Littérature : Michel Tournier n'est plus

Michel Tournier, chez lui, en décembre 2014
Michel Tournier, chez lui, en décembre 2014
(Capture d'écran)

L'écrivain est décédé lundi soir à l'âge de 91 ans, chez lui, entouré de ses proches, à son domicile de Choisel, dans les Yvelines. Il restera comme l'un des plus grands auteurs français de la seconde moitié du XXe siècle. 

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Son oeuvre ne comporte que neuf romans, quelques essais et une poignée de recueils de nouvelles mais ses ouvrages occupent une place singulière dans la littérature.

Michel Tournier était né à Paris en 1924. 
Son père est directeur général du Bureau international des éditions de musique (B.I.E.M.) chargé de la gestion des droits d'auteur de la musique enregistrée et sa mère est une ancienne universitaire germaniste.

Etudiant à la faculté de droit et de lettres, il soutient un DES de philosophie à la Sorbonne. En 1946, il obtient d'être l'un des premiers Français à retourner en Allemagne et, jusqu'en 1949, il travaille à l'Université de Tübingen. De retour en France, il prépare son agrégation de philosophie, mais il n'est pas admissible.
Cet échec déterminera grandement sa vie future.
Il entre alors à la radio française comme producteur et réalisateur puis il devient attaché de presse à Europe 1.

Michel Tournier en 1981
Michel Tournier en 1981
(capture d'écran)


Il publie à 42 ans  Vendredi ou les Limbes du Pacifique (1970). Ce premier roman, qui revisite le mythe de Robinson, connait un succès immédiat. L'ouvrage obtient le Grand Prix de l’Académie française.
En 1971, cet admirateur de Flaubert réécrit une version pour les enfants : Vendredi ou la vie sauvage. Ce roman vaudra à son auteur une rente inépuisable. Au programme des manuels scolaires, livre de chevet de toutes les générations présentes et qui suivront, le roman se vendra à 7 millions d’exemplaires.

Trois ans plus tard paraît Le Roi des Aulnes. Michel Tournier obtient alors le prix Goncourt, attribué à l’unanimité. Ecriture cristalline, style limpide où est infusée une dose de magie,  la plume de Michel Tournier est immédiatement reconnaissable. " Mon propos, écrit-il, n'est pas d'innover dans la forme, mais de faire passer au contraire dans une forme aussi traditionnelle, préservée et rassurante que possible une matière ne possédant aucune de ces qualités. " (Le Vent Paraclet, 1977).
Son public de fidèles augmente sans cesse. En quelques années à peine, il s'est imposé tranquillement  dans la cour des très grands.
On songe à lui pour le Nobel de littérature.
Il le manque de peu.

Michel Tournier
Michel Tournier se raconte. Un film de Michel Ribowski
Si l'écrivain, affable, ne prisait guère les plateaux télé, il ouvrait volontiers son coeur dans les écoles, à la rencontre des élèves mais aussi à de nombreux journalistes.

Morceaux choisis :

Pour connaître la beauté du monde, voyagez !

"Si vous avez un enfant, donnez-lui une seconde patrie, envoyez-le le plus souvent possible au même endroit. Il doit avoir un pied en Angleterre, au Portugal, aux Etats-Unis ou en Italie, qu'il y creuse son trou, qu'il y ait des amitiés, en tout cas des souvenirs d'enfance. Moi, j'ai eu de la chance, malgré leurs origines franchouillardes - mon père s'appelait Tournier et ma mère Fournier - mes parents m'ont élevé dans la germanistique, ce qui m'a immensément enrichi. Historiquement, c'était catastrophique, car il y a eu le nazisme, la guerre, la défaite, l'Occupation, bref, l'horreur. D'ailleurs, mon père, qui avait été mobilisé en 1914 - sa "gueule cassée" en témoignait - et qui parlait la langue de Goethe à la perfection, n'a plus prononcé un seul mot d'allemand à partir de l'ascension de Hitler. Mais nous, avec mes frères et soeur, nous allions passer nos vacances à Fribourg-en-Brisgau, dans un foyer d'étudiants catholiques. Puis, au lendemain de la guerre, je suis parti suivre des études de philosophie à Tübingen, où j'ai fait venir mon ami Claude Lanzmann d'ailleurs, grâce à un ordre de mission militaire, seule façon d'y demeurer. J'y suis resté quatre ans. Cela m'a coûté l'agrégation de philosophie."

L' amour

«Il y a un signe infaillible auquel on reconnaît qu'on aime quelqu'un d'amour, c'est quand son visage vous inspire plus de désir physique qu'aucune autre partie de son corps.»

Vendredi ou la Vie sauvage ? Une rente !

"Oui, c'est une rente ! Il s'est vendu, depuis quarante ans, à plus de 7 millions d'exemplaires. Je me considère comme un écrivain classique, puisque je suis lu dans les classes ! Pourtant, je n'écris pas pour les enfants, j'écris simplement de mon mieux, avec un idéal de limpidité, de brièveté et de proximité du concret. Etant donné que les Français ne lisent plus, je me dis parfois - ce qui me remplit de crainte et de fierté - qu'ils seront de plus en plus nombreux à n'avoir lu qu'un seul livre : celui-là."

François Mitterrand


"On avait un vrai différend, oui, sur l'Allemagne de l'Est. Je m'y étais rendu - j'y étais publié - ce n'était pas habitable, c'était la misère organisée. Mitterrand, lui, n'y avait jamais mis les pieds, mais il avait peur de l'Allemagne réunifiée, la RDA constituait donc pour lui un affaiblissement inespéré de la puissance allemande (...)

"Il est venu quatre fois durant son premier septennat, de son propre chef, en quelque sorte. J'avais été convié un 14 Juillet à l'Elysée. Au cours du cocktail, on me présente à Mitterrand, qui me dit : "Il paraît que vous habitez dans la campagne proche. Bon, si vous m'invitez, je viens." Deux mois plus tard, coup de fil du secrétariat de l'Elysée : "Le Président demande s'il peut venir déjeuner tel jour." J'ai prévenu ma voisine, qui a préparé un déjeuner très simple. C'était incroyable, son hélicoptère s'est posé dans un champ à proximité. Là l'attendaient une voiture, la gendarmerie..."
 

«La vieillesse ?  On ne baise plus ! "


«La vieillesse, c'est moche, salement moche. Préparez-vous, jeunes gens ! On ne mange plus, on ne dort plus, on ne baise plus… Mon passé m'est devenu de plus en plus présent, envahissant. On devrait mourir plus tôt. (...) Je passe beaucoup de temps au téléphone avec mes vieux amis, tant d'entre eux sont déjà partis… Je lis, j'écris lentement, je regarde la télévision, essentiellement les chaînes allemandes et Eurosport, non pas pour le football, ce sport de manchots, mais pour les athlètes, les corps, les gambettes musclées des joueuses de tennis. (...) Je regrette seulement de ne plus pouvoir longer la mer, à marée basse, sentir mes pieds dans l'eau sableuse et scintillante et respirer l'odeur entêtante des mollusques."
 

La foi

"On ne peut pas dire que j'aie la foi, mais je suis chrétien: j'ai été fabriqué comme ça, et élevé avec un pied en Allemagne. Ça fait partie de moi, et je relis toujours la Vulgate."

Le Paradis

« Une idée pour le paradis : après ma mort, je suis placé devant un panorama où toute ma vie est étalée dans les moindres épisodes. Libre à moi de revenir sur celui-ci ou celui-là et de le revivre (…). C’est que je suis dévoré de nostalgie et de regret en me souvenant de scènes de ma vie auxquelles je n’ai pas accordé l’attention qu’elles méritaient. »


sources :

- entretien de l'Express réalisé par Marianne Payotet  publié le 19/05/2010

- Journal extime (Gallimard)

- Tournier : «Mon passé m'est devenu de plus en plus présent » Article du Figaro de Thierry Clermont (6/10/2011)



Michel Tournier

19 décembre 1924 : Naissance à Paris. 

1945-1949 : études de philosophie à l’Univesité de Tübingen, où il rencontre Gilles Deleuze

1962 S'installe à Choisel. 

1967 Publie Vendredi ou les Limbes du Pacifique. Grand prix du Roman de l’Académie

1968 Crée avec Lucien Clergue les Rencontres internationales de la photographie d'Arles. 

1970 :Le Roi des Aulnes, couronné par le prix Goncourt à l'unanimité. Michel Tournier devient membre de l’académie Goncourt deux ans plus tard

1975 Publie Les Météores

1985 : La Goutte d’or

2006 Publie Les Vertes Lectures.

2009 : démission de l’académie Goncourt