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1917 - 2017 : la réhabilitation hésitante des fusillés de la Grande Guerre

Exécution durant la Première Guerre mondiale<br />
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Exécution durant la Première Guerre mondiale
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Trois années de commémoration n'ont pas forcément rendu justice à tous les fantômes de la Grande Guerre. Si des actes de refus se sont manifestés dans les différents camps tout au long du conflit, l'année 1917 se distingue par un mouvement de rebellions collectives particulièrement virulentes, parfois – mais pas toujours -  politisées. La plupart ont été réprimées violemment. Ceux qui y ont laissé leur vie n'ont jamais été pleinement réhabilités.

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Le caporal Joseph Dauphin,<br />
<sub>Photo de famille, dr</sub>
Le caporal Joseph Dauphin,
Photo de famille, dr
Rien ne prédisposait le caporal Dauphin à son destin, ni son ami Brugière.

Né à Tauve, une bourgade de Haute-Auvergne, dans une famille de dix enfants, Joseph Dauphin est paysan, à ses heures cantonnier du hameau voisin. Il a 32 ans lorsque la guerre éclate en août 1914 ; marié et père d'un jeune fils.

Cela ne l'empêche pas d'être envoyé au front, 70ème bataillon de chasseurs à pied, matricule 1507, où il se distingue par son courage.

Promu caporal pour « sa belle conduite au feu », Croix de guerre avec étoile de bronze. Trois citations : il a « tenu un fossé jusqu'à épuisement des munitions », secouru un officier blessé près des lignes ennemies, s'est une autre fois « élancé à l'assaut avec courage malgré le tir intense » de ceux d'en face.
 

Coup de colère

En juin 17, peu après la boucherie du Chemin des Dames, son bataillon se voit refuser une permission très espérée. Colère. Avec d'autres et un peu sous l'effet de l'alcool largement distribuée dans l'armée, le caporal s'insurge. Quelques coup de feu sont tirés en l'air. Des « propos séditieux » sont lancés.

Dauphin est arrêté. Un peu naïf, il se dit que c'est bien fichu pour sa permission. C'est en réalité le conseil de guerre qui l'attend. Peu ou mal défendu, son cas sans doute aggravé par son maigre grade, il est condamné à mort plus pour l'exemple que pour son pauvre crime le 6 juin. Le 12 juin à l'aube, il est fusillé à la ferme de Fété (Aisnes).  «L'exécution se passa sans incident », note le Journal de marche du 70ème bataillon.

Compagnon de Tauves incorporé dans le même régiment, François Brugière, a été désigné pour faire partie du peloton d'exécution. Il a refusé : « si l'on m'oblige à tirer, la balle ne sera pas pour mon camarade mais pour le commandant du peloton ». Il sait, lui, ce qui l'attend. Envoyé dans un bagne militaire d'Algérie, il y meurt d'épuisement deux mois plus tard.
 

1917 : l'année terrible

14 -18 : 2400 condamnations à mort Sept-cent-quarante exécutions de Français ont lieu au total (sur 140 000 jugements prononçant 2400 condamnations à mort) de 1914 à 1918, chiffre qui n'inclut pas un certain nombres d'exécutions sommaires directement perpétrées au front par des officiers.

Contrairement à une idée reçue, les deux tiers des fusillés le sont dans la première année de guerre et non après les pires batailles ou les mutineries (voir ci-contre). Il s'agit essentiellement d'hommes du rang, et de l'infanterie.
Si des refus d'obéir ou des désertions et leur répression se succèdent tout au long de la guerre – et surtout en 1914 – les mutineries, elle, se concentrent dans l'année 1917, et particulièrement en mai-juin.

Le printemps 1917 est marqué par l'offensive désastreuse du Chemin des Dames menée en avril par le général Nivelle, nouveau chef des armées. Plus de 30 000 morts du côté français en dix jours, sans gagner un kilomètre.

Mal préparée, mal engagée, elle débouche sur une reprise en main des questions militaires par le gouvernement et provoque un profond ressentiment chez des soldats déjà éprouvés par trois ans de boucherie.

D'autres facteurs alimentent le trouble. Changement de commandement (Pétain remplace en mai Nivelle désavoué), grèves à l'arrière, perspective d'une conférence pacifiste internationale … De Russie parviennent aussi des échos de révolution. Pourtant, il ne s'agit encore que de la chute du Tsar (en mars) ; la prise du pouvoir par les bolchéviks n'intervient qu'en octobre et la paix séparée en décembre. La « contagion communiste » ou russe ultérieurement invoquée pour expliquer les troubles n’existe pas à ce moment.
 

A bas la guerre

Cela n'empêchera pas une partie de l’état-major de croire ou feindre de croire au complot politico-syndical. Pourtant, si le slogan « à bas la guerre » revient souvent, les soulèvements ne remettent généralement pas en cause la loyauté. Ils ne se produisent jamais au feu ni même au front, ne se traduisent pas par un passage à l'ennemi ou par une reddition.

 
ContagionBritanniques, allemandes, russe, italienne, ottomane ... la plupart des armées belligérantes ont connu durant le conflit des refus d'obéissance ou mutineries, en particulier durant l'année 1917, considérée comme la plus éprouvante.

La particularité française, selon l'historien André Loez, consiste en "la prégnance d'une culture politique égalitariste, mais aussi la porosité de l'armée, combattant sur son propre sol, ayant accès à la presse, à des courriers, à des rumeurs qui contribuent à la désobéissance".

En revanche, remarque-t-il, il n'existait pas en France - contrairement à la Russie ou l'Allemagne -  de force politique susceptible de "faire des mutineries un élément d'une véritable crise de régime ou d'une révolution".
Cela ne signifie pas qu'ils soient anodins ou mollement revendicatifs. Ils font parfois passer un mauvais quart d'heure aux officiers, qui ne s'y rallient guère et s'y trouvent à l'occasion menacés ou rossés.

Sans renier la patrie et même son bon droit, les mutineries traduisent souvent un refus explicite de la guerre dans la dimension absurde qu'elle a pris en trois ans d'un interminable massacre.

Dépourvues d'objectifs politiques explicites, elles peuvent être localement influencées par les idées socialistes, notamment lorsque des intellectuels ou des syndicalistes y jouent un rôle.

Les mutins ne sont pas des repris de justice, comme le suggérera la propagande adverse, mais en majorité plutôt jeunes, d'origine sociale et régionale très diverse.
 

Répression

En dépit de l'image qui restera attachée à Pétain d'un chef proche de ses hommes, la réponse du commandement se montre sans états d'âme. Une justice d'exception est rapidement mise en place.

Elle permet le jugement en conseil de guerre sans instruction préalable, la suppression de la possibilité d'appel ou de suspension de peine. Elle ouvre à l'autorité militaire, surtout, la possibilité de procéder à des exécutions sans en référer au pouvoir politique.

 
La CourtineLa mutinerie des soldats russes à La Courtine (commune française de la Creuse) a lieu en 1917, pendant la Première Guerre mondiale, au sein du corps expéditionnaire russe en France.

À la suite de la révolution de février et face à la faible considération qu'ont les Français pour leur rôle dans la guerre, environ 9 000 soldats russes1 refusent le combat et installent dans le camp un embryon de « république soviétique » tout en réclamant leur retour en Russie.

L'armée française, soutenue par les Russes loyalistes, reprend le camp ; les combats feront officiellement 12 morts, dont neuf du côté des mutins.
Plus de 500 condamnations à mort sont prononcées, pour la plupart dans le courant de l'été 1917. Une cinquantaine seulement sont exécutées. Explication : les conseils de guerre, dans la grande majorité des cas, continuent par précaution – malgré leur droit de ne pas le faire – à faire valider leurs décisions par pouvoir politique.

Or celui-ci préfère dans la plupart des cas, soumis à la pression des familles et dans le doute croissant d'une guerre de moins en moins populaire, gracier les condamnés et commuer leur peine.

En revanche, des centaines de sanctions autres que la peine de mort pleuvent sur les mutins : prison, bagne, renvoi en première ligne dans des opérations à très faible chance de survie.
 

Long chemin

De 1917 ou d'un autre millésime, pour les fusillés, réprimés, leur famille ou descendance, le chemin de la réhabilitation est demeuré – malgré le temps et l'évolution du regard porté sur la Grande Guerre –  long, ardu et parfois sans issue.

 
La ville de Riom (Puy-de-Dôme, Auvergne) rend hommage dès 1922 aux "<em>victimes des conseils de guerre, 1914-1918</em>". Elle ajoutera plus tard sur la stèle "<em>et celles de la Gestapo et de la milice</em>".<br />
<sub>photo dr</sub>
La ville de Riom (Puy-de-Dôme, Auvergne) rend hommage dès 1922 aux "victimes des conseils de guerre, 1914-1918". Elle ajoutera plus tard sur la stèle "et celles de la Gestapo et de la milice".
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Dès les années 20 et régulièrement par la suite, de nombreuses initiatives individuelles, collectives voire communales rendent hommage à ceux qui se sont dressés, ou ont un moment seulement faibli dans le tumulte des massacres.

La France officielle est restée muette, se bornant à prononcer – sous des conditions difficiles à remplir – des réhabilitations au cas par cas.

Premier ministre, Lionel Jospin déclare pourtant en 1998 : « Certains de ces soldats, épuisés par des attaques condamnées à l'avance, glissant dans une boue trempée de sang, plongés dans un désespoir sans fond, refusèrent d'être des sacrifiés. Que ces soldats, " fusillés pour l'exemple ", au nom d'une discipline dont la rigueur n'avait d'égale que la dureté des combats, réintègrent aujourd'hui, pleinement, notre mémoire collective nationale ».

Alors figure de l'opposition de droite, Nicolas Sarkozy lui reproche violemment cette position, avant de s'y presque rallier dix ans plus tard à Verdun :  « Je veux dire, au nom de la nation, que beaucoup de ceux qui furent exécutés ne s’étaient pas déshonorés, qu’ils n’étaient pas des lâches ».
 

Les paroles et les actes

Conseiller général de Corrèze, François Hollande signe à la même époque une délibération réclamant que les fusillés soient considérés comme « des soldats à part entière de la Grande Guerre ». Il y renoncera devenu président de la République et la loi espérée des familles de fusillés à l'occasion du centenaire de 1914, proposée par les communistes et soutenue par divers parlementaires, n'a jamais vu le jour.

Après son exécution, Joseph Dauphin est inhumé dans un cimetière militaire. En guise d'épitaphe : « mort en lâche ». L'insulte est retirée un peu plus tard. Durant près d'un siècle, son fils puis ses neveux ont inlassablement défendu sa mémoire, non sans échos.

Plusieurs recherches, des articles, des émissions lui seront consacrés. S'il n'a jamais été officiellement réhabilité, sa commune l'honore avec ses camarades. Gravé dès 1922, son nom est inscrit sur le Monument au morts de Tauve, qui en comprend des dizaines pour cette seule guerre.

Sur la même pierre, celui de François Brugière dont la dépouille est restée en Algérie, qui n'a pas voulu tirer sur Joseph.

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En lire ou entendre plus ...

►Cent ans après, la voix des fusillés
►Mission du centenaire
►Soldats fusillés du Puy-de-Dôme
►Emission de France-Inter consacrée au Caporal Dauphin et à François Brugière
►Un site qui leur est consacré
►Un article de l'Humanité (1998)
►Le blog d'Eric Viot, défenseur de la mémoire des fusillés