A Paris, le squat Wonder fait le plein d'énergie

Le squat Wonder, à Saint-Ouen. Chaque espace utilisé l'est pour la création. Musiciens, dessinateurs, sculpteurs et stylistes gèrent ce lieu avec une remarquable auto-discipline.
Le squat Wonder, à Saint-Ouen. Chaque espace utilisé l'est pour la création. Musiciens, dessinateurs, sculpteurs et stylistes gèrent ce lieu avec une remarquable auto-discipline.
© Frantz Vaillant

Aux portes de Paris, soixante artistes travaillent dans l'ancienne usine des piles Wonder. Avec beaucoup d'obstination, les occupants ont réussi à faire de ce squat un lieu culturel multidisciplinaire. Dans les capitales européennes, avec l'explosion des loyers, ces endroits hors du temps se font de plus en plus rares. Rencontres.

dans

"Venez, je vais vous faire visiter. Vous allez voir !"
L'accueil est chaleureux.
Diane et Maxime me précèdent.
Nous sommes à Saint-Ouen, aux portes de Paris, un peu à l'écart du marché aux puces, au fond d'une impasse ombragée.
Nous entrons.
Ici, dans ce qui fut autrefois une usine, la végétation a repris ses droits. Ce n'est ni une jungle, ni un jardin mais les murs et autres bâtiments gris sont habillés, à présent, d'un épais maquis.
Ici, dans les années soixante, on fabriquait des piles. Beaucoup. 

Publicité Wonder, au temps de son âge d'or, dans les années soixante.
Publicité Wonder, au temps de son âge d'or, dans les années soixante.
(capture d'écran)
​L'usine fournissait l'armée et les nombreux possesseurs de radios. Puis tout s'est dégradé. La marque Wonder n'a pas résisté à la révolution des piles alkalines, malgré le financier Bernard Tapie, malgré son bagout, ses promesses... et ses charrettes de licenciements.

L'usine ferme en 1986. Elle entre dans un long sommeil.
Quand nos artistes débarquent, en octobre 2013, ils trouvent le lieu idéal : grandeur des pièces, sous-sol, salles communes... Mais impossible d'occuper l'endroit en l'état. Trop abimé. Habitat, qui a racheté les lieux, rencontre ces jeunes ambitieux. Ils veulent faire de cet endroit un lieu de création et d'échange. Ils sont convaincants. La société leur fait signer une convention.  Moyennant un loyer symbolique et une charge de gardiennage, les artistes en herbe peuvent rester jusqu'au début des travaux. Coup de bol : la dépollution du lieu est un chantier qui s'annonce long et coûteux. Tout cela va prendre du temps. Beaucoup de temps. Alors... autant utiliser ce temps !
Quelques courageux retroussent leurs manches et, en février 2014, les principaux espaces sont enfin vivables.

En France environ 5 millions de mètres carrés de bureaux sont estimés vacants, dont 3,5 millions dans la seule région Ile-de-France.

Une vidéo amusante montre les travaux et le lieu avant/après :


Nous arrivons dans une cour où une piste de skate a été montée.
Insolite.
En levant les yeux, on aperçoit une imposante crème glacée écrasée sur un toit. Amusant.
Maxime travaille au sous-sol du bâtiment principal. Il y a monté son studio de musique. Il triture les sons venus de ses lointains voyages. Avec un autre copain-créateur, c'est lui qui gère la circulation des artistes . "On  a voulu un peu casser le réseau qui, souvent, domine à Paris. On a donc privilégié les artistes dans la nécessité, ceux qui avaient un besoin urgent d'espace. Une sélection naturelle s'est faite", explique-t-il.

© Frantz Vaillant

Soixante artistes se partagent 1700 m2.
"Nous avons ouvert des résidences internationales complète-t-il. Chaque mois, un nouvel artiste débarque. Nous avons des jeunes filles islandaises qui font de la vidéo, un Argentin qui fait de la peinture etc. Dans la plupart des capitales européennes où je suis allé, les autorités laissent toujours au moins un endroit où l'on peut s'essayer à des arts sans avoir la prétention d'être artiste. A Paris,  c'est l'inverse ! Tout le monde est artiste autour de toi mais personne ne s'essaye à une pratique. Ici, on dédiabolise le mouvement squat. On ouvre parfois les portes, on reçoit les enfants du quartier, il y a des petits ateliers etc."
Et ça marche.

En prenant possession des lieux, Bazil a découvert une pile d'actions de la Compagnie Parisienne de Fonderie du siècle dernier. Les documents lui servent désormais de support pour ces travaux de sérigraphie
En prenant possession des lieux, Bazil a découvert une pile d'actions de la Compagnie Parisienne de Fonderie du siècle dernier. Les documents lui servent désormais de support pour ces travaux de sérigraphie
© Frantz Vaillant




Aucun incident à signaler. Pas de plainte de voisinage ni de descente de police. Le secret ? Il est simple. Tout le monde travaille. Sa toile, son bois, sa musique, son dessin, ses tissus, sa vidéo.
L'embrouille n'a pas sa place.

Après avoir obtenu son diplôme des Arts déco de Strasbourg, Diane travaille les grands formats dans son "atelier Wonder"au premier étage. "Ce sont des scènes
Diane : "<em>Le confort des lieux a influencé mon travail</em> dit-elle. <em>Ici, on peut explorer les choses en grand !</em>"
Diane : "Le confort des lieux a influencé mon travail dit-elle. Ici, on peut explorer les choses en grand !"
© Frantz Vaillant
 souvent réalistes où sont représentés des personnages dans un décor abstrait. C'est aux spectateurs de se créer une histoire, une narration. Tout mon travail tourne autour de la circulation du spectateur dans les peintures".
Elle nous montre l'une de ses dernières créations : un paravent. En le dépliant, nous découvrons deux femmes nues, magnifiques, couchées sur le ventre. Puis Diane  nous présente une toile recto-verso.  Un homme barbu, de face et de profil. A la fois identique et disctinct.
Troublant.
La société propriétaire des lieux a demandé aux  artistes de quitter les lieux le 1er septembre. Comment va-t-elle-faire ? "Si nous partons,  c'est simple, je ne peux plus continuer à peindre, affirme-telle. J'ai besoin d'espace. J'ai une pratique qui est obligatoirement liée à un lieu..."
Au même étage, à quelques mètres, dans le bureau-atelier voisin, nous rencontrons Lisa. Elle dessine, grave et réalise aussi des vidéos : "J'utilise ce lieu pour dessiner à foison afin de préparer une expo à New York. Elle aura lieu prochainement. Du coup, j'ai installé un lit pour travailler ici, la nuit !".
Jihane : "<em>Ici, au squat Wonder, il n'y a que des amis. Mes travaux photos, ce sont surtout des grands formats</em>"
Jihane : "Ici, au squat Wonder, il n'y a que des amis. Mes travaux photos, ce sont surtout des grands formats"
© Frantz Vaillant

A un jet d'encre, voici, souriante et timide, Jihane. Elle nous ouvre l'écran de son portable. Installée depuis huit mois, elle nous dévoile plusieurs photos. Défilent des visages saisis dans des expressions apaisées, visage de femme dans un lit, un couple qui s'interroge du regard, quelques sous-bois... 
Simple.
Efficace.
Qui pourrait penser que Jihane a gagné il y a peu une compétition mondiale de lutte chinoise ?
Au détour d'une porte restée ouverte, nous faisons la connaissance d'Erwan. Il occupe les lieux depuis janvier 2014.  Il partage ce bel atelier avec Lucien, Esther et Max. "Moi, je suis plasticien  dit-il. Mes amis sont illustrateurs et réalisent des animations vidéos."
D'un geste, il pousse un mur amovible et, baissant un peu la voix, sur le ton de la confidence : "C'est l'atelier secret, ici, où travaille Esther, avec le banc-titre pour réaliser des animations !"
Maxime : "<em>Je relie la musique traditionnelle à la musique électronique</em>"
Maxime : "Je relie la musique traditionnelle à la musique électronique"
© Frantz Vaillant
Petit détour par la cuisine au rez-de chaussée. C'est le carrefour de toutes les humeurs, un espace-temps où chacun échange avant de repartir travailler. Personne.
Visite au sous-sol, un espace dévolu aux musiques. A toutes les musiques.
Nous retrouvons Maxime.
Il torture et triture des sons ramenés d'Inde. Cocktail de décibels étonnant où communient deux univers : l'ancien et l'ultra-moderne. 
La communion est bluffante, envoûtante, unique. Soudain, des sons de caisse claire se font plus précis. On a oublié de fermer sa porte tapissée de boite d'oeufs. Le son pénètre. On s'approche. Il s'agit d'un groupe.  La répétition va commencer.
Nous remontons au rez-de-chaussée.
Nous croisons quelques parents, tout sourire. Ils sont venus apprécier les oeuvres de leurs talentueux rejetons. Quelques enfants échappent à leur surveillance. La peinture, la sculpture, c'est chouette mais ils préfèrent apprécier quelques évolutions en skate dans la cour.
Le travail communautaire a du bon. Dans ces spaghettis de fils électriques, parmi les fresques murales en noir et blanc, il règne ici, au squat Wonder, une ambiance étonnamment studieuse dans un bordel jamais crasseux.
Makita, le chat du squat, vient de se planquer sous l'escalier. Indifférent aux innombrables allers-venues, il ferme les yeux, les ouvre, les ferme à nouveau. La sieste est proche. Makita  adopte la position sphynx dans cette ruche hyperactive.
Nous décidons de partir. Sur le chemin qui mène à la porte d'entrée grignoteé par la rouille, nous ne croisons que des sourires et des regards bienveillants.
Qui pourrait imaginer que ce microcosme est amené à disparaître prochainement ?