Culture

Une oeuvre de Camille Pissarro réapparue ranime des fantômes

La cueillette des pois, Pissarro
La cueillette des pois, Pissarro

Les descendants d'un collectionneur spolié sous l'Occupation nazie ont lancé devant la justice la procédure pour obtenir la restitution d'une gouache du maître impressionniste Pissarro réapparue récemment lors d'une exposition à Paris. Ses détenteurs américains actuels plaident la bonne foi et entendent conserver le trésor volé.

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C’est une gouache peinte en 1887 par l’un des pères de l’impressionnisme – et anarchiste - Camille Pissarro. Disparue depuis une cinquantaine d’années, "La Cueillette des pois" avait refait surface récemment au musée Marmottan à Paris, où elle est exposée jusqu'au 16 juillet.
 

Le tableau avait été confisqué à Simon Bauer, un collectionneur juif spolié en 1943.

Né en 1862, ce grand amateur d'art a fait fortune dans la chaussure. De groom dans un magasin, il gravit tous les échelons pour finir patron, et revendre son affaire à 40 ans. Il passe ensuite son temps à «voyager dans le monde entier» à «se cultiver», lui qui n'a pas fait d'études, raconte son petit-fils Jean-Jacques Bauer, 87 ans.

Surviennent la Seconde guerre mondiale et l'occupation. Interné à l'été 1944 à Drancy, Simon Bauer échappe miraculeusement à la déportation et à l'extermination, grâce à une grève des cheminots. Un an plus tôt, sa collection a été confisquée et vendue par un marchand de tableaux désigné par le commissariat aux questions juives de Vichy.

Libéré en septembre 1944, Simon Bauer s'attèle à retrouver ses tableaux. A sa mort, en 1947, il n'a réussi à récupérer qu'une petite partie de sa collection. Ses descendants poursuivent sa quête.

Réapparitions

En 1965, ils apprennent, grâce à Georges Bernier, éditeur de la revue d'art l'Oeil, que deux tableaux, dont La cueillette, doivent être vendus sous le manteau et tentent d'intervenir. Les oeuvres sont mises sous main de justice, mais le juge ordonne la main-levée de la saisie, et le marchand américain qui venait de les acheter repart avec les tableaux. Ils seront ensuite vendus à Londres chez Sotheby's en 1966. Le tableau s'évanouit.

Apprenant un demi-siècle plus tard que "La Cueillette" est exposée dans le cadre de la rétrospective au musée Marmottan, Jean-Jacques Bauer, petit-fils de Simon Bauer, saisit la justice en mars afin que l’œuvre, prêtée au musée par un couple d'Américains qui l'a achetée en 1995, ne quitte pas la France une fois l'exposition terminée. Pour revendiquer sa propriété, les Bauer s'appuient sur une ordonnance de 1945 déclarant nuls les actes de spoliation.  «Il faut que ce tableau reste en France», estime son avocat, Me Cédric Fischer.

Les époux Toll, eux, ont acquis La Cueillette lors d'une vente aux enchères chez Christie's à New York. Ils "ignoraient totalement" que le tableau était issu d'une spoliation, selon leur avocat, Me Soffer qui invoquent leur bonne foi.

Ils s'opposent cependant à sa mise sous séquestre. Mettant en cause la compétence de la justice française, l'avocat estime que le délai pour contester à ses clients la propriété de l’œuvre est expiré. Il "ne peut exister aucun litige sérieux sur la propriété et la possession de ce tableau", affirme-t-il. "On ne répare pas une injustice en en créant une autre".

Le 30 mai, pourtant, le tribunal de grande instance de Paris ordonnait le placement sous séquestre de l’oeuvre, le temps que soit tranché le litige sur sa propriété. Il est conservé au musée Marmottan jusqu'à la fin de l'exposition, puis par l'établissement public des musées d'Orsay et de l'Orangerie.

Sur le fond - l'éventuelle restitution - les descendants de Simon Bauer avaient jusqu'au 14 juillet pour lancer leur assignation contre les époux Toll, ce qu’ils viennent de faire.