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1914-1918 : visages de la guerre

Uniformes de poilus, tranchées reconstituées, photos de gueules cassées... A mesure qu'approche le centenaire de la Première Guerre mondiale, les archives surgissent, se collectent et s'exposent. Mais bien avant cela, quelqu'un avait déjà entamé ce travail de souvenir. Voici une quinzaine d'années que le photographe Didier Pazery suit, filme et fait parler les hommes et les objets, ultimes témoins de la Grande Guerre, en France et ailleurs. 

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Raymond Abescat, né en 1891 à Paris. Appelé en 1912, démobilisé en 1917.
Raymond Abescat, né en 1891 à Paris. Appelé en 1912, démobilisé en 1917.
A 46 ans, Didier Pazery est d'une génération où l'on posait des questions sur la photo passée d'un jeune homme en uniforme sur la cheminée d'une vieille tante, où l'on considérait avec une fascination craintive la lettre calligraphiée, retrouvée au fond d'un tiroir, de ce frère mort à 19 ans dans les tranchées. Une génération où l'on pouvait aussi avoir un poilu pour grand-père ou arrière-grand-père.

Enfant, il a connu ceux pour qui la Grande Guerre s'inscrivait dans le vécu avant de s'inscrire dans l'Histoire. Et puis ses lectures et sa passion pour le portrait et les questions d'identité ont fait de lui le photographe documentaire qu'il est devenu. Peu à peu, il s'est attelé à collecter des portraits d'anciens poilus : les enfants et les jeunes gens qu'ils étaient, puis les centenaires qu'ils sont devenus, pour les mettre en abyme. Résultat : un ensemble de témoignages humains et historiques exceptionnel qui fera l'objet d'une exposition gare de l'Est à partir du 23 juin 2014. En cette fête de l'Armistice de 1918, il évoque le parcours qui l'a mené jusque là, un peu à l'aveuglette...


A l'école de la rue des Poilus

Parmi les souvenirs d'enfance les plus prégnants de Didier Pazery, il y a ceux de ses premiers 11 novembre solennels, à l'école primaire : "Quand toute la classe se déplaçait aux monuments aux Morts pour se recueillir et observer une minute de silence. Et puis mon école, dans un village du sud de la France, se trouvait rue des Poilus." A l'âge où l'on apprend à lire, il déchiffre les plaques commératives avec sa grand-mère... et commence à poser des questions. "Mes arrières-grands-pères avaient fait la Grande Guerre, dont l'un était revenu gazé. Ma grand-mère avait des lettres qu'elle m'a montrées quand j'étais petit, mais elle les a jetées par la suite et je lui en ai voulu, un peu..."

Vestige de canon allemand sur le site du champ de bataille de Bois-Belleau,2008 (@Didier Pazery)
Vestige de canon allemand sur le site du champ de bataille de Bois-Belleau,2008 (@Didier Pazery)
Une guerre de plusieurs époques

Adolescent, Didier Pazery découvre Maurice Genevoix, Erich Maria Remarque et les autres romanciers-combattants de l'entre-deux-guerres. A travers ses lectures, le lien se fait entre les souvenirs de l'enfant et les choix de l'adulte. "Les Croix de Bois, A l'Ouest rien de nouveau, sont deux grands souvenirs de bouquins qui m'ont marqué." Cette guerre, à cheval sur plusieurs époques, aimante le jeune photographe.

La Grande Guerre n'était pas une guerre comme les autres : "On peut tout projeter sur ce conflit : les combats d'aviation, les corps à corps, les héros individuels... En même temps, le progrès technologique introduit un aspect sacrificiel et dantesque. Les hommes étaient face à une énorme machine de guerre, avec des centaines de milliers de canons qui lançaient des millions d'obus." Alors quand son chemin professionnel l'amène à croiser celui d'anciens poilus, le trentenaire saisit la perche.

De la photo à l'Histoire

Didier Pazery aime l'Histoire, certes, mais il est avant tout photographe. "Au départ, je voulais photographier le temps qui passe à travers une mise en abîme, en superposant des photos de jeunesse à celles de centenaires." Or les premiers personnages qu'il rencontre ont tous fait la Grande Guerre : "Dans les albums, leurs premières photos étaient celles de soldats." En 1996 paraît Derniers combats, des portraits de survivants de la Grande Guerre, qui lui vaut une commande du magazine américain Life. Il commence à faire parler les hommes...

En 1998, il rencontre Olivier Morel, réalisateur de L'Ame en sang, un documentaire sur le traumatisme des vétérans américains de la guerre d'Irak, qui élargit sa quête à l'international. Ensemble, ils vont voir des Allemands, des Américains, des Roumains, des Serbes... Et puis en 2006, dans le sillage du réalisateur Jean-Marc Surcin, il part à la découverte des six derniers poilus et de la manière dont la société française s'approprie leur mémoire.


"Certains avaient du mal à parler..."

En quinze ans de travail, aucun des anciens combattants contactés par Didier Pazery n'a refusé de parler. Certains avaient du mal à s'exprimer, ou pas grand-chose à dire sur la guerre et les combats. Ils l'avaient trop subie. "Mais le fait militaire m'intéressait moins que les témoignages humains sur les privations, les souffrances et le drame humain de villages entiers qui se sont retrouvés sans plus aucun homme en 1918, dit le photographe. A part quelques très rares expressions "anti-bosch", tous nous ont dit que la guerre était une connerie."

Certains témoignent de moments d'exception, comme les fraternisations de Noël - la trève entre soldats allemands et français à la fin de l'année 1914 (voir ci-contre, le reportage sur le film "Joyeux Noël". "Un gars m'a raconté que le lendemain, les soldats français et allemands ont tiré sur leurs propres lignes, pour les punir," se souvient Didier Pazery. Car l'image fantasmée que l'on cultive du poilu qui part la fleur au fusil était plus une posture qu'une conviction. "Le héros de 1914 est sacrifié, et c'est pour cela qu'il est attachant," explique Didier Pazery. Certes l'époque était au patriotisme - il fallait reprendre l'Alsace et la Lorraine. Mais l'heure était surtout à l'embrigadement et à l'inconscience de jeunes gens que rien n'avait préparé à se battre. Ecoutez le témoignage de Robert Zwang, engagé volontaire en 1915, à 18 ans (mort en 1999 à 101 ans) :

“J'ai eu peur que la guerre se termine sans que je l'ai vue“



Les anciens poilus eux-mêmes avait du mal à comprendre l'état d'esprit dans lequel ils étaient à l'époque. "La façon dont ils pensaient commence à nous être étrangère, comme le serait celle d'un soldat du Moyen Âge ou de l'Antiquité," constate Didier Pazery. Difficile de juger ou de prendre parti...


Quand le vécu devient Histoire

Outre de nombreux Français, le photographe a rencontré des Russes, des Allemands, des Anglais, un Belge, des Américains, un Africain (voir ci-contre la rencontre de Didier avec Abdoulaye N'Diaye)... Et à travers leurs voix, il a touché de près des pans de l'histoire de toute l'Europe. "Le Russe nous a autant parlé de sa révolution que de la guerre !" se souvient-il. Au fil de son travail de photographe, il a côtoyé la Grande Guerre où moment même où elle bascule dans l'Histoire, avec la disparition du dernier poilu, en 2011.

Avec son centenaire, la Grande Guerre est-elle en train de glisser, dans la mémoire collective, du conflit sordide - souvenirs de gueules cassées, familles décimées, boucherie dans les tranchées - à l'épopée romanesque ? Pour Didier Pazery, c'est plutôt le chemin inverse qu'il nous faut parcourir : renoncer à l'image d'Epinal du poilu fleur au fusil et d'un succès militaire écrasant pour revenir à une vision plus juste de la réalité de l'époque - même si la lucidité n'exclut pas le romanesque : "L'histoire de la guerre de 14 a été beaucoup fantasmée en France, à cause de l'image emblématique du poilu qui revenait "vainqueur", convaincu de s'être battu pour une juste cause et que cette guerre était bien la dernière." Avec le recul, on admet aujourd'hui les erreurs de commandements, par exemple, alors que "Les sentiers de la gloire" de Stanley Kubrick a été interdit pendant des années. "Il aura fallu un siècle pour digérer les événements," songe Didier Pazery.


Rencontre avec Abdoulaye N'Diaye

Dernier ancien combattant sénégalais de la Grande Guerre, 104 ans en octobre 1998, Abdoulaye N'Diaye pose devant sa case dans son village de Tiowor, dans le nord du Sénégal (@Didier Pazery).


Engagé de force, il a été blessé et s'est battu pour racheter la liberté de sa famille capturée par l'armée française. Il n'a jamais cautionné la guerre et il n'a pas voulu rempiler quand on le lui a proposé. Reconnu comme ancien combattant depuis les années 1940, il touchait une petite pension. En 1998, Didier Pazery s'envolait pour le Sénégal (Tiowor, dans le nord du pays) avec le réalisateur Olivier Morel sur les traces d'Abdoulaye N'Diaye.

"C'était une rencontre extraordinaire, d'aller au fin fond de la cambrousse sénégalaise jusque dans ce village isolé, sans route. De voir soudain ce vieux monsieur sortir de sa case, qui arrivait à peine à marcher et qui riait tout le temps... Il aurait pu en vouloir à mort à la France, mais il ne jugeait pas et ne nourrissait pas la moindre haine, ni esprit de revanche. J'avais l'impression d'aller voir un vieux sage. Il était tellement content de nous voir, ça m'a énormément touché. En partant, il nous a serré la main et nous lui avons fait un petit cadeau. J'ai ressenti avant tout une profonde humanité. Le contraire de ce qui se passe aujourd'hui, où l'on se tire dessus pour des histoires de voisinage. C'était une grande leçon."