Culture

Festival du film de Locarno : Jean Ziegler, "l'optimiste"

Ecrivain, professeur, député et collaborateur de Kofi Annan, Jean Ziegler n’a eu de cesse, à travers ses livres et ses discours, de fustiger les injustices, le pouvoir des oligarchies capitalistes et les responsables de la faim dans le monde.
Ecrivain, professeur, député et collaborateur de Kofi Annan, Jean Ziegler n’a eu de cesse, à travers ses livres et ses discours, de fustiger les injustices, le pouvoir des oligarchies capitalistes et les responsables de la faim dans le monde.
©DR

Au festival du film de Locarno (Suisse), le réalisateur Nicolas Wadimoff fait sensation en montrant «Jean Ziegler, l’optimisme de la volonté», un portrait complice et malicieux du turbulent professeur genevois.

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Jean Ziegler a toujours trois documents sur lui, trois aiguisoirs à indignation: une photo d’enfants défigurés par le noma; le rapport du World Food, parce que «la faim, c’est le crime organisé», et la Déclaration des droits de l’homme, «une arme pour l’insurrection». Il est né en 1934, mais l’âge n’a pas de prise sur son engagement, son indignation et ses convictions. Nicolas Wadimoff («Opération Libertad», «Spartiates», etc.), qui a été son élève à l’Université de Genève, lui consacre «Jean Ziegler, l’optimisme de la volonté». Ce portrait touchant suit l’infatigable révolté dans ses activités de rapporteur à l’ONU, où il combat les «vulture funds» et lors d’un voyage à Cuba, l’utopie politique réalisée.

Le film pose quelques jalons biographiques: naissance à Thoune dans une famille aisée qui a le mérite et le travail pour vertus cardinales, prise de conscience de l’injustice au contact des orphelins trimant dur dans les fermes alentours, départ à Paris. Et une vie de combats menés aux côtés des héros de la décolonisation et contre les oligarchies capitalistes. Aujourd’hui encore il stigmatise les dirigeants du monde qui ne sont que «les laquais, les mercenaires des multinationales». Et cite le poète Pablo Neruda: «Si nos ennemis cueillent toutes les fleurs, ils ne seront pas les maîtres du printemps.»

Le regard du Che


Sur une étagère, derrière son bureau, une photographie de Che Guevara, «mélancolique, ironique, pensif, déterminé… Il regarde tout ce que j’écris. Il est ma conscience politique». Il l’a rencontré en 1964. Lorsqu’il a voulu le suivre en Amérique latine où il allait porter la révolution, le Commandante a décliné, lui rappelant que chaque homme doit se battre où il est né. S’il l’avait suivi, Jean Ziegler serait sans doute mort en Bolivie et n’aurait pas écrit les seize livres, dont le fameux «Une Suisse au-dessus de tout soupçon», qui lui ont valu une renommée mondiale et la détestation foncière des ploutocrates helvétiques.

A Cuba, Jean Ziegler se sent comme un poisson dans l’eau. Il hume à pleins poumons l’air de la révolution accomplie, célèbre le système hospitalier (ironie du sort: il y fait un court séjour après un malaise et s’en réjouit presque…) et les coopératives agricoles. Son admiration pour le régime castriste frôle le mysticisme: il se recueille devant les Saintes Reliques, à savoir la civière qui a transporté le corps d’Ernesto Guevara, abattu en Bolivie. «C’est le sang du Che», souffle-t-il. Il ne peut voir ce qui cloche à Cuba: la pénurie, l’aspiration des jeunes générations à s’américaniser, la censure.

Le sourire d’Erica


A deux reprises, Nicolas Wadimoff intervient dans le film. Il interpelle Ziegler sur l’absence du multipartisme politique et d’une presse libre à Cuba. Le sociologue s’enferre dans le dogmatisme, invalide l’idée d’opinion publique, une force juste bonne à être manipulée par les pires fascistes, s’exclame: «La presse, on s’en fout! Tu as besoin de «La Tribune de Genève» pour vivre, toi?»

Au cours d’une vie consacrée à lutter contre l’impérialisme, Jean Ziegler a conclu quelques alliances douteuses avec des révolutionnaires devenus des tyrans, comme Laurent Gbagbo, président de la Côte d’Ivoire. Pressé de questions par le cinéaste, il esquive, refuse d’étaler sa mauvaise conscience, concède finalement qu’il n’aurait pas dû accepter certaines invitations de Khadafi, qui était «certainement un fou, mais pas un imbécile».

Il y a dans «Jean Ziegler, l’optimisme de la volonté» un formidable second rôle. Il est tenu par Erica Deuber Ziegler, la compagne du politologue. Cette professeure d’histoire de l’art et politicienne genevoise ne parle pas beaucoup. Elle observe. La caméra capte son regard, son sourire. Elle est le surmoi du sociologue. Elle dit le mot «pénurie» là où il voit de la poésie. Elle le ramène sur terre. La tendresse qui cimente les vieux couples dévoile l’homme derrière le combattant. L’homme qui conjure sa peur des ténèbres en montrant le cimetière où il veut reposer. Qui se révolte contre l’inéluctable en citant Sartre: «Toute mort est un assassinat.» Ziegler horripile les ploutocrates. Le film le révèle dans sa dimension humaine et fraternelle. Le public locarnais l’a ovationné.

Revoir Jean Ziegler dans l'Invité sur Tv5 monde.
©TV5monde