Il y a 50 ans, René Magritte s'absentait

A Bruxelles, non loin du musée Magritte, une pomme et un chapeau-melon. Ces deux accessoires du peintre, parmi d'autres,  identifient fortement une période de son oeuvre.
A Bruxelles, non loin du musée Magritte, une pomme et un chapeau-melon. Ces deux accessoires du peintre, parmi d'autres,  identifient fortement une période de son oeuvre.
(F.V./ TV5Monde)

A l'occasion du cinquantenaire de la mort du peintre surréaliste, la Belgique a lancé une Année Magritte. Plusieurs événements importants honorent son œuvre avec, notamment, une exposition majeure à Bruxelles. Au cours de sa vie, René Magritte n'aura jamais connu une telle unanimité pour son univers poétique.

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Le 15 août 1967, René Magritte s'éteint à son domicile à l'âge de 69 ans, victime d'un cancer du pancréas. On l'enterre au cimetière de Schaerbeek trois jours plus tard. Il n'y a pas foule pour lui rendre un dernier hommage. Ses amis les plus proches.

Son décès survient au cœur de l'été.

Sa disparition est évoquée sobrement dans la presse. Le journal Le Monde évoque "Une certaine facture rigoureuse, résolument traditionnelle, proche de l'académisme, mise au service d'une imagination habile à trouver les rapprochements les plus insolites entre des objets d'une banalité parfaite". Le quotidien du soir rappelle que " Lors d'un voyage aux États-Unis en 1963, il y avait été accueilli comme un des plus grands peintres du siècle."

Pourtant,  exception faite des dix dernières années de sa vie, l'artiste n'aura pas connu la fortune que valent aujourd'hui ses toiles. La dernière grosse vente a eu lieu le 28 février dernier chez Christie's à Londres.  La Corde sensible, réalisée en 1960,  a atteint (avec les frais) la somme de 14,4 millions de livres sterling soit 16,9 millions d’euros.
Record mondial en vente publique pour un tableau du maître.

Magritte a peint l'image d'un verre de champagne surmonté d'une couronne de nuages devant un paysage montagneux, en 1960. Il avait ensuite offert la toile en cadeau à sa femme.  D'une taille de 114 centimètres sur 146 centimètres, il s'agit de l'un des plus grands tableaux à l'huile de l'artiste.
Magritte a peint l'image d'un verre de champagne surmonté d'une couronne de nuages devant un paysage montagneux, en 1960. Il avait ensuite offert la toile en cadeau à sa femme.  D'une taille de 114 centimètres sur 146 centimètres, il s'agit de l'un des plus grands tableaux à l'huile de l'artiste.
(AP Photo/Frank Augstein,File)

 Magritte  ? Une valeur sûre dans le monde de l'Art.
L'artiste a peint  1200 toiles et près de 500 gouaches. Les oeuvres, qui étaient encore  accessibles aux collectionneurs au début des années 70,  ont connu une fantastique flambée des prix au cours des décennies suivantes.
Et le phénomène est allé crescendo.

Un homme devant une peinture de René Magritte intitulé «La magie noire», au musée Magritte à Bruxelles, en 2009. 
Un homme devant une peinture de René Magritte intitulé «La magie noire», au musée Magritte à Bruxelles, en 2009. 
(AP Photo / Yves Logghe)


L'empire des lumières était partie en 2002 pour près de 12,7 millions $ US.  En 2014, la maison Sotheby's  vend Le beau monde de Magritte pour 7,9 millions de livres, soit 12,9 millions $ US. 
Régulièrement, les sociétés internationales de ventes aux enchères nous annoncent des prix de vente qui explosent les estimations les plus optimistes. "Mais, tempère Charly Herscovici, héritier des droits moraux de l'artiste, on peut trouver une œuvre de Magritte à 100.000 dollars. Au sein de la Fondation Magritte que j'ai créée, un comité d'authentification des oeuvres se réunit deux fois par an et, oui,  il arrive que des œuvres réapparaissent..."
Avec aussi de nombreux faux. Mais c'est une autre histoire...

Georgette et René Magritte à différentes époques de leurs vies
Georgette et René Magritte à différentes époques de leurs vies
(DR)


Ah, il est bien loin le temps où René Magritte travaillait à la fabrique de papiers peints Peters-Lacroix à Haren !

C'était en 1922.

Avec Georgette, son épouse-muse-complice-modèle. Il fallait que l'argent rentre. Aussi, l'artiste consumait une grande part de son temps dans ce qu'il nommait "les travaux imbéciles", c'est à dire honorer les commandes d'affiches et de dessins publicitaires. Magritte ne vivra que très confortablement de son travail qu'à partir de 1958, au moment où le marché américain s'intéressera à son œuvre. Moins de 10 années avant de disparaître.

Photo du 20 mai 2009, portrait du peintre surréaliste belge Rene Magritte, à l'entrée du musée Magritte, à Bruxelles.
Photo du 20 mai 2009, portrait du peintre surréaliste belge Rene Magritte, à l'entrée du musée Magritte, à Bruxelles.
(AP Photo / Yves Logghe)

Un Magritte pour 125 euros


Dans la très complète (et indispensable) biographie que Michel Draguet lui consacre ("Magritte", éditions Gallimard, 2014), le directeur du "Musée Magritte Museum" nous apprend que l'artiste, en 1938, rêvait de calquer ses conditions financières sur  celles que connaissaient alors son confrère Salvador Dali.

Il écrivit au poète et mécène britannique Edward James, qui soutenait les artistes surréalistes.
Le marché que l'artiste imaginait alors était simple.
Contre une rente annuelle de 100 livres, Magritte proposait à ce généreux sponsor de choisir une de ses œuvres, n'importe laquelle,  réalisée au cours de l'année.

Edward James lui répondit sans détour : "Si tout d'un coup vous deveniez un mauvais peintre — rien n'est impossible — alors je serais en train d'acheter un tableau par an d'un "fabricant d'art" au lieu d'un artiste. Et ce serait la première fois que cela m'arrive".

La réponse, aussi brutale est-elle, a le mérite de la clarté.
On ignore comment Magritte perçu cette fin de non-recevoir. Par précaution,  peut-être par désœuvrement, sa femme Georgette conservera longtemps un emploi  à "La coopérative artistique", un établissement spécialisé dans la ventes de fournitures artistiques.

Un visiteur regarde le tableau <em>La Reproduction interdite</em> (1937) par Rene Magritte à la galerie d'art Kunsthalle à Hambourg, en Allemagne, le 5 octobre 2016. 
Un visiteur regarde le tableau La Reproduction interdite (1937) par Rene Magritte à la galerie d'art Kunsthalle à Hambourg, en Allemagne, le 5 octobre 2016. 
(Daniel Reinhardt / DPA via AP)


Au fait, combien coûte un Magritte en 1930 ? Une toile ou une gouache de petit format vaut alors  5000 francs belges (125 euros). L'artiste estime alors ses besoins annuels à 150.000 francs (3750 euros).
Toute son existence, au prix d'un vie réglée comme une partition, l'artiste travaille d'arrache-pied. 
"Aujourd'hui, précise Charly Hescovici, 90 % de son oeuvre est visible. Les collectionneurs privés acceptent de prêter certaines de leurs acquisitions. Paul Mc Cartney, qui fut un collectionneur de l'artiste dès les années 60 (le label original Beatle Apple Records est un hommage à Magritte, ndlr),  possède environ 25 toiles.  Mais la collection Magritte la plus complète se trouve à Houston. Il s'agit de la Menil Foundation".

Un univers faussement naïf

Une œuvre de René Magritte est immédiatement identifiable. Ce grand jongleur des évidences, acrobate de l'imaginaire,  possède un monde particulier, parfois inquiétant, où l'amateur trouve aisément ses repères. "Il y a de l’hypnotiseur chez ce
Boutique Magritte au musée éponyme, à Bruxelles
Boutique Magritte au musée éponyme, à Bruxelles
(F.V.)
peintre"  remarquait son ami Louis Scutenaire qui dira aussi : "Il cherche le réel tel qu’il est en souhaitant qu’il soit sublime."

L'utilisation d'objets usuels (œufs, pommes, clés, chapeau, parapluie,  chevalet, etc)  donne au public l'illusion d'une proximité, voire d'une complicité avec cet univers poétique, faussement naïf. Il était inévitable que les marchands s'emparent de cet univers étrange et accessible.

Il y a donc les contrats publicitaires et les produits dérivés, innombrables. Désormais, on trouve t-shirts,  cartes postales, miroirs et gadgets pour évoquer l'artiste.

A tous les prix.

Comptez un euro pour une carte postale, près de 20 pour un plateau "Art de la table" et plusieurs centaines pour une pomme verte en résine. A chaque vente, Charly Herscovici perçoit un pourcentage. Combien ? Mystère. Les sommes recueillis lui permettent de faire vivre sa Fondation qui organise ou soutient des expositions. Elle encourage également les recherches sur Magritte "en publiant des thèses de doctorat, des actes de colloques, de la correspondance".

Hélas pour lui, "le droit de suite" (4 % sur la vente d'une oeuvre et qui s'applique à chaque revente d’une œuvre à partir de 750 euros pour l'ayant droit),  ne s'applique pas aux Etats-Unis et en Angleterre, où ont lieu les plus grosses ventes de tableaux du maître. 
 
CHARLY HERSCOVICI
 
Charly Herscovici
Charly Herscovici
(capture d'écran)
Quand Georgette Magritte, veuve du peintre,  décède en 1986,  quatre légataires figurent sur son testament : les Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, le Centre Pompidou, le Musée des Beaux-Arts de Charleroi et... Charly Herscovici. Les établissements héritent d'oeuvres. Le jeune homme, alors âgé de 28 ans, hérite, lui,  des droits intellectuels, c'est à dire du droit de reproduction et droit moral. Un cadeau inattendu et qui récompense près de 10 ans de fidélité auprès de la veuve du peintre, quand il assurait auprès d'elle les fonctions de secrétaire. Il était alors étudiant en économie. Malgré les calomnies qu'il essuie depuis lors, en dépit d' un sens aigu pour dégainer ses avocats quand il estime ses droits bafoués, Charly Herscovici n'a jamais failli au devoir de mémoire envers celui  et celle qui l'ont fait roi. Il s'est battu pour que la sépulture de l'artiste au cimetière communal de Schaerbeek (Belgique) fasse l’objet d’une procédure de classement comme monument. En février 1998, il crée la Fondation Magritte et, avec  Michel Draguet, directeur général des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, il préside à la naissance du Musée Magritte Museum qui ouvre ses portes en 2009 grâce au soutien financier de GDF SUEZ
Un employé de Christie tient un tableau de Rene Magritte appelé «Souvenir de voyage» dans les salles d'enchères à Londres, le jeudi 20 novembre 2014.
Un employé de Christie tient un tableau de Rene Magritte appelé «Souvenir de voyage» dans les salles d'enchères à Londres, le jeudi 20 novembre 2014.
(AP Photo/Kirsty Wigglesworth)


Un avion Magritte


Et l'on trouve la signature Magritte à des endroits étonnants. 

Depuis le 21 mars 2016, un Airbus A320 de la flotte Brussels Airlines transporte ses passagers aux couleurs de l'artiste. La compagnie explique : " René Magritte ne pouvait pas manquer dans notre série dédiée aux icônes belges (après Hergé et un autre appareil aux couleurs du sous-marin requin de "Rackham le Rouge", personnage de Tintin, ndlr). Cet artiste surréaliste belge a laissé un héritage culturel important et dans son œuvre l’on découvre un lien particulier avec le ciel et le monde de l’aviation".

L'Airbus Magritte volera jusqu'en 2022.
L'Airbus Magritte volera jusqu'en 2022.
(capture écran)

On ignore ce qu'aurait pu penser Magritte de cette opération-communication, lui dont la toile L'oiseau de ciel était autrefois l'emblème de la Sabena (ancienne compagnie aérienne nationale belge). Mais il est vrai que l'artiste savait domestiquer les nuages.

Pour ce cinquantenaire, le musée Magritte estime que le nombre de visiteurs (actuellement 300 000 par an)  fera un bond d'au moins 20 pour cent.

​Magritte avait " le sentiment de vivre dans le mystère... Tout dans la vie évoque le mystère... ".
Il devinait certainement que son oeuvre lui survivrait.
En janvier 1967, à Paris, six mois avant sa mort, un journaliste lui parle des néo-réalistes, de la pop et de la résonnance que son oeuvre  provoque chez les jeunes. Magritte sourit : " Ils me disent on vous aime bien. Mais ils sont dans leur temps, le néon, les affiches, la technologie...

- Et vous ?

- Moi j'ai le sentiment d'être dans la vérité... "

Message reçu pour des millions de personnes dans le monde.

 

2017 ANNEE MAGRITTE
Le Musée Magritte de Bruxelles accueille l'exposition "Magritte et l'art contemporain". Pour l'occasion,  le lieu sera ouvert sept jours sur sept. À partir du 21 septembre, le célèbre monument de l'Atomium, emblème du patrimoine de Bruxelles depuis l'Exposition universelle de 1958, présentera notamment des œuvres iconiques de Magritte comme "Les Amants" (1928) ou encore "Le fils de l'homme" (1964). En outre, la ville côtière flamande de Knokke-Heist (nord de la Belgique) proposera  une excursion virtuelle sous un grand chapeau melon, le couvre-chef favori du peintre. Les curieux admireront aussi sa fresque "Le Domaine Enchanté" au casino local.

 





"Magritte" par Michel Draguet
Collection Folio
9,30 euros