Culture

Photo : rendez-vous chez Gainsbourg !

Serge Gainsbourg dans la chambre des poupées. Elles appartenaient à Jane Birkin. Les ours en peluche et autres jouets viennent de cadeaux offerts par les enfants. L'artiste refusait de s'en séparer
Serge Gainsbourg dans la chambre des poupées. Elles appartenaient à Jane Birkin. Les ours en peluche et autres jouets viennent de cadeaux offerts par les enfants. L'artiste refusait de s'en séparer
(c) Tony Frank

Le photographe Tony Frank publie 5 bis rue de Verneuil, un album-photo qui nous permet de découvrir l'hôtel particulier de Serge Gainsbourg. Les murs tapissés de noir révèlent d'étonnants trésors patiemment collectionnés par le maître-chanteur.

dans

Tony Frank a donc poussé la porte de cette maison légendaire avec  son appareil-photo.

Surprise !

Rien n'a changé depuis la mort de l'artiste en mars 1991.

Des mégots reposent dans les cendriers. Son briquet Zippo attend sur un paquet de Gitanes. Les claviers espèrent leur musicien. Photos, articles de presse et autres pochettes de disque témoignent d'une vie somptueuse d'émotions. Le romantisme de cet artiste a survécu dans ces murs aux fenêtres aveugles... et qui en ont tant vu.

Le salon, où Gainsbourg recevait
Le salon, où Gainsbourg recevait
(c) Tony Frank

5 bis rue de Verneuil,  musée fantôme

Ce lieu mythique deviendra-t-il un jour musée ? Rien n'est moins sûr. Mais il s'agit d'un projet souvent caressé. Le 23 octobre 2001, sur proposition des élus socialistes, le Conseil de Paris votait, unanimement, en faveur de l'acquisition, par la Ville, du domicile situé dans le 7ème arrondissement et qui est  la propriété de sa fille, Charlotte.
Aux cotés de l'Homme à la tête de chou et de l'écorché
Aux cotés de l'Homme à la tête de chou et de l'écorché
(c) Tony FranK


L'objectif était d'en faire un lieu dédié à l'oeuvre de l'artiste. Mais la maison, qui a un étage, s'avère trop petite pour la réussite d'une telle entreprise.

Christophe Girard, alors adjoint  à la Culture,  indiquait : "On ne peut pas y faire un musée. Mais on peut envisager d'acquérir le Don Camilo, cabaret tout proche formant le coin de la rue de Verneuil et de la rue des Saint-Pères".

6 ans plus tard, Le Monde interrogeait Charlotte Gainsbourg. Verrait-on un jour un musée Serge Gainsbourg ?

Elle confia :"L'architecte Jean Nouvel vient de terminer un projet. Son oeil est très moderne. Mon père mélangeait le moderne et le très ancien. J'aurais aimé qu'il y ait une annexe à cette maison, où l'on puisse écouter des musiques, consulter des archives. Nous l'avons presque trouvée. Avec le dossier de Nouvel, je peux aller voir des financiers.".
Et depuis, silence radio.
 

Chaos d'émotions et ordre parfait

Dans cet hôtel particulier, au gré des photos, première surprise, on s'aperçoit que la maison n'est pas immense. Quelques chambres, une salle de bain, un salon et une cuisine. Il ne s'agit pas d'un palais.

Gainsbourg a assigné une place à chaque chose et gare à celui qui, à l'époque, déplaçait le moindre objet.  Agacement immédiat du bonhomme.

Paradoxe.

Cet homme qui semblait vivre dans un chaos d'émotions exigeait chez lui un ordre parfait.

Le journaliste Eric Fottorino, en 2011, recueillera les confidences de Jane Birkin  : "Serge ne comprenait pas les choses qui changent. On ne pouvait rien bouger, pas toucher au piano. Quand Charlotte a grandi, son lit était trop petit, ses pieds dépassaient à travers les barreaux. Il a dit : mets-la en socquettes"...
(c) Tony Frank

Toutes les pièces sont peintes en noir.

Souvenir et hommage à Salvador Dali.

Une histoire savoureuse.

Fin des années 40, Lise Lévitsky, qui deviendra sa femme, possède les clés d'un appartement du peintre. Serge, 21 ans,  est suffoqué quand il découvre le lieu. Outre les tableaux accrochés partout, une chambre est entièrement tapissée d'astrakan noir. Un luxe à portée de main... et de pied.

Pendant quatre mois, le jeune couple va faire  l'amour dans cette chambre extraordinaire. Dès lors, Serge se jure qu'un jour, lui aussi aura un logement entièremement tapissé de noir.

Ce sera chose faite en 1969 avec l'achat de cette maison trouvée par son  père, Joseph Ginzburg.
(c) Tony Frank
Tony Frank signe ces photos.
Et si elles sont toutes poreuses d'une émotion particulière, c'est que le photographe
Le photographe Tony Frank
Le photographe Tony Frank
(DR)
 connaissait bien le maître des lieux. Depuis 1968 exactement, année où  la maison de disques Philips lui commanda une série de portraits de Gainsbourg.

Gainsbourg était fidèle en amitié.
Tony Frank devint donc un habitué du 5 bis rue de Verneuil.

Il signa plusieurs pochettes de disque, dont l'immense "Histoire de Mélody Nelson".

Saluons la délicatesse de cet artiste mais aussi sa prouesse technique : capter l'âme de l'endroit sans jamais le trahir. Dans ces pièces sombres où le soleil ne pénètre jamais, pas question de "brûler" le lieu avec un quelconque projecteur. L'ambiance est là. Intacte et un peu oppressante aussi.

Nous voici chez Serge Gainsbourg.
Une vie en image. Des murs surchargés. Ils n'ont pas d'oreilles mais ils supportent des disques d'or. Les photos de ses amours passés et présents voisinent avec des coupures de presse, tout cela dûment encadré.

Cet anarchiste bourgeois aimait l'ordre, on l'a vu, mais aussi les décorations et les récompenses. Médailles, coupes et trophées abondent sur les étagères. Ses amis flics lui faisaient régulièrement cadeau d'un insigne, d'une matraque, d'une paire de menottes ou d'un képi. Livres scénarios, claps de cinéma.

Gainsbourg gardait tout.

Et puis il y a les trésors.

Le manuscrit de la Marseillaise voisine avec un dessin de Dali, une encre de Paul Klee ou une lettre de Frédéric Chopin.
La cuisine
La cuisine
(c) Tony Frank
La salle de bain est peut-être, après la chambre, la pièce la plus émouvante,  .
On y trouve au dessus de la baignoire un immense lustre de cristal mais aussi les parfums de Jane Birkin. L'ouvrage précise : "Serge ne voulait jamais les toucher, pensant qu'elle reviendrait un jour".

On le verrait presque, apparaissant tout à coup dans les nuages bleutés de ses cigarettes. Les mots lui obéissaient. Il en jouait parfois de façon acide. "Je suis né sous une bonne étoile. Jaune " disait-il.

Gainsbarre ou le lent suicide

C'était une autre époque.

La société toute entière assistait au lent suicide d'un homme brulé par ses émotions autant que par l'alcool. Cet érotomane avait bouleversé la chanson française. Indigné ou émoustillé, le public avait finit par accrocher.

A chacun son lopin poétique.

Brel pleurait sur les femmes indidèles, Ferré pissait sur l'ordre établi, Brassens distillait son anarchie pépère. Gainsbourg, lui, déslipait la chanson française.

(Tony Frank)

Fin renard, virtuose du scandale,  controlant plus ou moins ses dérapages, Gainsbourg était d'abord un  artiste inspiré, souvent génial,  qui maniait la provoc et ricanait des tabous.

Ce poète qui détestait la bohème aimait qu'on parle de lui. En bien, en mal, peu importe.  Pour y arriver, il chatouillait l'interdit.  Du billet de 500 francs brulé en direct, en passant par "I want to fuck you" murmuré à Witney Huston, on ne compte plus ses scandales télévisuels.

A la longue, et il n'est pas interdit de se sentir désolé, on l'invitait sur les plateaux  comme on s'offre une bonne bouteille.  Pour réveiller un audimat moribond. Avec lui, il se passerait certainement quelque chose. Et les réalisateurs étaient rarement déçus.

A chaque nouvel éclat médiatique, il  captait une nouvelle fournée d'admirateurs et crispait davantage la horde de ses détracteurs.
Avec le temps, il devenait chic "in"et snob d'aimer Gainsbourg. Tant pis pour ceux qui faisaient la fine bouche. Des "blaireaux", selon lui.

Un affamé de reconnaissance

Mais mettre en scène sa déchéance avait quelque chose de pénible pour ceux qui aimaient le Gainsbourg poète et compositeur. La grande majorité du public ne voyaient et n'appréciaient que Gainsbarre, son double imbibé.

Les excès ruinaient son coeur et alimentaient sa survie médiatique. L'homme  qui un jour confia à  Denise Glaser " J'ai retourné ma veste quand je me suis aperçu qu'elle était doublée de vison ", tirait profit de toute cette agitation.

Mais il y avait une autre raison à l'origine de tout ce tapage, une raison majeure : l'homme ultra sensible était aussi un  affamé de reconnaissance, un éperdu d'amour. Ce peintre raté puisait dans  le scandale la vitamine indispensable à son inspiration.

Gainsbourg était pourtant timide et pudique.

Il se détruisait en public mais se fâchait presque quand on lui demandait pourquoi : " "Mon deal avec la mort ne regarde personne. Que je reboive ou que je refume, c'est mon problème. La fumée pour moi, c'est de l'oxygène."

Il devint prisonnier de son libre-arbitre, qui finit un jour par le tuer.

Gainsbourg se fait "dédicacer la gueule"

Légion d'honneur, Légion d'horreur, Gainsbourg haussait les épaules. La provoc l'abimait autant qu'elle le nourrissait. Une fois cependant, l'affaire faillit mal tourner.
Le 28 novembre 1981, au petit matin, trois costauds l'attendaient devant le 5 bis rue de Verneuil.  Ils n'aimaient pas son dernier album et surtout la chanson "La nostalgie camarade" :
 
Il s'en passe des choses sous ton crâne
Rasé c'est plein de tristesse et de kif
Tu te vois encore en tenue léopard bourrée d'explosifs
Sauter de ton aéroplane

Ce guet-apens, dira le chanteur, c'était " pour me dédicacer la gueule ". On a beau aimer la cigarette, il ne prisa guère ce passage à tabac. Il en sera quitte pour un gros cocard à l'oeil gauche. Mais Gainsbourg refusera de porter plainte :  " Je cherche un peu l'agression dans mes chansons et je la trouve dans la rue. Normal. N'importe comment, je suis déjà laid. Ce n'est pas ça qui va me défigurer. "

L'artiste semblait indifférent à ce qu'il adviendrait de son oeuvre (et de son hôtel) après sa mort.

Charlotte Gainsbourg, dans son dernier album, rend hommage à son père dans une chanson où le 5 bis rue de Verneuil tient lieu de décors :

"Je fuck la postérité, dira-t-il un jour à Libération. Vouloir se survivre par ses actes, ses oeuvres, c'est d'une arrogance monstrueuse. La seule façon de se survivre, c'est de procréer. Comme les chiens.".

La provoc, toujours.

Ce livre consolera ceux qui espèrent l'ouverture, un jour, d'un musée et en dévoilant les secrets de cet alcove légendaire, l'ouvrage ne pourra que combler  les innombrables admirateurs de cet artiste hors norme.

Irremplacé.
 




"Gainsbourg 5 bis rue de Verneuil"

de Jean-Pierre Prioul (Auteur) Charlotte Gainsbourg (Auteur) Tony Frank (Photographie)

Editeur : E/P/A

  • ISBN-10: 2851209388
  • ISBN-13: 978-285120938