Culture

Roland Topor n'est pas mort

Roland Topor, illustration pour "Le Pinocchio " de Carlo Collodi
Roland Topor, illustration pour "Le Pinocchio " de Carlo Collodi
© LES CAHIERS DESSINES

Un ouvrage met en lumière l'oeuvre illustrative de Roland Topor.
Attention les yeux !  Le génie de cet auteur-dessinateur-peintre-graveur-écrivain-dramaturge-acteur éclabousse le lecteur à chaque page.

dans

Topor n'est pas mort le 16 avril 1997.
Il  s'est absenté.
La preuve : depuis sa disparition,  il ne se passe guère d'année sans qu'un nouvel ouvrage ne vienne témoigner de sa puissance créatrice. On pensait tout connaître. Erreur.
Son génie dévastateur est un étrange jardin. Il continue de produire des fleurs improbables et des fruits artistiques bizarres, acides et savoureux.


Ses amis sont comme des jardiniers. Ils fouillent la terre féconde de son oeuvre et nous font partager leur trouvaille. Alexandre Devaux est l'un d'eux.
Il signe "Topor, voyageur du livre" et son travail, respectueux, complet et précis, force le respect.

"Topor, angoissé inguérissable, a non seulement trouvé dans le livre un terrain de jeu, mais aussi la garantie de sa survie"
                                                                                      Alexandre Devaux

Saluons les éditions des Cahiers Dessinés qui publient  ce livre dodu et joli.
 

Roland Topor (1938-1997)
Roland Topor (1938-1997)
(AP images)

"Topor, voyageur du livre"rassemble , pour la première fois,  l'oeuvre illustrative de l'artiste.
Bonne idée.
Car Roland Topor aimait les livres.
Entre lui et eux, c'était du sérieux,  comme disait l'autre. 
Pour Alexandre Devaux, Topor est un "Infatigable voyageur du livre qui prône le malaise, interroge et contredit le sens commun. Il met sur un pied d'égalité le quotidien et le mythe, quitte à les confondre. Quand il illustre un texte, il joue avec son auteur, dévoile la part de cauchemar enfouie dans le rêve, la part d'angoisse que recèle le désir".


Impossible de citer tous les auteurs que Topor aura illustré. Parmi eux, cependant, il faut mentionner son ami belge Jacques Sternberg, Marcel Aymé, Boris Vian, Carlo Collodi,  Félix Fénéon, Patricia Highsmith. L'artiste excelle quand il joue l'immersion dans ces univers infusés de fantastique.

Une cruauté poétique

Feuilletons l'ouvrage.
Topor, comme à son habitude,  s'amuse avec la hiérarchie des corps. Une oreille est greffée à une main. Un sein vaut une jambe. Des yeux poussent un peu partout. L'irruption de la couleur au début des années 70 offre à ses dessins un nouveau terrain de jeu, même si l'esprit reste identique.

Topor peint des situations souvent atroces. Les personnages, pourtant,  ne souffrent pas. Ils semblent étonnés par leurs propres mésaventures.
Chez lui, la cruauté est toujours poétique. Il tourne avec jubilation la roue de l'infortune et cette farandole macabre nous arrache des rires jaunes. Avec lui, le malheur est sinistrement drôle. La mort est tonique.
 

Roland Topor. Portrait de Marcel Aymé pour illustrer "Les contes du chat perché"
Roland Topor. Portrait de Marcel Aymé pour illustrer "Les contes du chat perché"
© LES CAHIERS DESSINES

Topor vivait dans son appartement rue de Boulainvilliers parmi des Khéops de livres et de dessins. Lorsqu'un ouvrage lui plaisait, il en achetait plusieurs exemplaires pour les offrir ensuite.
Topor était comme son imaginaire : généreux.
Inattendu.

Topor,  anarchiste somptueux


Ce chef d'orchestre du grincement puisait dans ses rêves tordus toute une gamme de cauchemars qu'il travaillait ensuite à l'encre de Chine.
Dans cette époque, la nôtre, où règne l'autocensure, les "plans com", les "buzz", les "bad buzz", ce langage d'ado idiot qui ne distingue que le nombre et jamais la qualité, Topor, lui,  demeure unique. Il est un artiste hors mode non pas engagé mais dégagé des conventions et du "bon goût".
Sa lucidité continue de faire merveille.
"Le commerce des bons sentiments engraisse les crapules" affirmait-il.
Si l'anarchie est "la négation de toute autorité", alors, oui,  Topor est un anarchiste somptueux.
Quand il met son talent au service de Marcel Aymé ou de Boris Vian, le mariage de ces deux univers fait merveille. Il augmente la dimension onirique de "L'écume des jours".  Un exploit. Les personnages d'"Uranus" ou de "La Vouivre"  sous le crayon de l'artiste, évoluent dans un univers encore plus oppressant.
Les couleurs utilisées ne servent qu'à débusquer et augmenter l'humour noir de l'écrivain montmartrois.

Chacun de ses dessins produit une explosion dans nos pupilles. Nos certitudes vacillent. Topor javellise nos cauchemars comme on repeint une prison. 
Cet éternel funambule, dont les finances faisaient régulièrement naufrage,  établissait un équilibre souvent périlleux entre le plaisir et la nécessité.
Sans jamais sacrifier à l'Art.
En ces temps troublés, Topor et son rire nous manquent. Et ce livre, "Topor, voyageur du livre" nous le rappelle.
Cruellement.



 

"Topor voyageur du livre" Les cahiers dessinés (Buchet-Chastel)
Texte d’Alexandre Devaux
  • Format : 22 x 28 cm, 400 p., 49.00 €
  • ISBN 979-10-90-87538-8