Culture

Paris célèbre le Front Populaire avec ses plus grands photographes

FRANCE. Paris. Place de la Bastille. Manifestation du Front populaire, 14 juillet 1936.
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FRANCE. Paris. Place de la Bastille. Manifestation du Front populaire, 14 juillet 1936.
 
 
© Robert Capa / International Center of Photography / Magnum Photos

Capa, Cartier-Bresson, Ronis, Doisneau, Chim, Kertész… En 1936, ils avaient entre 20 et 30 ans, ils étaient politiquement très engagés et partaient sur les routes de France et dans les rues de Paris avec leur appareil photo et leur musette en bandoulière. Parmi les 22 photographes qui ont immortalisé le Front Populaire, ils sont une belle poignée à avoir laissé des clichés mythiques. L’Hôtel de Ville de Paris les a accrochés à ses cimaises et y ajoute d’autres documents exceptionnels. Une exposition incontournable.

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En cette année de commémoration du 80 ème anniversaire de l’avènement du Front Populaire, sous la houlette de personnalités restées dans tous les esprits, comme Léon Blum, Maurice Thorez, mais aussi Jean Zay, Pierre Cot et Léon Lagrange notamment, la presse française s’amuse de l’union - retrouvée ! - qui semble régner entre les différentes composantes de la gauche pour rendre hommage aux anciens.
 
Plus intéressante est la démarche des historiens et politologues que Le Monde a réunis dans un Hors Série publié en marge de la captivante exposition que propose, en accès libre, la Ville de Paris jusqu’au 23 juillet prochain. Une démarche qui a présidé aussi aux choix opérés par Françoise Denoyelle, commissaire scientifique de la manifestation, et historienne de la photographie.
 
Fête du Front populaire. Stade Buffalo. Montrouge (Hauts-de-Seine), 14 juin 1936.
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	Photographie de Gaston Paris.</div>
Fête du Front populaire. Stade Buffalo. Montrouge (Hauts-de-Seine), 14 juin 1936.
Photographie de Gaston Paris.
© Gaston Paris / Roger-Viollet
Les fils conducteurs qui interviennent ici sont à la fois chronologiques et thématiques, le parcours proposé au visiteur s’appuyant principalement sur les photographies puisées dans les archives d’agences de presse, de syndicats, de partis et dans les fonds des photographes eux-mêmes. Font aussi partie de l’exposition des affiches, des journaux et revues, des objets et la projection d’extraits de films entrés depuis dans l’histoire du cinéma. De quoi donner chair et mouvement à une période de l’histoire du 20eme siècle devenue d’autant plus emblématique que la menace du fascisme, la montée d’Hitler et de Mussolini, sans parler de Franco, aux frontières de la France, et les « bruits de bottes » de la seconde guerre mondiale venaient, alors, mordre sur les politiques pacifistes que d’aucuns cherchaient à développer.
 
Les photographes, on l’a dit, sont les stars de cette exposition. Leur travail constitue une mosaïque inégalée de toutes les composantes de l’histoire du Front Populaire. Avec, d’abord, en 1934, des clichés montrant les émeutes provoquées par les milices et factions de l’extrême droite, l’Action Française notamment se déchaînant contre le Parlement et les communistes, dont plusieurs furent tués lors d’affrontements. Avec ensuite le suivi, pas à pas, du rapprochement des socialistes et des communistes, dans les tribunes et ailleurs. La signature d’un pacte anti-fasciste va déclencher une série de victoires électorales qui aboutiront, à l’issue des élections d’avril 1936, à la constitution d’un gouvernement d’union sous la férule de Léon Blum devenant président du conseil. Puis aux Accords de Matignon et à la dissolution des ligues d’extrême droite.
 
La politique volontariste de la gauche est en marche et donnera des avancées sociales majeures.

La mer, en vrai !

Aux grèves qui ont suivi l’avènement du Front Populaire, illustrant l’impatience du peuple, Léon Blum va répondre par la mise en œuvre du programme d’union de la gauche : augmentation significative des salaires, surtout pour les jeunes travailleurs ; instauration des congés payés ; semaine des 40 heures ; liberté syndicale et conventions collectives. Puis viendront les allocations de chômage et allocations familiales, les retraites…
 
Les photographes d’alors s’en donnent à cœur joie et livrent à des revues comme Vu, Regards ou Voilà, des reportages qui illustrent les occupations d’usines, une première pour le patronat. La joie qui y règne : on danse, on tape la carte, comme ces grévistes sur le toit des Galeries La Fayette, munis de chapeaux marrants faits avec des journaux. Ils suivent les sorties d’ateliers des petites mains de chez Chanel ou Patou et les défilés dans les rues, sous la bannière de la CGT, des concierges et des femmes de ménage. Des défilés où il arrive de voir des manifestants brandir les portraits de Voltaire, de Zola, de Signac ou de Jules Vallée ! Ils saisissent la ferveur qui s’empare des participants aux Assises de la Paix et de la Liberté qui se tiennent au Vélodrome Buffalo à Montrouge : magnifique cliché de Gaston Paris montrant une enfant qui brandit le poing devant unebâche reproduisant la fameuse « Marseillaise » de Rude, réalisée pour l’Arc de Triomphe.
 
Fête de l’Humanité.
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	Une milicienne républicaine espagnole.</div>
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	Garches (Hauts-de- Seine), 1936.</div>
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	Photographie de Marcel Cerf (1911-2010).</div>
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	Bibliothèque historique de la Ville de Paris.</div>
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Fête de l’Humanité.
Une milicienne républicaine espagnole.
Garches (Hauts-de- Seine), 1936.
Photographie de Marcel Cerf (1911-2010).
Bibliothèque historique de la Ville de Paris.
 
 
© Marcel Cerf / BHVP / Roger-Viollet
Ils montrent la France au travail avec ces héros des temps modernes que sont les soudeurs à l’arc ou les porteurs de rails, une image qui ira illuminer le Pavillon de la France à l’Exposition Universelle de New York en 1939. Ils sillonnent les quartiers populaires des villes. Ils furètent sur les plages (les travailleurs s’y allongent tout habillés ou découvrent les joies du maillot de bain), dans les auberges de jeunesse et les cafés concerts.
 
Nombre de ces jeunes as de l’objectif sont originaires de Hongrie (Capa, Kertész,
Kollar), de Pologne (Seymour, dit Chim), d’Allemagne (Stein), de Roumanie (Lotar), d’Ukraine (Lévin, Mirkine), de Russie (Lipnitzki), de Saïgon (Savitry) et ils ont dû souvent quitter leur pays natal, ce qui les rend d’autant plus attentifs aux valeurs de la République, aux vertus de la démocratie. Avec leurs camarades français (Cartier- Bresson, Doisneau, Ronis, Jamet, etc) ils bénéficient de l’essor de la presse illustrée qui n’a pas encore de concurrent en terme d’image. Et ils cultivent le compagnonnage au travers de l’Association des Ecrivains et Artistes révolutionnaires, dont la section photographique est présidée par Louis Aragon. Certains d’entre eux participeront de près à la production cinématographique. L’exposition de l’Hôtel de Ville de Paris donne d’ailleurs à voir et à entendre des extraits de quelques-uns des chefs d’œuvre de Jean Renoir, de Julien Duvivier. Ah !quand Jean Gabin chante « se promener au bord de l’eau » dans  La Belle Equipe  au milieu de ses camarades chômeurs lancés dans la renaissance d’une guinguette. Et que dire aussi du film de propagande lancé grâce à une souscription du PCF,  La vie est à nous, confié à Jean Renoir.
 
Le cinéma devra beaucoup à Jean Zay, ministre de l’Education Nationale (il la réformera en profondeur) et des Beaux-Arts, auquel les historiens attribuent la mise en place de la première politique culturelle digne de ce nom.

La « force tranquille » de Léon Blum

Le Front Populaire, c’est aussi l’époque de la montée en puissance de la radio : dans un discours prononcé sur les ondes en 1936, Léon Blum évoque déjà « la force tranquille » de l’union de la gauche. C’est aussi celle de la chanson. Toutes les classes sociales d’alors fredonnent les grands airs de Charles Trenet, ont les yeux brillants en écoutant la voix de velours de Tino Rossi rendant hommage à la belle Marinella et accompagnent Maurice Chevalier quand il entonne « Y a d’la joie ». Sans compter toutes les chorales amateurs qui fleurissent aux quatre coins de l’Hexagone. Un volet que l’exposition évoque avec bonheur.
 
1936 et la guerre civile en Espagne constituent un espace particulier dans l’exposition parisienne. La France, qui craint la contagion, ne volera pas officiellement au secours des insurgés. Pourtant, les photographes, à commencer par Capa, n’auront pas épargné leurs efforts pour éveiller la solidarité. Ils sont allés à la rencontre de Picasso qui est en première ligne. Et notamment d’ André Malraux qui, à la tête de son escadrille internationale, jettera dans l’action des avions français, des Potez, soustraits à la non- intervention par … le ministre de l’air Pierre Cot, membre du Parti Radical. Tout un symbole.
 
Lucienne sur la grille de l’auberge
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	Auberge de jeunesse de Villeneuve-sur- Auvers, 1937</div>
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Lucienne sur la grille de l’auberge
Auberge de jeunesse de Villeneuve-sur- Auvers, 1937
 
 
© Pierre Jamet © collection Corinne Jamet
Le visiteur de l’Hôtel de Ville dont la curiosité aura assurément été titillée par tous les documents vus ici, les frises chronologiques (les 5 grandes dates de l’union de la gauche étant 1789, 1936, 1945, 1968 et 1981), les mises en perspectives thématiques, trouvera un prolongement à sa (re)découverte des enseignements de la période 1934-1938 et des changements imprimés par le Front Populaire, en se procurant le Dossier hors-série publié par le quotidien Le Monde pour l’occasion, parmi une abondante bibliographie, disponible à la librairie de l’exposition.
 
On se souviendra que Henri Barbusse, créateur de ce grand quotidien, avait été un des plus fidèles soutiens de Léon Blum. Parmi les nombreuses études sollicitées, celle de  l’historien Alain Bergounioux, qui explique, sur les traces de la philosophe Simone Veil, à quel point le Front Populaire a permis au monde ouvrier de trouver sa place dans la tradition démocratique et sociale de la France. Celle aussi de l’économiste Pierre Bezbakh qui compare les décisions de la France à celles instaurées en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis et explique pourquoi Léon Blum et son équipe, contraints au réformisme et bridés par un environnement complexe, n’ont pas pu enrayer la fuite des capitaux et redresser la compétitivité du pays, tout en engrangeant des avancées sociales toujours actives aujourd’hui. La personnalité de Léon Blum, son charisme, les haines qu’il a suscitées (en tant que juif surtout), les espoirs qu’il a incarnés, son féminisme concret, avec notamment la nomination de 3 femmes Secrétaires d’Etat dans son gouvernement, sont analysés. La question des colonies, où le Front populaire avait éveillé des espoirs d’indépendance ou d’égalité, y est étudiée. Celle aussi de l’immigration, particulièrement significative en France à l’époque, confrontée à la crise.
 
L’exposition de l’Hôtel de Ville fait par ailleurs l’objet d’une programmation très riche, de débats, conférences et projections. Bref, une commémoration qui fera date.

Hôtel de Ville de Paris – Salle Saint-Jean
5, rue de Lobau, Paris 4e.
Jusqu’au 23 juillet 2016.
Entrée libre du lundi au samedi, de 10h00 à 18h30.

Manifestation du 14 Juillet de la Bastille à Vincennes.1935.
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	Photographie de Fred Stein</div>
Manifestation du 14 Juillet de la Bastille à Vincennes.1935.
Photographie de Fred Stein
© fredstein.com