour français : je possède l'intégrale d'Alphonse Allais et j'ai toujours adoré Tristan Bernard. Tout cela fait un gros paquet d'influences. A un moment, il n'y a plus de place pour autre chose... "

C'est avec lui que la bande dessinée française est entrée dans l'âge adulte. Il avait arrêté de faire de la BD au milieu des années 1980 parce qu'il avait le sentiment d'avoir tout dit. Il craignait de se répéter, de tourner en rond.
On peut en douter.
Mais cela était son choix.
Quel parcours !
Il avait commencé de manière tragique.

Marcel Gotlib au début de sa carrière
Marcel Gotlib au début de sa carrière
(capture d'écran)

Marcel Gotlib, un juif athée

"Je suis avant tout athée mais, d'un autre côté, je suis juif et si je ne l'étais pas, je serais athée également. Tout ça est bien compliqué "soupirait-il. "Disons que je suis obligé de tenir compte de cette appartenance à la judéité dans la mesure où cela a été la dégringolade du côté de ma famille pendant la guerre. Cela dit, je n'ai jamais claironné que j'étais juif. Mais je ne l'ai jamais caché non plus", confiait-il au journaliste Frédéric Potet.

A la fin des années 1950, on lui conseille de lire Céline. L'autodidacte  qui a arrêté ses études en classe de troisième fonce à la bibliothèque et prend un volume de Céline. Il lit quelques pages puis repose le livre. "Manque de pot, dira-t-il,  c'était ''Bagatelles pour un massacre !" (un roman antisémite de Céline, ndlr).

Ervin, son père, est déporté

Il était né dans le 18e arrondissement de Paris de parents émigrés hongrois, Marcel Gotlieb, de son vrai nom avait 8 ans quand il a vu son père se faire arrêter par la police française en septembre 1942. Interné à Drancy, Ervin, son père, sera déporté au camp de travail et de concentration en Haute-Silésie, puis à Buchenwald, où il mourra quelques mois avant la fin de la guerre.

René Goscinny écrivain, humoriste et scénariste de bande dessinée français sera son père de substitution. Il le repère à la fin des années 50, au moment où nait Pilote, un

magazine de bande dessinée qui va bouleverser le genre et bousculer l'univers sage de Tintin et Spirou.

Certes, tout n'est pas permis mais il est possible d'insuffler une nouvelle audace. Goscinny le souhaite et l'encourage. 

De ses débuts à l'hebdomadaire communiste Vaillant, en 1962, il va créer les héros Nanar, Jujube et Piette, auprès desquels s'impose très vite le Gai Luron, le Buster Keaton canin de la bande dessinée.

Pilote, une révolution

Le premier numéro de Pilote naît en 1959.  Gotlib va s'en donner à cœur joie. Vont paraître les Dingodossiers, qui feront date. Une époque qualifiée de la "nouvelle BD  française", qui comptera, excusez du peu, Jacques Tardi, Claire Bretécher, Enki Bilal, Annie Goetzinger,  Nikita Mandryka et Pierre Christin.

Mais le vent libertaire de 68 va clairsemer les troupes. "J'ai fini par me sentir à l'étroit à "Pilote" et puis douze ans de psychanalyse m'ont donné le courage de faire des cochonneries."
Du courage, sur cette question, il n'en manquera pas..

Gotlib, Claire Bretécher et Mandryka fondent L'Echo des savanes en 1972, un mensuel où on ne répugne pas à mixer humour et sexe. Giraud  (ou Gir ou Moebius, ses autres pseudos...), va, avec Druillet et Jean-Pierre Dionnet créer Métal hurlant en 1975, plutôt orienté science-fiction et, toujours en 1975, avec son ami d'enfance Jacques Diament, Gotlib va créer Fluide glacial qui s'emploiera à dynamiter tous les codes gentils et proprets de l'humour.

Une galerie de personnages inoubliables

 
Superdupont !
Superdupont !
(Gotlib)
Après Isaac Newton qui collectionne les  pommes sur la tête, le commissaire Bougret et l'inspecteur Charolles, Gotlib a une tendresse particulière pour la coccinelle qui commente de manière caustique ce qui se passe dans les cases.

Des personnages encore lisses. Bientôt, Gotlib va inventer des personnages ahurissants. C'est la grande déconnade, le pétage de plomb format XXL.
Citons, avec Lob, la naissance de Superdupont, sorte de Superman  franchouillard à béret basque et à baguette, combattant féroce et absurde de "l'anti-France" et qui est, l'air de rien, une caricature du beauf couleur Front National. Evoquons aussi Hamster Jovial, un chef scout d'une crétinerie abyssale et Pervers Pépère, vieux bonhomme ignoble, débris obsédé par le sexe, une goutte qui pendouille au nez, un  personnage volontiers exhibitionniste et sans morale aucune. 

Antoine de Caunes, des Nuls, les Deschiens, Ariel Wizman, Edouard Baer et Bruno Poelvoorde,  Jules-Edouard Moustic, Benoît Delépine, et Bruno Gaccio, tous savent ce qu'ils doivent à Marcel Gotlib et à son humour décapant.

"Ce mec était un génie"


En 2014, le Musée d’art et d’histoire du judaïsme de Paris lui avait consacré une grande rétrospective pour son 80e anniversaire.
La bande dessinée perd aujourd'hui un grand maître.
Et, après l'annonce de son décès, les réactions des proches n'ont pas tardé.
Son éditeur Dargaud :
"De Pilote à Fluide glacial, il a révolutionné la façon de faire de la bande dessinée, faisant rentrer un non-sens britannique et une irrésistible façon de se moquer de tout dans les foyers français. Marcel Gotlib était un génie, un maître, un ami, et c'est bien la première fois qu'il ne nous fait pas rire"

Joint par le Figaro, le dessinateur Philippe Druillet est bouleversé : "Je perds un pote, je perds un frère. Ce mec était un génie, un type brillant, entré dans le panthéon de la BD. Je suis très ému. Je n'ai pas envie d'y croire.. Il avait inventé tout un univers. Son œuvre alliait l'intelligence, l'humour à la française, réexplorée à travers les États-Unis. C'était un enfant de MAD, la revue d'humoristique d'Harvey Kurtzman".