Culture

Pierre Rabhi, un sage parmi les fous

"La modération est beaucoup plus puissante que les multinationales. Si nous étions tous modérés, les multinationales auraient du souci à se faire, car nous les alimentons chaque jour par nos excès"
"La modération est beaucoup plus puissante que les multinationales. Si nous étions tous modérés, les multinationales auraient du souci à se faire, car nous les alimentons chaque jour par nos excès"
(DR)

Avec La puissance de la modération, Pierre Rabhi publie un ouvrage qui n'a de modeste que le nombre de pages. Dans ce recueil de pensées, le paysan-philosophe nous offre le suc de sa philosophie humaniste où transpire un immense amour du vivant. Un livre-clé indispensable.

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A la seule force de son travail, de son talent, et avec une absolue fidélité à ses convictions écologiques , Pierre Rhabi incarne à lui seul une autre voie possible : la sobriété heureuse.

Depuis plus de cinquante ans, il vit à  Montchamp, dans l'Ardèche, avec Michèle, sa compagne. Tous deux sèment et récoltent le juste nécessaire à leur besoin. Le régal du couple, c'est la vue qui s'offre à eux depuis leur ferme : l'horizon est piqueté de dix-sept clochers. C'est cela, leur cinéma de plein air. Un spectacle gratuit et inestimable.

Pierre Rhabi, sandales aux pieds, laisse aux autres la furie de la modernité et cette avidité du "toujours plus".

L'aliénation c'est d'abord cela : ne plus avoir le temps de jouir de la beauté.

Pierre Rabhi


Au gré de ses ouvrages, de ses interviews et de ses conférences, il dénonce inlassablement ce qu'il perçoit comme une course à l'abîme, cette boulimie de posséder au-delà du raisonnable. Selon lui, il est là, le véritable cancer de notre époque, un cancer entretenu par  une société de consommation devenue société de "surconsommation". Elle crée sans cesse des besoins, aussi nouveaux qu'inutiles. "Nous ne sommes pas nés pour le produit national brut mais pour jouir de la vie" dit-il simplement. Avec les crises financières et climatiques, sa parole s'est imposée. L'homme est resté simple, humble et sa force, en fait, relève d'un inoxydable bon sens.

Pierre Rhabi est aussi un sage : "Pour que les arbres et les plantes s'épanouissent, pour que les animaux qui s'en nourrissent prospèrent, pour que les hommes vivent, il faut que la terre soit honorée," écrit il dans son dernier ouvrage. Le paysan-philosophe précise : "Notre sort est indissociable de celui de l'environnement. Arrêtons de nous croire au-dessus ou en dehors".  Mais comment celui qui a monté des centres de formation en agro-écologie en Afrique est-il devenu une voix respectée dans le monde du développement durable ? En France, au Mali, en Tunisie, au Burkina Faso mais aussi au sein de l'ONU,  qui a fait appel à son expertise.

Biodynamique contre productivisme

Pierre Rhabi perd sa mère à l'âge de 4 ans et il vit avec son père, forgeron au sud de l'Algérie, puis il est confié à une famille française à Oran. Musulman converti au catholicisme, il arrive à Paris à 20 ans, en 1960, et travaille à l'usine. Epoque difficile, ensanglantée par la guerre d'Algérie qui sévit alors.

C'est à Paris cependant qu'il rencontre  sa femme, Michèle, avec qui il aura cinq enfants. Direction l'Ardèche. Pourquoi l'Ardèche ? La terre, réputée difficile, ingrate, est plus accessible financièrement au jeune couple. Ouvrier  agricole pendant quelques années, le paysan qu'il devient veut alors expérimenter d'autres modes d'agriculture que le productivisme dont il pressent déjà les ravages à venir.  Il se tourne vers l'agriculture biodynamique.

Je soigne ma terre comme ma fille, elle me nourrit comme une mère.

Pierre Rabhi

Dans la préface de  son dernier ouvrage  La puissance de la modération (Hozhoni éditions), Pierre Rabhi écrit : " La modération est puissante en ce qu'elle nous permet de reconquérir notre légitimité : plus nous sommes modérés, plus nous pouvons répondre par nous-mêmes à nos besoins fondamentaux et nous garder de l'aliénation. Elle concentre nos efforts sur l'essentiel, nous libère d'un système complexifié et exalte le génie et la force de la simplicité. Elle libère du temps pour être et admirer, plutôt que de nous incarcérer dans le produire et le consommer, et nous permet ainsi de répondre à notre véritable vocation".

L'insurrection de l'intelligence

Ce petit livre d'une centaine de pages, dûment chapitré (Nature/Respect ; Peur/Insécurité ; Aliénation/Modernité etc.) offre un panel de réflexions humanistes dont la pertinence, à chaque lecture, est saisissante. Pierre Rhabi nous invite à une insurrection de l'intelligence. "Nous avons acquis une grande faculté à normaliser les anomalies et à moraliser l'immoralité," constate-t-il. "Je suis devenu un agroécologiste et un objecteur de croissance, sachant que la croissance consiste à détruire, à polluer, à fabriquer des armes et à créer des besoins inutiles qui nous asservissent". Au chapitre "Education.Coopération", il remarque :  "Il est singulier qu'à l'école, on se préoccupe tant des guerres. L'esthétisation de l'horreur est le propre de l'homme".

Tout est-il perdu ? Non. Un peu plus loin, il écrit: "L'amour est pour moi une puissance absolue capable de changer le destin de l'humanité. (...) Dans le désenchantement grandissant du monde, être heureux et rendre heureux en aimant et respectant toutes les manifestations de la vie, n'est-ce-pas l'oeuvre suprême de l'intelligence ?"

Les cyniques, comme à leur habitude, ricaneront. Les autres, que nous espérons plus nombreux, et dont nous sommes, penserons à Pierre Rhabi pour être le prochain Nobel de la Paix.


Pierre Rabhi, la puissance de la modération
(Edtions Hozhoni) 12 euros