11 janvier 2015 : journée historique

En France, plus de trois millions de personnes ont marché. Ici, place de la Bastille, plusieurs jeunes avec un drapeau français et le carton “Je suis Charlie“
En France, plus de trois millions de personnes ont marché. Ici, place de la Bastille, plusieurs jeunes avec un drapeau français et le carton “Je suis Charlie“
Photo Frantz Vaillant (TV5Monde)

Inédit dans l’histoire de France: plus de 3 millions de manifestants ont défilé hier pour dire non à la haine, à Paris et en province. Dans un climat rarement vu d’unité nationale. Une cinquantaine de chefs d’Etat ou de gouvernement étrangers étaient présents 

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Marianne, le bras levé

Thérèse n’aurait jamais cru, un jour, être «Charlie». Il est un peu plus de 11 heures du matin et cette octogénaire avance, place de la Nation à Paris, sur son fauteuil roulant électrique paré de l’autocollant rituel, en hommage aux victimes de Charlie Hebdo. Thérèse a vécu l’après-guerre, mai 68 et les manifestations pour «l’école libre» des années 80. Mais cette fois, cela s’annonce encore plus grand. Une mobilisation générale en gestation, sous un ciel bleu hivernal, et d’immenses boulevards vides de voitures, tous évacués dans la nuit par la police. Son fils, attentif à chacun des mouvements du fauteuil maternel, sourit à l’enthousiasme retrouvé de la vieille dame.

Juste en face, sous la statue de Marianne, le bras levé en direction de la place de la République, les télévisions finissent d’installer leurs caméras et de boucler leurs réglages. Avec, pour Al Jazeera, une grue haute d’une dizaine d’étages afin de mieux embrasser le spectacle des centaines de milliers de «Charlie» que les métros ont commencé à déverser…

C’est ici, sur cette place de la Nation emblématique du Paris populaire et révolté, habituel terminus des grandes manifestations sociales, que l’immense foule attendue ce dimanche doit venir s’échouer. Il n’est pas encore midi, mais Thérèse jure déjà que le pari sera gagné et que la France entière sera au rendez-vous. La province, d’ailleurs, a déjà répondu à l’appel. Des dizaines de milliers de personnes samedi à Toulouse, Nantes, Pau, Orléans ou Marseille. Des rassemblements similaires ce dimanche à Lyon, Saint-Etienne, Lille et d’autres villes. «Ils veulent nous prendre ce que nous avons de plus cher: la liberté», lâche-t-elle. Et de pointer du doigt l’artère d’en face, celle où François Hollande accueillera, quelques heures plus tard, la cinquantaine de chefs d’Etat et de gouvernement étrangers venus apporter leur soutien à la France, «touchée au cœur». Boulevard Voltaire. L’avenue parisienne symbole de l’irrévérence française: «Voltaire, les fous chercheront toujours à le tuer. Et nous, Français, nous nous lèverons toujours pour le défendre!» lâche, gourmande, cette ancienne professeure de littérature.

Juste un refus viscéral, bon enfant, naturel, multiculturel.<br/>
Juste un refus viscéral, bon enfant, naturel, multiculturel.
photo Frantz Vaillant (TV5Monde)
Juste un refus

Toute la journée, ce même spectacle. Des Parisiens de toutes origines, de tous âges, de toutes confessions, venus marcher contre la haine en se parant de tous les slogans possibles et imaginables. Ce dimanche-là, cette «marche pour l’histoire», comme le scandent les télévisions n’est ni une commémoration, ni une célébration. Pas une protestation non plus, tant les cris et les slogans sont rares. Juste un refus viscéral, bon enfant, naturel, multiculturel.

Les drapeaux tricolores croisent les couleurs de l’Algérie, du Maroc, du Liban. Les dessins les plus célèbres de Charlie Hebdo s’arrachent, distribués par des volontaires de diverses associations. A une exception notable: les caricatures du prophète Mahomet, qui valurent au journal d’être visé et décimé. «C’est un jour de colère qui ne doit pas en susciter davantage», justifie Dominique Sopo, président de SOS Racisme, l’organisation qui popularisa jadis le fameux «Touche pas à mon pote» pour dénoncer le racisme anti-arabe…

Treize heures. La foule se presse de tous côtés. La surveillance policière est chorégraphiée, à chaque croisement de rues. Tandis qu’à l’Elysée, François Hollande reçoit ses homologues étrangers après avoir salué, en début de matinée, les représentants de la communauté juive, sauvagement visée par la prise d’otages de l’Hyper Cacher, porte de Vincennes, le fameux boulevard Voltaire est vide. Plus de 2000 CRS déployés s’assurent que personne ne franchit les barrières à l’intérieur desquelles, dans la journée, déferleront les manifestants. Pas de tension perceptible. Et pourtant, quel enjeu! Quelle cible pour les terroristes de tous acabits qui, dispersés dans les filières extrémistes, brûlent de prendre la France et l’Europe pour cible. «On ne se fait pas d’illusions, explique, entre deux contrôles, un officier de police en civil. On ne peut pas tout quadriller, contrôler, surveiller. Quel que soit le nombre de policiers en faction, gardez bien en tête que la France a eu le courage de dire non à visage découvert. En prenant tous les risques.»

Il est bientôt 14 heures. Un détour, avant d’arriver sur la place de la République, par les locaux de Libération, rue Béranger. C’est là, au huitième étage, dans une salle à fenêtres rondes baptisée «le Hublot», qu’est en train de renaître Charlie Hebdo. Les ordinateurs sont tous allumés. Une dizaine de collaborateurs, pour la plupart des dessinateurs pigistes du magazine, s’affairent à croquer les caricatures qui, ce mercredi, seront imprimées à un million d’exemplaires. Passe Laurent Joffrin, le directeur de Libé. Longue étreinte avec Patrick Pelloux, le médecin urgentiste et chroniqueur aiguisé qui racontait, dans Charlie, son quotidien hospitalier. C’est lui, Patrick, qui, au cœur de l’après-midi, sera filmé en train d’étreindre longuement François Hollande. Il a déjà les larmes aux yeux. Elles ne le quittent plus. Patrick Pelloux n’est pas revenu de l’enfer du 10, rue Nicolas Appert, dévasté mercredi par les balles tirées par les frères Kouachi. D’ailleurs, qui pourra vraiment en revenir?

Tout s’accélère. La place de la République déborde. Une place-sanctuaire. La vitrine désordonnée, naïve, conviviale d’une France unie qui fait face et ne veut pas céder. Ces images-là, ce lieu symbole, Angela Merkel, David Cameron, Benyamin Netanyahou, Mahmoud Abbas, Matteo Renzi, Simonetta Sommaruga et tous les autres ne les voient pas. Sécurité oblige, les dirigeants étrangers sortent, en ce début d’après-midi, ensemble du palais de l’Elysée, pour être directement convoyés en bus, place Léon-Blum, du nom du chef du Front populaire de 1936, objet à son époque d’odieuses attaques antisémites.

Dommage. Car la place de la République, ce dimanche, c’est Paris humilié, outragé, libéré, pour paraphraser le fameux discours de Charles de Gaulle à la Libération, le 25 août 1944. A 14h40, un manifestant audacieux a doté d’un crayon la statue qui trône en son centre, cernée d’une couronne de bougies, de messages de soutien, de dessins, d’appels au sursaut républicain.

l'accolade de François Hollande au président malien Ibrahim Boubacar Keïta
l'accolade de François Hollande au président malien Ibrahim Boubacar Keïta
(capture écran)
Les Chefs d'Etat, bras dessus, bras dessous

«Je suis Charlie» se lit en arabe, en anglais, en allemand et dans bien d’autres langues. Un manifestant tibétain s’est assis en tailleur au milieu des bougies, face à un panneau sur lequel on peut lire le fameux poème de Paul Eluard: «Sur toutes les pages lues, sur toutes les pages blanches, pierre, papier ou cendre, j’écris ton nom, Liberté.»

Direction Nation. «Charlie» a submergé Paris, de la gare de l’Est au périphérique. La préfecture de police, dépassée par le nombre, renonce à donner une estimation mais parle d’une ampleur «sans précédent». Peut-être près de 2 millions à Paris. La plus grande manifestation de l’histoire de France.

Sur les écrans des rares cafés ouverts, les noms des victimes sont répétés en boucle. Le dernier, à chaque fois, ordre alphabétique oblige, est Wolinski, le plus connu des dessinateurs assassinés avec Cabu. «Ils ne les ont pas tués. Wolinski et Charlie sont en nous», répète inlassablement sa fille Elsa, en tête de cette marche qui, pour cause d’extraordinaire affluence, se transforme en un immense piétinement, où tout le monde bat le pavé pour être simplement «là», présent ce 11 janvier 2015, ce jour où la France a dit non.

Et voici la séquence que le monde entier retiendra, celle qui restera sans doute le symbole du quinquennat si impopulaire et contesté de François Hollande: sur le boulevard Voltaire, séparés de la foule, tous les chefs d’Etat et de gouvernement, bras dessus, bras dessous. Trois cents mètres d’une marche inédite dans Paris transformé en «capitale du monde», sous des applaudissements nourris (lire en page 4). Solidarité internationale. Unité nationale. Alain Juppé converse avec l’ancien premier ministre Lionel Jospin. Nicolas Sarkozy, sorti de l’Elysée aux côtés de Simonetta Sommaruga, est juste derrière Angela Merkel, arrimée au bras de François Hollande, lui-même aux côtés du chef de l’Etat du Mali, pays où les soldats français sont déployés. Personne ne prête plus attention à l’absence du Front national et à la controverse qu’elle nourrit.

Il est 15h30. Les familles des victimes sont à l’avant du cortège, le front ceint d’un bandeau blanc avec un seul mot: «Charlie». Le frère du policier tué alors qu’il assurait la sécurité du dessinateur Charb fond à son tour en larmes. François Hollande se sépare de ses homologues, qu’il retrouvera le soir à l’Elysée. Il parle avec les parents, les conjoints, les enfants. Le président «normal» est enfin à la hauteur de ce moment unique. La démonstration de la solidité des valeurs républicaines apparaît éclatante. Au moins en surface. Au moins pour le moment: «Ne nous faisons pas d’illusions, la peste identitaire menace toujours nos sociétés. Elle est là, sous-jacente. Ne nous leurrons pas non plus; nous allons devoir réviser certaines législations européennes pour accroître la surveillance des suspects», analyse, en aparté avec quelques journalistes, le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, qui, tôt dimanche matin, a reçu ses homologues.

La journée se poursuit à l’identique. Sans incident. Sans confrontation. Sur fond d’applaudissements adressés aux forces de l’ordre. Du jamais-vu dans l’habituelle pagaille française. Le pays, en crise, sort digne de l’épreuve. «Le scénario rêvé pour une République forte et une démocratie debout», rêve tout haut un conseiller de Bernard Cazeneuve.

Il est 19 heures. François Hollande est avec Benyamin Netanyahou à la Grande Synagogue de Paris. Haïm Korsia, le grand rabbin de France, cite les noms des «dix-sept», parmi lesquels deux musulmans: Ahmed Merrabet et Mustapha Ourrad. Il cite aussi les noms des victimes juives de Mohammed Merah à Toulouse, en 2012. «Pourquoi faut-il toujours pleurer pour nous unir?» interroge le religieux. Des imams lui font face. Dix-sept bougies sont allumées tandis que retentit le «Kaddish», la prière juive des morts.

Sur la place de la République toujours occupée par des manifestants résolus à veiller toute la nuit, la flamme tremblante de milliers d’autres bougies leur répond en écho.

Article paru sur le site web du journal "LE TEMPS"