A poils et à plumes, une exposition au musée de Flandre à Cassel

©Isabelle Soler

C’est une petite ville posée à 15 kilomètres de la frontière belge qui revendique fort son identité flamande. Cassel, ses estaminets, ses façades gothique flamboyant et son musée de Flandre, comme de bien entendu. On peut n’être qu’à une cinquantaine de kilomètres de Lille, mais déjà avoir le cœur batave. La preuve avec l’exposition A poils et à plumes.

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Le musée de Flandre a rouvert ses portes il y a sept ans. Un musée jusque-là municipal un peu ronronnant dans sa brique rouge, avec ses collections fin Moyen Âge/Renaissance, qui passe à la vitesse supérieure en devenant départemental. Fini les collections dormantes dans l’Hôtel de la Noble Cour, place aux grandes expositions qui mettent en lumière les peintres flamands anciens.

Surtout à poils...

©Isabelle Soler

L’exposition A poils et à plumes n’y déroge pas mais elle associe pour une mise en perspective les grands artistes contemporains flamands et leurs ascendants. Une confrontation qui donne à voir l’universalité de leurs questionnements, à travers la relation homme/animal. Le chasser, le manger, l’engraisser, l’honorer. De l’agneau pascal jusqu’à la poule dégénérée à 2 têtes. Du champ à l’assiette ou à l’éprouvette. 

Autant frapper fort dès l’entrée avec Jan Fabre, le poil à gratter de l’art flamand. Son agneau sacrificiel est bien inspiré de l’Agneau mystique des frères Van Eyck  mais il est coiffé d’un chapeau de carnaval, cette manifestation chère à la Flandre, où l’homme peut enfin toucher à son ridicule. 

​Plasticien, chorégraphe, performeur, Fabre n’en est pas à une provocation près. Peindre avec son sang, lancers de chats, scatologie et sexe cru en scène. Adulé ou honni, il ne s’interdit rien. A Cassel, c’est aussi sa passion pour l’entomologie que l’on découvre, notamment sa fascination pour le scarabée, insecte roi de l’Egypte antique. Il en avait recouvert le plafond de la salle des Glaces, au palais royal de Bruxelles. Il l’utilise ici pour la création de Vanités ou la spectaculaire robe d’un ange, bleue, verte, brillante d’un grouillement de carapaces. Chocs visuels autant que réflexions sur la brièveté de nos vies. Les Egyptiens n’utilisaient-ils pas le scarabée pour écrire les verbes Devenir et Se transformer ?  

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Message clair avec cette autre œuvre présentée, Leda engel van de dood/Leda l’ange de la mort : un cygne naturalisé dont le corps est un cercueil pavé de scarabées. En écho, la Nature morte de chasse avec un cygne de Peeter Boel. Comme Jan Fabre aujourd’hui, le peintre animalier cherchait au 17ème siècle le symbolique dans ses représentations d’animaux. 

Le meilleur ami de l'homme

La déambulation dans l’ancienne châtellerie réserve bien des chocs visuels et la rencontre fréquente avec cet oxymore. Une épouvantable beauté. Comment mieux évoquer la stupéfaction ressentie devant les chevaux grandeur nature de Berlinde de Bruyckere, dans leurs robes brillantes et leurs poses suppliciées, faisant face à la gigantesque fresque de Francis Tattegrain "Les Casselois dans le marais de Saint-Omer" ? 

©Isabelle Soler


Cette installation "In flanders fields" a été crée en 2000 pour le musée d’Ypres. En consultant le fonds photographique du musée, la plasticienne est frappée par le nombre de cadavres de chevaux laissés sur les champs de bataille. Ils lui serviront de support pour dire l’innommable de la guerre. Fille de bouchers, elle glane les peaux dans les abattoirs, les monte sur des structures de cire et de fils de fer. Très frappante pour le visiteur, leur parfaite réalité à un détail près. L’absence de leurs sabots ou de leurs yeux, qui renforce le malaise.  Un aboutissement à la recherche de Berlinde de Bruyckere sur le corps et la douleur, qui lui a donné une renommée internationale.

De la machine à caca au trophée 

Le rendez-vous avec tous ceux qui comptent aujourd’hui dans l’art flamand serait évidemment incomplet sans Wim Delvoye. De Cloaca, sa machine organique, véritable intestin industriel absorbant les aliments jusqu’à la production de fèces, à ses cochons tatoués dénonçant la marchandisation de l’art contemporain,  l’homme explore toutes les trivialités de l’époque. Comme son commensal Fabre, Delvoye dissèque les faux-semblants, les compromissions. Il ne pardonne aucun dévoiement, ni ceux de l’art contemporain, ni ceux d’un 21ème siècle mercantile à l’extrême. 
 

©Isabelle Soler

Ne pas se laisser berner par l’apparent classicisme de ses œuvres. Sous l’or éblouissant de son trophée, le couple de cerfs aux bois magnifiques copule sans vergogne. Dans leurs cadres pompiers, les parchemins de ses cochons tatoués ont gardé tous leurs poils et sur l’un d’eux, on voit Blanche-Neige s’y faisant trousser par un nain. En écho, un tableau du 16ème, une virginale jeune fille à l’enfant daté de 1543. Le message est clair : l’innocence a vécu. 

Animal, on est mal

Une salle plus loin, c’est la finance qu’on assassine (ou l’inverse). Le bestiaire de Marie-Jo Lafontaine porte bien nos oripeaux pour poser fièrement devant les buildings turgescents de la City, mais les sourires sont devenus rictus. Le capitalisme tue l’économie et mine les citoyens.  Pour cette docteure en droit qui a changé de voie, "l’artiste est le reflet d’une société complexe souvent basée sur le mensonge ou la non-vérité". Entendre : l’artiste est un messager chargé de nous ouvrir les yeux, à l’instar de ces artistes singuliers présentés dans cette large exposition. Saurons-nous les entendre ?

©isabelle soler