A Liège, la Cité Miroir déroule deux siècles de conquêtes sociales

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En bord de Meuse, Liège n’en finit pas de montrer toutes ses facettes culturelles. Avec sa nouvelle Cité  Miroir et une des grandes expositions permanentes qu’elle y accueille aujourd’hui, la belle ville wallonne, très attachée à son passé industriel prestigieux, donne à voir son implication majeure dans les avancées sociales et politiques européennes, depuis le 19 ème siècle jusqu’à nos jours. Visite guidée.

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Imaginez, en plein centre de Liège, une piscine de 80 mètres de longueur, sa petite piscine, ses gradins, surmontés d’une voûte-verrière, et bénéficiant d’un environnement de loisirs, construits à partir de 1938. Les congés payés viennent d’être accordés aux travailleurs.

Après de très belles heures qui dureront près de 60 ans, les Bains et Thermes de la Sauvenière sont abandonnés avant de faire l’objet, de la part des pouvoirs publics, d’un plan de réhabilitation ambitieux, confié à l’architecte Pierre Beugnier. Baptisé Cité Miroir, le bâtiment se fait lieu de débat, d’éducation et de culture au travers de salles d’expositions, de spectacles. Et, plus original encore, pôle de référence dédié à la citoyenneté et  à la mémoire, au travers des manifestations qui s’y déroulent et des personnalités auxquelles les espaces sont dédiés, comme Rosa Parks ou  Stéphane Hessel ...

©CAL Liège

 En juillet 2015, le Forum Mondial de la Langue Française y avait installé ses pénates. Il y a peu Christiane Taubira, à peine sortie de sa charge ministérielle à Paris,  faisait vibrer ses murs et ses auditeurs venus en masse dans une région de Belgique où la France est aimée et admirée, au point que le 14 juillet y est davantage fêté que la Fête nationale belge. Elle visitait au passage le nouveau parcours permanent que le Centre d’Action Laïque de la Province de Liège a installé à la Cité Miroir, sur le thème de la lutte et de l’émancipation des travailleurs.

Une exposition destinée aux scolaires, pour que les jeunes prennent toute la mesure, en images, en scènes reconstituées, des conquêtes sociales obtenues par leurs aînés. Mais aussi une pérégrination proposée au grand public pour qu’il se souvienne ou qu’il prenne la mesure de l’implication de Liège et de sa région dans les combats menés pour l’égalité, pour les avancées politiques, pour l’émancipation individuelle et collective.

Haut de forme ou casquette ? Le diable n’est pas dans les détails…

Grâce au talent de Philippe Torreton, qui s’est investi avec conviction dans l’introduction filmée du parcours, ainsi qu’à des visuels animés, une série de clichés sur les supposés bienfaits de l’austérité et des sacrifices demandés aux travailleurs et sur la « normalité » des inégalités sont d’emblée battus en brèche.

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Le visiteur est alors plongé dans les images choc de la vie prolétarienne, avec ses enfants embrigadés dans les mines de charbon et les filatures, avec ses ouvriers plongés dans des univers industriels suffocants et assourdissants, avec ses familles entassées dans des maisons souvent insalubres.

L’évolution des conditions de vie fait l’objet de synthèses efficaces, qui ne font pas l’impasse sur les graves problèmes de l’alcoolisme utilisés pour justifier les discours moralisateurs et paternalistes. Le visiteur parcourt les étapes qui ont mené à l’instruction obligatoire, au suffrage universel, à l’organisation syndicale, à l’émancipation des femmes, aux politiques publiques successives de régulation, de législation, de plans de soutien économique, variables selon les coalitions sorties des urnes. Il s’arrête sur la politique coloniale conduite par la royauté et les capitalistes en Afrique, sur les migrations organisées, sur les grandes grèves qui ont secoué le pays.

Avec, au-delà des archives cinématographiques et photographiques, la volonté des commissaires de l’exposition d’émailler le parcours de quelques objets symboliques : pavés, calicots, canne et haut de forme, jusqu’à la reconstitution, plus vraie que nature, d’une Maison du Peuple, avec son zinc, ses publicités pour les coopératives, ses annonces de la commémoration de la Commune de Paris et ses affiches de 1er Mai. La volonté aussi de relier l’histoire faite de prospérité, de crises, de luttes, de déclins économiques, de reconversions, d’avancées, à la situation d’aujourd’hui,  telle qu’elle se construit à Wall Street, dans les instances européennes, dans les multinationales et autres lieux de pouvoirs.

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Faire le postulat des bienfaits d’une société plus égalitaire

"En lutte. Histoire d’émancipation" est une exposition  accessible aussi bien aux adolescents qu’aux adultes, qui se parcourt en un peu plus d’une heure, avec une curiosité qui ne faiblit jamais.

La pédagogie et l’efficacité  dont elle témoigne s’expliquent par la qualité de l’expertise à laquelle les organisateurs ont fait appel, à savoir celle des historiens de l’Institut d’Histoire Ouvrière, Economique et Sociale  (IHOES) de Seraing. Des historiens archivistes qui ont rédigé, en marge de la manifestation, un ouvrage collectif  intitulé "A la conquête de nos droits", véritable somme d’informations, d’analyses, d’illustrations sur l’histoire économique, politique, sociale et philosophique du pays, parcourue à travers les prismes de la démocratie, de l’éducation, des effets des 2 grandes guerres, de la construction des grands empires industriels qui ont porté haut l’image de la petite Belgique (métallurgie, chimie, textile, verrerie, etc).


Prismes aussi  de l’organisation des travailleurs et de la création de la sécurité sociale, des flux migratoires, de la construction européenne, de l’impact du capitalisme mondial, des questions linguistiques nées peu de temps après la naissance de ce jeune royaume voulu par les grandes puissances voisines,  et enfin des réformes successives de l’Etat vers toujours plus de fédéralisme.
 
Le public pourra, tant qu’il est à Liège, visiter une autre exposition permanente, baptisée "Plus jamais ça !" , dans le droit fil de la vocation éducative de l’association hébergée à la Cité Miroir,  « Les Territoires de la Mémoire ».
Ici, avec pour guide la voix de Pierre Arditi,  il s’agit d’établir le lien entre l’horreur nazi, celle des camps de concentration, et la résistance qu’il est impérieux d’exercer aujourd’hui face aux idées liberticides et aux nouvelles formes de la barbarie. Autre parcours donc, que viennent compléter la fréquentation, dans les mêmes lieux, de la Bibliothèque George Orwell, et la découverte du travail d’édition mené par l’association, ainsi que  des outils pédagogiques proposés aux enseignants, dont certains sont le fruit de collaborations avec le réseau français Canopé. (www.territoires-memoires.be)
 
En offrant à voir  "En lutte. Histoire d’émancipation", en donnant la parole à ceux qui « ont oeuvré à une société plus juste et plus solidaire », le Centre d’Action Laïque liégeois poursuit l’ambition de convaincre chaque citoyen de choisir un comportement visant au bien vivre ensemble, de « redonner du souffle à notre capacité d’agir ». Belle ambition !

En lutte. Histoires d’émancipation,  à la Cité Miroir.