Rentrée littéraire africaine : des têtes d'affiche et quelques belles surprises

L'écrivaine nigériane Tomi Adeyomi, auteure de "Children of blood and bone".
L'écrivaine nigériane Tomi Adeyomi, auteure de "Children of blood and bone".

Ebola, le drame des migrants, mais aussi de l'amour et de la colère. L'actualité et les grands sentiments humains alimentent une rentrée littéraire africaine peu foisonnante mais qui réserve quelques jolies surprises. Sélection.

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Cette année encore, la rentrée littéraire africaine est marquée par une auteure au contrat faramineux Outre-Atlantique. Après la Camerounaise Imbolo Mbue il y a trois ans, et la Ghanéenne Yaa Gyasi l’année dernière, c’est en effet au tour de la Nigeriane Tomi Adeyemi, de signer un contrat d’un million de dollars avec une grande maison, en l’occurrence le célèbre groupe d’édition international Macmillan Publishers Ltd, pour sa trilogie intitulée « Children of Blood and Bone ». Une somme exceptionnelle, qui inclut également les droits d’adaptation cinématographique, acquis par Fox 2000/Temple Hill Productions, avec comme producteurs Karen Rosenfelt et Wyck Godfrey, auxquels l’on doit notamment la saga américaine « Twilight » ou encore la série « Maze Runner ».
« Children of Blood and Bone » de Tomi Adeyemi sera disponible en librairie en mars 2018, la traduction française suivra à n’en pas douter.

Le retour de Kamel Daoud


Autre poids lourd, très attendu, le journaliste et écrivain algérien Kamel Daoud. Auteur du magistral « Meursault, contre-enquête », paru aux éditions Actes Sud en 2014 – prix Goncourt du premier roman l’année suivante –, Kamel Daoud fait désormais partie des voix qui comptent. Malgré l’arrêt des chroniques savoureuses qu’il publiait dans le Quotidien d’Oran – il avait été traité d’islamophobe pour avoir parlé de la misère sexuelle dans le monde arabe, après le scandale des viols de jeunes filles à Cologne en Allemagne –, ses prises de position font toujours autant parler. Et puis un homme qui fait aussi parler depuis plus d’un demi siècle : l’immense écrivain kenyan Ngugi wa Thiong’o. Chacun de ses ouvrages est désormais un événement, toute traduction en français l’est encore davantage. C’est le cas avec « Pour une Afrique libre », essai riche et lumineux, qui paraît aux éditions Philippe Rey le 14 septembre 2017.
 
L'écrivain kényan Ngugi wa Thiong’o revient avec "<em>Pour une Afrique libre</em>" (Ed. Philippe Rey)
L'écrivain kényan Ngugi wa Thiong’o revient avec "Pour une Afrique libre" (Ed. Philippe Rey)
Dramaturge, romancier et essayiste, Ngugi wa Thiong’o s’est fait connaître du grand public en publiant « La rivière de vie » (1965) ou encore « Pétales de sang » (1977), parus tous les deux aux éditions Présence africaine, mais l’on se souvient surtout de ses critiques radicales des dictatures de Jomo Kenyatta, le père de l’indépendance kenyanne, puis de Daniel Arap Moi. Ce qui lui a valu un an de prison en 1977, puis, dans la foulée, un exil forcé, qu’il n’a jamais véritablement quitté depuis.
« Décoloniser l’esprit »(2011), la traduction française de son essai coup de poing paru en 1986, et dans lequel il fait ses adieux à la langue anglaise, pour ne plus écrire qu’en kikuyu, sans langue maternelle, va définitivement asseoir sa notoriété. Dans cet excellent ouvrage, Ngugi wa Thiong’o fustige l’aliénation des élites africaines et appelle celles-ci à faire vivre leurs langues, plutôt que celles héritées des anciennes puissances coloniales.

Une littérature ancrée dans l'actualité

Romancière, poète, universitaire et peintre, Véronique Tadjo est sans conteste, aujourd’hui, l’une des grandes figures des lettres ivoiriennes. Sensible aux drames qui agitent une Afrique qu’elle continue de sillonner, Véronique Tadjo revient, dans "En compagnie des hommes", sur le drame qu’a été l’épidémie d’Ebola, pour le continent. Mais, contrairement à « L’ombre d’Imana : voyage jusqu’au bout du Rwanda », excellent ouvrage de témoignage, paru en 2000 et consacré au génocide rwandais, l’auteure a choisi, cette fois, la forme romanesque, pour nous plonger au cœur de la tragédie qu’a été l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’ouest. Dans ce roman, l’espèce humaine fait face à un virus mortel et incurable. C’est alors que le baobab, « arbre premier, arbre symbole de grande sagesse » en Afrique, prend la parole et réveille la mémoire des Hommes. 
 
Véronique Tadjo, « En compagnie des hommes », ed. Don Quichotte.

Il y a deux ans, le jeune écrivain sénégalais Mohamed Mbougar Sarr a fait une entrée fracassante dans l’univers des lettres africaines, avec son premier roman, « Terre ceinte », paru aux éditions Présence africaine. Un très beau livre qui nous entraînait au cœur d’une ville sahélienne, tenue par des terroristes-djihadistes, qui y font régner silence et terreur.
Distingué par de nombreux prix, dont le prestigieux Prix Ahmadou Kourouma 2015, le jeune écrivain, tout juste âgé de vingt-cinq ans, impressionnait également pour sa maturité dans ses prises de parole. Avec son deuxième roman, « Silence du chœur », toujours aux éditions Présence africaine, Mohamed Mbougar Sarr s’installe durablement dans le paysage littéraire. Tout au long des quatre cents pages de son dernier roman, l’auteur nous aide à toucher du doigt une réalité dont on ne connaît, la plupart du temps, que la partie la plus spectaculaire, faite des drames des embarcations qui coulent dans la Méditerranée, ou encore, l’arrivée sur les côtes italiennes, de bateaux de fortune remplis de migrants en détresse. Dans un contexte européen marqué par la fermeture des frontières, Mohamed Mbougar Sarr nous invite notamment à réfléchir sur le sens de l’altérité.  

Mohamed Mbougar Sarr, « Silence du chœur », ed. Présence africaine. 
 

Inspirés par les géants d'Afrique


 
Lagos, gigantesque capitale économique du Nigeria
Lagos, gigantesque capitale économique du Nigeria
Ces dernières années, la scène littéraire nigeriane s’est considérablement enrichie. Aux côtés des têtes d’affiche que sont Ben Okri, Chimamanda Ngozi Adichie ou encore Tomi Adeyemi, il y a une génération de jeunes écrivain(e)s au talent indéniable. C’est notamment le cas de Diekoye Oyeyinka, qui, dans ce premier roman intitulé « La douleur du géant », dresse un portrait saisissant du pays le plus peuplé d’Afrique. Avec plus de 186 millions d’habitants, une des économies les plus importantes du continent, et une vie démocratique pacifiée depuis la fin des années 90, le Nigeria est sans conteste un géant, mais un géant aux pieds d’argile. Le pays reste par exemple gangrené par la corruption et une pauvreté endémique, dont les autorités des Etats du nord disent qu’elle est la principale cause du terrorisme de Boko Haram. A travers le récit de Seun, son personnage principal, mais aussi les voix de quelques personnages secondaires, Diekoye Oyeyinka revient sur quelques-uns des épisodes les plus tragiques de l’histoire du Nigeria contemporain. La guerre du Biafra, les coups d’état à répétition… 

► Diekoye Oyeyinka, « La douleur du géant », Traduit de l’anglais par Benoîte Dauvergne. Editions de l’Aube 

A l’heure où l’Angola s’apprête à vivre la fin du régime d’Eduardo Dos Santos, au pouvoir, sans discontinuer, depuis 1979, l’un de ses compagnons de route, l’écrivain et ancien ministre angolais Manuel Rui, voit l’un de ses recueils de nouvelles traduit en français, et publié par les éditions Chandeigne, sous le titre « Oui camarade ». Ecrites juste après l’indépendance du pays, le 11 novembre 1975, ces nouvelles traduisent à la fois les espoirs d’un peuple débarrassé du joug colonial portugais, les luttes fratricides des différents mouvements de libération, mais aussi, et de façon quasiment prophétiques, des lendemains qui déchantent. 
 
Ce recueil nous rappelle opportunément, que l’histoire récente de l’Angola a été très chaotique. Après une guerre de libération entre 1961 et 1975, le pays a été ravagé par plus d’un quart de siècle d’une guerre civile qui a fait cinq cent mille morts, et près d’un million de déplacés. Par ailleurs, la pauvreté de la majorité des Angolais et la crise dans laquelle le pays est plongé depuis un peu plus de deux ans, confirment la crainte des lendemains qui déchantent, exprimée par Manuel Rui après l’indépendance. Malgré d’abondantes ressources pétrolières – le Nigeria et l’Angola sont les deux plus gros producteurs de pétrole d’Afrique subsaharienne – qui ont permis de reconstruire le pays, l’économie angolaise reste peu diversifiée, et les richesses produites ne profitent pas au plus grand nombre.

Manuel Rui, « Oui camarade », Traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodrigues. Editions Chandeigne


Déboires amoureux à Lomé


Enéas, jeune poète et enseignant vivant au Canada est de retour à Lomé, au Togo, où il fait la connaissance de Sonia, animatrice dans l’audiovisuelle et propriétaire d’un restaurant. Si Enéas semble très amoureux de la très jolie Sonia, ce qu’il ne sait pas encore, c’est que la jeune femme compte de nombreux soupirants. Dès les premières lignes de « Delikatessen », le prochain roman de l’écrivain d’origine togolaise Théo Ananissoh, à paraître dans la collection « Continents noirs » des éditions Gallimard, c’est sûr, l’on est en Afrique. Dans un style très dépouillé, mais efficace, l’auteur nous plonge dans le quotidien parfois tourmenté et chaotique de la classe moyenne togolaise. Né en 1962 en Centrafrique, Théo Ananissoh a tout juste douze ans lorsqu’il rentre au Togo, pays natal de ses parents, qui fuyaient alors le régime de feu Jean Bedel Bokassa. En 1986, il rejoint Paris, afin d’y poursuivre des études de lettres modernes. Et depuis le milieu des années 90, il vit en Allemagne. Mais très souvent, les intrigues de ses romans se déroulent au Togo. Une manière peut-être, pour l’auteur, d’exorciser la nostalgie de l’exil.


Théo Ananissoh, « Delikatessen », Collection “Continents Noirs” ed. Gallimard.
 
« J’ai embrassé Port-au-Prince
Comme on embrasse un premier amour
Une première fois
Un premier soir de saison des pluies
On se sent alors lentement pleuvoir soi-même
Et jamais on n’oublie, le vertige du baiser bleu […] » 
Cet extrait de « De terre, de mer, d’amour et de feu », le dernier recueil du slameur, poète et essayiste camerounais Marc-Alexandre Oho Bambe, paru aux éditions Mémoire d’encrier, traduit bien le choc de sa rencontre avec Haïti. Une rencontre qui a débouché sur ce que l’auteur et son éditeur appellent un cahier poétique. Dans un style désormais caractéristique, à cheval entre la poésie classique et le slam, Marc Alexandre Oho Bambe nous livre ici le fruit de ses riches et denses pérégrinations, dans la première République noire indépendante au monde. Une écriture sobre, proche de l’épure. Né en 1976, au Cameroun, Marc Alexandre Oho Bambe vit en France depuis 1996, et se considère aujourd’hui comme un dandy de grand chemin. Considéré aujourd’hui comme l’une des grandes voix du slam en France, Marc Alexandre OhoBambe sillone le monde en slameur citoyen, et revendique une filiation avec les poètes de la négritude.

Marc Alexandre Oho Bambe, « De terre, de mer, d’amour et de feu », ed. Mémoire d’encrier.
 

Retour aux sources pour le poète tchadien Nimrod


Romancier et essayiste, Nimrod se définit volontiers comme étant d’abord un poète. Avec « Gens de brume », recueil à paraître aux éditions Actes sud, Nimrod démontre une fois de plus à quel point son œuvre est marquée du sceau de l’exil et de la nostalgie. Né en 1959 à Koyom, dans le sud-ouest du Tchad, Nimrod Bena Djangrang quitte son pays à 25 ans, pour fuir la guerre civile. Après sept ans d’études en Côte d’Ivoire, il rejoint la France où il vit depuis lors. S’il publie son premier recueil de poèmes en 1989 – « Pierre poussière », ed. Obsidiane – c’est grâce à son roman, « Les jambes d’Alice », paru aux éditions Actes sud en 2001, qu’il se fait véritablement remarqué. Depuis, Nimrod a publié de nombreux romans et essais. Cependant, il revient toujours à ses premières amours : la poésie. 

 Nimrod, « Gens de brume », ed. Actes sud.