Grand froid pour Wes Craven, maître de l'effroi.

Wes Craven, à Los Angeles, le 16 octobre 2010
Wes Craven, à Los Angeles, le 16 octobre 2010
(AP Photo/Matt Sayles)

Wes Craven est décédé d'un cancer du cerveau. Virtuose de l'émotion extrême, le réalisateur américain, maître du film d'horreur a donné ses lettres de noblesse à un genre cinématographique souvent méprisé par la critique. Le papa de Freddy Krueger avait 76 ans.

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Chaque année, on attendait le nouveau Craven comme on attend  un nouveau  cru. Paradoxe : plus il était piquant, limite vinaigre, plus on l'aimait. La qualité de ce nectar vénéneux, qui faisait frémir d'émotion, valait largement les cépages classiques. Et le public, mondial, fidèle, ne s'y trompait pas.

Combien d'ados ont sursauté à la découverte de telle scène ? Combien d'épaules protectrices masculines bienvenues pour y trouver refuge ?  En matière de drague,  Wes Craven était un facilitateur. Le bougre jouait de nos nerfs avec une virtuosité rare, tel un chef d'orchestre impeccable. Et inquiétant.
On en redemandait.
Mais quel parcours pour parvenir à cette maîtrise émotionnelle !

Enfant, l'abstinence cinématographique

Il était né le 2 août 1939, à Cleveland (Ohio). Contrairement à nombre de ses confrères, l'enfance du petit Craven fut tout, sauf celle d'un jeune cinéphile gavé de télévision et ingurgitant des Khéops  de pop-corn.  Ses parents,  baptistes, détestaient en effet le 7ème art.  Ecran noir pour celui qui allait devenir le maître de nos nuits blanches.

Même abstinence cinématographique pendant des années d'étude au Wheaton College, où  le jeune homme étudie l'anglais et la psychologie. Il confiera au Times en 2010 : "Dans ce collège chrétien, vous étiez expulsé si vous étiez vu dans une salle de cinéma. C'était ridicule. ". Lesté de son diplôme en philosophie, le voici professeur à Potsdam dans l'Etat de  New York. C'est là-bas qu'il découvre le cinéma, en réalisant quelques courts-métrages avec ses étudiants. Un amour-passion qui le fait  démissionner de son poste d'enseignant.  Il s'initie au montage, cet art du rythme, puis rencontre en 1972 Sean Cunningham, producteur, qui signera plus tard le cultissime "Vendredi 13".

<em>"La Dernière maison sur la gauche a été très mal reçu en Amérique. Les gens étaient pour la plupart scandalisés. J’ai eu le plus grand mal à garder les copies du film intactes tellement les distributeurs, les responsables de salles de cinéma, les projectionnistes ou mêmes certaines institutions religieuses voulaient les confisquer pour en couper les scènes les plus choquantes !</em>" confiait-il à Luc Lagier, en 2010
"La Dernière maison sur la gauche a été très mal reçu en Amérique. Les gens étaient pour la plupart scandalisés. J’ai eu le plus grand mal à garder les copies du film intactes tellement les distributeurs, les responsables de salles de cinéma, les projectionnistes ou mêmes certaines institutions religieuses voulaient les confisquer pour en couper les scènes les plus choquantes !" confiait-il à Luc Lagier, en 2010
(capture d'écran)

Truffaut, Godard parmi ses influences


Celui-ci  l'incite à passer à la réalisation. Ce sera La Dernière Maison sur la gauche, qui remporte un certain succès et, surtout, qui lui apporte l'encouragement nécessaire à poursuivre dans cette voie. En dépit des critiques, souvent virulentes : " Les critiques ont écrit que le film était de la merde et je me suis fait traiter de pervers, de malade mental et j’en passe… J’ai vu nombre de mes amis de l’époque commencer à se détourner de moi allant même jusqu’à refuser que je me trouve dans la même pièce que leurs enfants. J’ai alors compris comment fonctionnaient les gens qui n’aiment pas le cinéma d’horreur. Ils se construisent un monde clos, hermétique, « pur » et si vous n’entrez pas dans ce monde, si vous défendez d’autres valeurs, d’autres formes artistiques, ils vous attaquent avec la plus grande violence afin de préserver leur bulle. Et c’est quelque chose avec laquelle j’ai dû vivre pendant des années. Bref, inutile de vous dire qu’être réalisateur de films d’horreur au début des années 70 n’avait rien de glorieux et on ne se bousculait pas pour venir vous féliciter pour votre travail."

Parmi ses influences majeures, il reconnaîtra sur Arte  "Les films de la Nouvelle Vague française, Truffaut, Godard… Il y a eu tellement de grands films au même moment, avec un style si libre, proche du documentaire. N’étant jamais allé dans une école de cinéma, ces films ont constitué mon seul et unique apprentissage ! On pouvait enfin se dire : « moi aussi je peux faire des films ». Evidemment plus tard, on se rend compte que ce n’est pas aussi simple que ça, mais ces films ont déclenché quelque chose en moi. Tout m’y paraissait plus naturel : la ville, le sexe, la nourriture… tout me semblait vrai !" Et parmi les réalisateurs  de films d'horreur qui avaient déjà un nom :
 "Le seul film de genre que j’avais vu était La Nuit des morts-vivants. D’une certaine façon, le film de George Romero m’a ouvert les yeux, il m’a montré comment on pouvait raconter une histoire effrayante tout en y injectant des éléments personnels et même un contenu politique."

L'emprise des ténèbres
(Bande Annonce du film l'Emprise des Ténèbres)

L'inspiration grâce aux rêves


Chez nos confrères de la RTBF, pour le magazine Cargo de nuit, en 1988, il livrera quelques pistes sur ces sources d'inspiration, la lecture des journaux et ses propres rêves.  Le professeur de psychologie savait toute l'importance de la vraisemblance des situations avec ses acteurs pour créer un effet miroir,  toujours orienté vers la peur,   avec les spectateurs.

Et rien n'était laissé au hasard. A l'occasion de la sortie de son  film "The serpent and the rainbow" (L'emprise des ténèbres)  il précise : "Dans le cas de ce film, j'ai dû être prudent car je devais savoir si mon rêve était haïtien ou non. Et si ce n'était pas un rêve haïtien, je ne l'utilisais pas.  Je me suis mis à rêver d'Haïti en m'immergeant dans cette culture". 5 ans plus tard, il réalise La colline a des yeux, qui s'inspire de documentaires sur la guerre du Vietnam : "Avec la guerre du Vietnam a commencé l’ère du soupçon et de la méfiance envers le gouvernement américain. C’est vrai que tous les jours, on pouvait voir à la télévision des reportages sur le Vietnam, des films documentaires tournés en 16 mm, caméra à l’épaule, dans un style très direct. On y voyait d’un côté une super puissance américaine mettant le feu à tout un pays en utilisant des B-52’s et du Napalm et de l’autre des guérilleros en sandales. En plus, toutes ces images n’étaient pas du tout censurées par les autorités. Alors elles ont inévitablement déteint sur nous."

Le film, ultra-violent,  évoque librement une histoire sordide au XVIIème siècle, en Ecosse, celle  celle de Sawney Bean, fameux tueur en série et discret cannibale qui, pendant 25 ans,  tua les voyageurs dans une grotte avec une sauvagerie inouïe. Gros succès. Suivront La Ferme de la terreur (1981) avec Sharon Stone et La Créature du marais (1982), deux échecs.

"Le cinéma d’horreur reflète les cauchemars d’une société."
"Le cinéma d’horreur reflète les cauchemars d’une société."
(capture d'écran)

Faire voler le mensonge des idéaux

En 1984, pour Freddy, il  repère un certain Johnny Depp, débutant qui court le cachet,  et le fait jouer dans ce qui sera rapidement un film culte. L'argent rentre enfin, la reconnaissance est là. La saga Freddy comptera 7 volets. L'histoire est celle d'un dément,  brûlé à vif, qui cherche vengeance en tuant des adolescents (es) pendant leur sommeil. Le public en redemande.

Mais pourquoi donc l'Amérique adore ouvertement ces films d'horreur ? Le réalisateur avance une explication : "Personne n’est tout à fait innocent dans l’Histoire de l’Amérique et c’est l’un des thèmes que j’aime explorer en faisant des films d’horreur. Un ami réalisateur européen me disait récemment qu’en Europe, ils étaient très énervés contre les Américains en raison justement de cette innocence que nous affichons tout le temps. Et c’est vrai que c’est une forme de mensonge puisque le monde n’est évidemment pas innocent. C’est une idée assez dérangeante qui explique que les réalisateurs de films d’horreur, sans que ce soit forcément volontaire, fassent des films politiques où ils affirment avec violence que nous, américains, ne sommes décidément pas si innocents. En décrivant des personnages confrontés à des situations extrêmes, primaires, viscérales, ces films d’horreur font voler en éclats le vernis et le mensonge des idéaux."

Affiche du film Scream
Affiche du film Scream
(capture d'écran)


la saga des Scream, le tueur masqué, achève d'asseoir sa notoriété. Et relègue aux oubliettes ses différentes tentatives cinématographiques pour chercher, malgré tout, à quitter le genre qui fit sa gloire. Ainsi, "La musique  de mon coeur", sorti en 1999 avec Meryl Streep, ne rencontrera qu'un succès d'estime.

Modeste et lucide,  maîtrisant parfaitement son art, Wes Craven confiait à Luc Lagier en 2010 : "La seule chose que je veux transmettre, c’est la notion de respect. Ne pas céder à la facilité, proposer des films exigeants, ne jamais installer mon spectateur dans une sorte de routine, de confort, je veux le contester, le bousculer. J’essaye sans cesse de dire à mon public : « oui, il y aura dans mon film des scènes de peurs, du gore, des éviscérations, mais j’essayerai de vous proposer dans le même temps une réflexion plus large et plus stimulante ». C’est pour moi une question de loyauté envers lui et de respect."

Mission accomplie.