Culture

Victor Hugo : ses désirs font-ils désordre ?

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	"Sub clara nuda lucerna" Victor Hugo (1802-1885)</div>
"Sub clara nuda lucerna" Victor Hugo (1802-1885)
© Maisons de Victor Hugo / Roger- Viollet

Victor Hugo est assurément le poète français le plus connu mondialement. Une passionnante exposition sur la sensualité bouillonnante de l'écrivain a lieu dans sa maison même, Place des Vosges à Paris.

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Des salles habillées de rouge, d’orange, de noir, de vert : la Maison Victor Hugo de Paris met le visiteur en émoi dès son entrée.
 
Des extraits de poèmes et de romans à lire ou à écouter, des lettres à sa femme et à ses amoureuses, qui sont là pour aiguiser la curiosité et raviver (s'il en était besoin) l’admiration. Avec cette phrase écrite au fronton et qui dit tout : « Qu’est-ce que le baiser ? C’est la création », extraite de « Tas de pierres ». 
 
A leurs côtés, des gravures et des toiles illustrent quelques grandes sagas évoquées dans les œuvres les plus populaires de Victor Hugo, tout autour de la planète. De quoi rappeler combien les passions, les pulsions habitent les héros hugoliens, soit qu’ils les portent en eux, soit qu’ils en soient les «victimes», consentantes ou non. 
En 1882, Victor Hugo accepte d'être président d'honneur de la la Ligue française pour le droit des femmes, héritière de l'Association pour le droit des femmes, association féministe fondée par Léon Richer
En 1882, Victor Hugo accepte d'être président d'honneur de la la Ligue française pour le droit des femmes, héritière de l'Association pour le droit des femmes, association féministe fondée par Léon Richer
(DR)
 
Des noms ? Les figures de proue de Notre-Dame de Paris, des Misérables, de Quatre-Vingt-Treize, de La Légende des siècles y « tourbillonnent », avec Esmeralda, Quasimodo, l’archidiacre Claude Frollo, le Capitaine Phoebus, ou encore Gauvain, Cosette, Marius, Jean Valjean, Fantine. 
 

Des situations ? Les enlèvements, les séquestrations, les tortures s’y étalent, mais aussi les passions, chastes ou torrides, partagées ou contrariées.
 

« Je te baise à te faire toute rose de la tête aux pieds »


Les amours successives ou simultanées qu’a vécues Victor Hugo sont autant de petits cailloux dispersés au fil de la visite : depuis les mots tendres et fougueux à sa femme adorée, Adèle (née Foucher) , jusqu’à l’extrait de Le livre de l’anniversaire où il rappelle à sa maîtresse la plus célèbre, Juliette Drouet, leur première nuit d’amour par un soir de carnaval  - « Paris avait la fausse ivresse, nous avions la vraie »- en passant par ses écrits fougueux pour la comédienne Alice Ozy, qu’il disputa à son propre fils. 

L’exposition de la Maison Hugo réunit ensuite, au gré des salles, des aquarelles, des encres, des dessins qui donnent à voir la puissance - très aboutie dans sa concision et sa modernité - du Victor Hugo, peintre, avec notamment quelques silhouettes et nus féminins.

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	Victor Hugo, assis, nu, étude pour le <em>Monument</em> - Auguste Rodin (1840-1917)</div>
Victor Hugo, assis, nu, étude pour le Monument - Auguste Rodin (1840-1917)
© Musée Rodin / Jérôme Manoukian

Elle permet aussi d’admirer, notamment grâce aux prêts consentis par des collectionneurs privés, de très belles œuvres de peintres, de sculpteurs et de photographes contemporains du poète et font découvrir, d’eux, des travaux plus audacieux que ceux qui font généralement leur gloire.

Courbet, Millet sont aux cimaises. Bien présent, Auguste Rodin dont la sensualité, «l'insatiable énergie» éclate dans les bronzes, les marbres exposés ici (A visiter aussi le Musée Rodin, à Paris, qui vient de rouvrir ses portes après rénovation).

Ou encore Félicien Rops, dont l’érotisme est plus que jamais brûlant, et le peintre italien Francesco Hayez qui, sous le titre, Scènes d’ateliers, s’amuse à croquer des situations dignes du Kamasutra.

« La femme nue, c’est la femme armée »  - L’Homme qui rit


Le monde du théâtre s’étale, avec ses loges, lieux du jeu de la séduction par excellence pour la bourgeoisie, avec ses coulisses et bien sûr ses comédiennes souvent convoitées par les contemporains d‘Hugo et par le poète lui-même. 

Le  XIXème siècle apparaît ici à la fois synonyme de mutation sexuelle, notamment pour la femme. L’heure est à prôner l’adultère et à le sanctionner, à ériger la vertu  en dogme et à chérir le désir, à aimer l’ellipse la suggestion en littérature… mais à maintenir pour la femme, et seulement pour elle, la sujétion juridique et la sanction.

La dernière salle de l’exposition, est là comme lieu d’apothéose. Un point d’orgue où la nature du jardin « en rut » apparaît comme le lieu de la germination universelle, où la rosée est décrite comme collier de perles, les papillons comme «neige vivante » et où l’intimité de l’oiseau avec l’arbre éveille les sens. Satyres, odalisques, dieux mythologiques, dragons et faunes se montrent en ces murs, ainsi que le fameux combat de Gilliatt avec la Pieuvre dans Les travailleurs de la mer, symbole apocalyptique de l’étreinte, du « combat » amoureux.

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	Le lever - Victor Hugo (1802-1885)</div>
Le lever - Victor Hugo (1802-1885)
Maisons de Victor Hugo / Roger- Viollet

Le catalogue Eros Hugo – Entre pudeur et excès produit par la Maison Victor Hugo, abondamment illustré, est quant à lui passionnant de bout en bout. On lira l’introduction de Gérard Audinet, directeur de ce musée, qui souligne à la fois le tempérament exalté de l’homme et la pudeur de l’artiste, sorte de «prophète païen» comme le qualifia Renan.

On dégustera l’étude très documentée et intelligente du commissaire Vincent Gille, qui évoque au passage combien une exposition de cette nature passera, pour chaque visiteur, par sa propre expérience de la sensualité.

Et on parcourra celle de Pierre Laforgue. L’universitaire rappelle combien Hugo voyait dans la révolution la délivrance du genre humain et voyait dans l’amour «l’éternel reste de l’homme qui ne peut être anéanti» quelle que soit sa condition ; il nous apprend par ailleurs que le poète a consacré à l’éros des pages d’une beauté noire, à la Genet, qu’il a ensuite écartées au moment des publications.

Pudeur, excès, mais surtout exaltation érotique et spirituelle, dont on se dit, deux siècles plus tard, que tout jugement moral doit être résolument écarté pour ne pas abolir, au passage, la puissance du sentiment.
 

Exposition temporaire Eros Hugo – Entre pudeur et excès, accessible jusqu’au 21 février 2016.
 

Pour télécharger quelques-uns des chefs-d’œuvre de Victor Hugo, rendez-vous sur la