Les 50 ans du Chêne Noir de Gérard Gelas, figure du Off d'Avignon

Des personnes accrochent les affiches des pièces qui seront jouées pendant le Festival, le 5 juillet 2017 à Avignon
Des personnes accrochent les affiches des pièces qui seront jouées pendant le Festival, le 5 juillet 2017 à Avignon
afp.com - ANNE-CHRISTINE POUJOULAT
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Gérard Gelas s'est longtemps disputé avec André Benedetto pour savoir qui, des deux Avignonnais, avait fondé le Off qui a fleuri en marge du Festival d'Avignon. "C'était lui, évidemment, mais on avait nos caractères", dit en riant Gelas, le fondateur du Théâtre du Chêne Noir.

Deuxième scène permanente d'Avignon après le théâtre des Carmes de Benedetto, le Chêne Noir est une institution du Off: 12 pièces à l'affiche, parmi les 1.480 de la vaste foire du spectacle qui s'est développée en marge du festival fondé en 1947 par Jean Vilar.

Lorsque André Benedetto présente pour la première fois une pièce en marge du programme officiel du festival d'Avignon en 1966, "Statues", Gelas est à Paris.

"J'ai 20 ans, je suis à l'Idhec, l'école du cinéma et le milieu ne me plait pas, je me retrouve avec des +fils et des filles de+, moi je viens des quartiers très populaires d'Avignon, d'une famille pauvre d'immigrés italiens", raconte Gérard Gelas.

Accueilli à son retour sur le quai d'Avignon par des amis qui déclament ses poèmes, il a l'idée d'en faire un spectacle, "Poèmes", bientôt suivi de "L'homme qui chavire", qu'il mêle de musiques de Pierre Henry, John Coltrane, Pink Floyd et Ravi Shankar.

En 68, Gelas s'engage activement aux cotés de Daniel Cohn-Bendit et monte à Paris: "On se démène, on s'agite, sous les pavés la plage et puis ça n'a pas duré. Quand De Gaulle remet de l'essence dans les pompes c'est fini."

La petite bande repart pour Avignon. "J'avais écrit une pièce, +La Paillasse aux seins nus+, on déblaie une cave abandonnée dans la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon, avec ma troupe de l'époque, Daniel Auteuil, Mama Béa pour parler des plus connus, et on s'apprête à la monter le 18 juillet 1968", raconte-t-il.

- trouble à l'ordre public -

"Je déjeunais chez mes parents, un fourgon de police débarque, on me met les menottes et au commissariat on me notifie l'interdiction de jouer pour risque de trouble à l'ordre public."

L'interdiction soulève Avignon. "Je pense maintenant que c'était un coup monté pour abattre Vilar, ils se sont servis de moi, ils savaient mon implication dans les milieux gauchistes, et ils ont parié sur le fait qu'ils allaient s'en prendre à Vilar".

"Ca a été très violent. Moi, dont Vilar était le maître, j'étais pris entre deux feux. Maurice Béjart m'a offert son cachet de la cour d'honneur et m'a invité sur scène à m'exprimer avant son ballet +Messe pour le temps présent+".

Gérard Gelas passe brutalement de jeune inconnu à "agitateur professionnel". "Il m'a fallu des années pour dépasser cette image", dit-il.

Mais son aura est faite dans le milieu du théâtre, et lorsqu'il monte "Marilyn" en 69, toute la critique parisienne est dans la salle.

"L'année d'après, Mnouchkine me prend sous son aile et me prête la Cartoucherie. Elle partait en tournée pour +1789+. On dormait dans des duvets. Le matin elle enjambait les corps pour aller à son bureau".

En 1972, Le Chêne Noir revenu en Avignon s'installe pour de bon dans une ancienne chapelle, à un jet de pierre du Palais des papes.

Il y a eu des crises, le départ d'une partie de la troupe dans les années 80, mais à 70 ans, Gérard Gelas est toujours là. Il a monté 79 créations au Chêne Noir et propose cette année "Migraaaants", du Roumain Matéi Visniec, où une scène avec des jeunes femmes voilées a suscité des réactions vives en banlieue d'Avignon, où elle a été montrée. "Une jeune femme s'est levée pour dire que personne ne l'obligeait à mettre un voile, on a débattu", dit-il.

Le Chêne Noir mène aussi des actions pédagogiques auprès de 9.000 jeunes des quartiers "hors les remparts".

Si Gérard Gelas ne croit plus qu'on puisse changer le monde, il n'a pas renoncé à "casser les remparts".