Culture

Rupi Kaur, Anna Todd, Nine Gorman : des réseaux sociaux à la maison d'édition

La Canadienne Rupi Kaur, l'Américaine Anna Todd et la Française Nine Gorman, ont toutes trois été repérées sur Internet avant d'être publiées par des maisons d'édition. Le Net, nouveau vivier d'auteur.e.s ? 
La Canadienne Rupi Kaur, l'Américaine Anna Todd et la Française Nine Gorman, ont toutes trois été repérées sur Internet avant d'être publiées par des maisons d'édition. Le Net, nouveau vivier d'auteur.e.s ? 
©Instagram / TV5MONDE

Leur poésie ou leurs roman(ce)s font des émules sur les plates-formes de publication en ligne ou les réseaux sociaux. Le succès de ces nouvelles poétesses et auteures sur Internet se traduit aussi en librairie. En lectorat déjà conquis, les internautes dicteraient-ils aux éditeurs leurs nouvelles publications ? 

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Avec ses 1,4 million de livres vendus, la Canadienne Rupi Kaur est LA star des « Instapoètes » du moment. Celle qui publiait sur son compte Instagram de courts poèmes façon haïku japonais a désormais à son actif : deux livres de poésie et bientôt un roman.

A 25 ans, la jeune femme connaît un succès phénoménal en librairie. Un plébiscite qui a débuté sur son réseau social où 1,9 million de personnes la suivent. 

Bien avant que Rupi Kaur ne publie ses poèmes, c’est une photo d’elle allongée sur son lit de dos, une tache de sang à l'entrejambe, qui avait affolé la toile. Censurée, sa photo posait la question de la représentation des règles sur ces réseaux. 

Photo que Rupi Kaur a publié sur son compte Instagram. 
Photo que Rupi Kaur a publié sur son compte Instagram. 
©Instagram


Ce sont finalement ses poèmes distillés presque quotidiennement sur son compte Instagram qui vont lui assurer un succès international. « Mes livres n’auraient jamais été publiés sans les réseaux sociaux », raconte-t-elle à nos confrères du Guardian. Je n’essayais pas d’écrire un livre, ce n’était pas mon but. Je postais des choses en ligne simplement pour me sentir mieux » et d’ajouter : « Je ne corresponds pas à l’âge, la race ou la classe d’un poète vendeur de best-sellers ». 
 

Traduction:<br />
<em>Je suis le produit de tous mes ancêtres réunis / et j’ai décidé que ces histoires méritaient d’être racontées. <br />
<br />
C’est une bénédiction/D’être de la couleur de la terre/Savez-vous combien de fois/ Les fleurs me prennent pour leur maison. </em>
Traduction:
Je suis le produit de tous mes ancêtres réunis / et j’ai décidé que ces histoires méritaient d’être racontées. 

C’est une bénédiction/D’être de la couleur de la terre/Savez-vous combien de fois/ Les fleurs me prennent pour leur maison. 
©compte Instagram de Rupi Kaur

Internet, nouveau vivier d’auteurs à succès

Cette auteure novice a donc trouvé sur Internet, une plate-forme d'expression et donc une vitrine. Internet serait-il le nouveau vivier de poètes et d'écrivains pour les éditeurs ?  

Si Rupi Kaur est LA Star des « instapoètes ou instapoet (en anglais) » d’autres se sont fait connaître ces deux dernières années sur le site américain de publication en ligne Wattpad qui existe en plus de 30 langues.

C’est le cas d’Anna Todd, qui y publie en 2015 une série de romans intitulée After, très inspirée de 50 nuances de Grey, relevant à la fois du « mommy porn » (porno pour maman, ndlr)  et de la « fan fiction ». 

Depuis son téléphone portable, dans sa voiture, une salle d’attente ou sur son canapé, elle poste son récit en chapitre. Les internautes qui accèdent gratuitement à ces textes, laissent des commentaires. Ces retours réguliers permettent à l’auteure d’enrichir son intrigue de nombreux rebondissements, d’ajuster le caractère des personnages et voir si son histoire plaît à son lectorat.  

L’écriture communautaire

C’est un nouveau type d’écriture qu’inaugure alors Anna Todd : le « social writting » (l’écriture communautaire). Elle a ainsi l’assurance de séduire et de surprendre constamment ses lecteurs avides de découvrir le prochain chapitre. Et ça marche. Le nombre de lecteurs aidant, Wattpad lui propose de publier son récit. 

La maison d’édition américaine Simon and Schuster décroche le contrat (juteux dit-on) pour publier After en 4 tomes, dans plus de 27 pays dont la France chez Hugo& Compagnie.

Le parcours d’Anna Todd, 25 ans, va inspirer une Française : la booktubeuse - critique de livres sur Youtube - Nine Gorman. Elle vient de publier le Pacte d’Emma chez Albin Michel après avoir diffusé son roman, en feuilleton elle aussi, sur Wattpad. 
 
©TV5MONDE

En novembre 2015, Nine Gorman se lance dans l'écriture de son premier roman. « Je voulais reprendre une histoire que j’avais en tête depuis un petit moment », raconte-t-elle sur le plateau de TV5MONDE. « Le fait d’avoir les retours de ceux qui nous suivent créé comme un contrat avec le lecteur qui nous pousse à aller jusqu’au bout, à terminer notre histoire. Je pense que si je n’avais pas commencé à poster sur Wattpad je ne serais pas allée jusqu’au bout de l’écriture. » 
 

J’ai eu la chance d’intéresser des maisons d’édition alors ça a été la cerise sur le gâteau.

 Nine Gorman

Résultat ? Succès garanti. Un million de lecteurs lisent son roman sur Internet. Elle est repérée par la maison d'édition Albin Michel qui voit ainsi l’occasion d’ouvrir son secteur jeunesse à de nouveaux genres. 

« Ce n’était pas un besoin que mon roman existe physiquement, assure Nine Gorman sur TV5MONDE. J’ai eu la chance d’intéresser des maisons d’édition alors ça a été la cerise sur le gâteau. » 

Un succès de librairie 

Pourquoi une maison d'édition s'intéresse-t-elle à des textes déjà publiés, déjà lus ? Certains pensent trouver sur ces sites internet un vivier de nouveaux auteurs qui se renouvellent sans cesse. 

« Il y a un côté marketing, je ne vais pas m’en cacher, souligne Arthur Saint Vincent co-fondateur de la plate-forme Fyctia de la maison d'édition HugoetCie, équivalent français de Wattpad.  Il y a aussi la volonté de dénicher le nouvel auteur de demain, chercher de jeunes talents. Et il ne faut pas se cacher que si nous avons des retours sur des textes, cela nous permet de comprendre un peu mieux les lectrices, ce qu’elles aiment, et pourquoi. » 
 

Elle a rassemblé une communauté ultra mobilisée qui se déplace tout de suite en librairie pour acheter le livre.

Olivier Moreira, éditeur.

L'éditeur de Nine Gorman, Olivier Moreira, dit avoir décelé chez son auteure une « originalité », « un ton un petit peu nouveau » qu’il a trouvé « intéressant ». Une histoire de vampire revisitée à l'aune de la richesse des lectures de son auteure.

En la publiant, il est aussi quasiment sûr de son succès. Les lecteurs existent et sont déjà conquis. Pour Olivier Moreira, cela signifie surtout que le roman n’a pas besoin de faire ses preuves pour s'imposer en librairie. « Au cours des deux années d’écriture de son roman sur Wattpad, elle a rassemblé une communauté ultra mobilisée qui se déplace tout de suite en librairie pour acheter le livre. Il est remarqué par le libraire qui peut le laisser un petit plus longtemps que les autres. C’est hyper intéressant à un moment où en librairie un livre n'a qu'une, deux ou trois semaines pour convaincre et qu'après une nouveauté le chasse. »

L’éditeur bénéficie donc de la notoriété déjà acquise des auteurs « et inversement, assure Olivier Moreira, Nine bénéficie aussi - et on a mis les moyens pour- de la notoriété d’Albin Michel. » Et surtout de l'expertise de l'éditeur qui doit réaliser un gros travail sur les textes publiés en ligne. 

Travail d'édition avant publication

Quelle différence entre la version numérique gratuite et le papier ? Pas grand chose nous assurait Anna Todd, mises à part… des scènes de sexe étoffées.  

Pourtant, il faut transformer cette publication en feuilleton qui tient en haleine les lecteurs en un roman qui se tient. Les maisons d’édition n'ont pas encore trouvé de Balzac - maître du roman-feuilleton  - clé en main. 

« Si vous regardez la version originelle, elle a changé le temps de la narration entre le premier et le dernier chapitre, des personnages ont radicalement changé de rôle dans l’histoire, souligne Olivier Moreira. En fait, on a fait un travail de réagencement de son plan, des relations entre ses personnages. On a fait en sorte aussi de travailler avec elle pour alléger le texte, il y avait beaucoup de répétitions qui augmentaient un peu artificiellement le volume de son livre. On voulait gagner en efficacité. » 
 

Un livre édité toujours en ligne ?

Chez Fyctia, le texte ne reste pas indéfiniment en ligne. Des auteurs sont appelés à soumettre des textes sur la plate-forme liés à des genres (thriller, romance…) et des thématiques (les retrouvailles, par exemple). Ils entrent alors dans une sorte de concours. Ce sont les lecteurs qui décident par leurs "likes" de voir le chapitre suivant publié pour connaître la suite de l'histoire.
 

En tant qu’éditeur le but est de montrer toujours ce que l’auteur fait de mieux. 

Olivier Moreira, éditeur.

Sur les 450 textes soumis à chaque concours, seuls les quatre plébiscités par le plus grand nombre d'internautes seront visés par un jury professionnel et publiés chez HugoetCie. Une manière pour l'éditeur de s'assurer des revenus. 

Ce fonctionnement diffère de Wattpad où les textes peuvent rester en ligne, accessibles gratuitement mais pas révisés. Olivier Moreira, a décidé lui, d'enlever le texte de Nine Gorman de la plate-forme. Son argument ?  « En tant qu’éditeur le but est de montrer toujours ce que l’auteur fait de mieux. » Il assure que « pour Nine, c’était un premier jet ce qu'elle a publié sur Wattpad. Ce n’était pas ce qu’elle voulait faire en définitive. »

La fin de l'éditeur-roi

Ces nouvelles plates-formes renversent le rapport de pouvoir qui prévalait jusqu'à présent. « Le principe d’un éditeur à l’époque c’était celui d’être dans sa tour d’ivoire et de dire, c’est moi qui choisis quel livre est bien ou pas, reconnaît Arthur de Saint Vincent d'HugoetCie. Pour nous, le principe d’un éditeur ce n’est pas ça, c’est d’accompagner un auteur, de corriger des textes, mais ce n’est pas à lui de toujours dire si c’est bien ou pas. On a renversé la chaîne. On utilise les lecteurs et lectrices pour leur demander leurs avis sur des textes en construction et ils nous aident à les pousser à leur sortie. »

Quant à la qualité des textes ou le renouvellement des genres ? Chacun en jugera. Pour Arthur Saint Vincent, le but d'HugoetCie est philantrope (?!) : « faire lire les gens. Remettre le pied à l’étrier des filles qui n’auraient pas lu et ce, sur des supports qui leur parlent : la tablette, l’ordinateur ou le téléphone. » Si Arthur Saint Vincent parle uniquement de filles, c'est parce que parmi les 120 000 utilisateurs et 12 000 auteurs de la plate-forme Fyctia, 85% sont des filles. 

« Ce sont des auteurs qui font ni plus ni moins que ce qu’"Harlequin" a fait avec la romance, explique Olivier Moreira tout ne tentant pas de comparer les contenus. Leur objectif c’est de publier tous les mois la même chose. Et tous les mois ils ont des lectrices qui vont y trouver toujours la même chose. Elles auront toujours le même plaisir de lecture garanti. » Et un succès à la clé qui ne se dément pas pour les éditeurs.