Guy Béart est mort et la poésie est en deuil

"Je suis né sans souffle, tout bleu.." affirmait-il sur TV5Monde
"Je suis né sans souffle, tout bleu.." affirmait-il sur TV5Monde
(capture d'écran)

Guy Béart est décédé ce mercredi ce mercredi à 85 ans. Artiste majeur de la chanson française, il était le troisième "B", après Brassens et Brel.

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La notoriété est cruelle. Avec le temps, Guy Béart était surtout connu pour être le père de l'actrice Emmanuelle Béart. Et pourtant, un  grand artiste vient de s'éteindre, n'en déplaise aux ricanneurs qui, depuis un échange aigre-doux avec Serge Gainsbourg , associaient souvent son nom à un label de ringardise.

C'était en 1986.
Sur le plateau d'Apostrophe, émission-phare de la littérature, chacun y allait de son avis autour de cette plaisante question :  La chanson est-elle un art mineur ? "Oui", déclarait Gainsbarre, toujours un un peu bourré,  "non" lui  répondait Béart.  Le père de la javanaise  s'énervait :"Un art majeur demande une initiation. La chanson est un art mineur!» Béart : "La chanson n'est pas un art mineur!" Gainsbourg, odieux : «Qu'est-ce qu'il a, le connard !?" Béart, interloqué :  "C'est Béart qui te parle !" Gainsbourg, méprisant : "Mais oui, j'ai bien compris"  Seul Nougaro permettra à ce triste échange de prendre un peu de hauteur :  "Art mineur, la chanson ? Oui, mais... mineur de fond !"

Guy Béart, une mise à mort cathodique


On peut parler de mise a mort cathodique.
Celles et ceux qui aimaient l'oeuvre de Guy Béart furent consternés. Les autres, forcément  plus nombreux, plus bruyants, celles et ceux  qui prisaient le scandale facile applaudissaient. Ils avaient pourtant tout faux.

L'homme qui s'est écroulé sur le trottoir à Garches, près de Paris et qui n'a pu être ranimé,  était un grand poète, à l'égal de Brel et de Brassens. Mais oui. Chacune de ses chansons évoque un moment de sa vie. Ainsi, Hôtel-Dieu rend hommage à sa mère décédé :

Pour une femme morte dans votre hôpital
Je réclame, Dieu, votre grâce
Si votre paradis n'est pas ornemental
Gardez-lui sa petite place
La voix au téléphone oubliait la pitié
Alors, j'ai couru dans la ville
Elle ne bougeait plus déjà d'une moitié,
L'autre est maintenant immobile


(Hôtel-Dieu)
 

Guy Béart, l'amour du différent

Né en Egypte, au Caire, il y a 85 ans, cet ingénieur des Ponts et Chaussées, Béhart de son vrai nom, aura démarré sa carrière en 1954, dans les petits cabarets parisiens enfumés de la Rive Gauche. Auparavant, il aura prêté son talent d'auteur-débutant à  Patachou ("Bal chez Temporel"), Zizi Jeanmaire ("Il y a plus d'un an") et Juliette Gréco ("Qu'on est bien").
Son enfance bourlingueuse lui a appris la tolérance et l'amour du différent. Il a en effet passé son enfance au Proche-Orient, en Italie et en Grèce suivant son père, comptable de formation et surtout créateur d'entreprises.
Remarqué par Boris Vian et  Jacques Canetti, directeur des Trois Baudets, ses chansons surprennent et enchantent. Epoque bénie pour un vivier de talents !  Brel, Mouloudji, Dary Cowl, Philippe Clay, Georges Brassens, Raymond Devos débutent eux-aussi à ce moment-là.

 

Guy Béart, l'élégance du verbe

Son verbe magique portée par une voix presque impossible,  cassée, voilée, et son accompagnement musical, plutôt sommaire, séduisent rapidement. La communion se fait. Le talent est là, indiscutable et alors indiscuté.  Il y a chez Béart une élégance du verbe, une légèreté rafraichissante.
C'était le temps où l'on dégustait des chansons comme un grand cru. Et la télé ne se privait pas d'être une formidable caisse de résonance à ces artistes qui permettaient aux téléspectateurs de se soustraire à la pesanteur du quotidien. Il devient ainsi producteur des émissions télévisées  de 1966 à 1972.
Ses chansons deviennent rapidement des classiques. Citons, en 1960, la chanson "L'Eau vive", écrite pour le film éponyme et qui devient un classique dans les familles mais aussi les cours de récréation  ou les colonies de vacances.

Guy Béart, séducteur à plein temps


A de rares exceptions près, et parmi elles les articles de Robert Belleret dans Le Monde, la presse consolidait l'artiste dans sa solitude. Le journaliste se souvient. "Il disait :"Je suis le dernier gisement inexploité !" Parce qu'il était quasiment absent des bacs des disquaires depuis quinze ans et que son catalogue, riche de 220 chansons, est un interminable feuilleton de transferts, de cessions et de procédures"
 
Cette mise à l'écart, il en avait certainement souffert  puis il l'avait  parfaitement assumée. Il vivait seul dans son immense maison de Garches, en banlieue parisienne,  qui avait accueilli tant de personnalités, de Louis Aragon à Georges Pompidou, mais aussi, disons-le,  quantité de "bonnes amies". L'artiste aimait les femmes, qui le lui rendaient bien. Mannequins, actrices, baronne, Guy Béart séduisait à plein temps. Ainsi, pour l'anecdote, citons une journaliste présentatrice de TV5Monde qui reçut en bonne et due forme une demande en mariage de  l'artiste.

Atteint d'un cancer, il avait quitté la scène française, dans les années 1980, avant de refaire surface au milieu des années 1990. Son dernier album studio, "Le meilleur des choses" était paru en 2010. Le flot d'hommages, plus ou moins sincères, qui devrait déferler sur la mémoire de  cet artiste majeur ne manquera pas de le faire sourire, là où il se trouve. N'est-ce pas lui qui écrivait d'une plume vitriolée concernant la presse  :

Le monde est un spectacle, il nous faut des miracles
Des meurtres, des amants et des enterrements
Chantons les marionnettes, les princes des manchettes
Que l'on anoblira grâce à la caméra

Tournez, tournez, rotatives pour les âmes sensitives
À tout coeur et à tout sang, à la prochaine, je descends
Le métro chante sa chanson grise, je n'ai pas trouvé de
place assise
Il me faut pour tenir le coup, une histoire à dormir debout

(Tournez Rotatives)


Triste mercredi. La France perd un artiste exceptionnel et la poésie, qui n'a ni nationalité ni frontière, est en deuil.